Si le soleil ne revenait pas

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 11 sur 13

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Si le soleil ne revenait pas

Chapitre XI

 

 

Isabelle avait fait venir Jeanne Émery, la couturière.

Elles avaient été s’installer dans la chambre d’en haut. Jeanne Émery avait apporté sa machine à coudre. Un bon feu brûlait dans le poêle de pierre allumé dès le matin.

Isabelle avait posé un carton sur la table qui avait été poussée jusque contre les fenêtres à cause du mauvais jour ; et, l’ayant ouvert :

— Est-ce qu’il y en a assez, est-ce que tu pourras faire ?…

— Ma foi !

C’était une pièce d’alpaga bleu toute pleine à ses cas-sures de jolis reflets argent.

— J’avais demandé à Augustin de me laisser écrire à An-thamatten pour lui redemander de l’étoffe ; eh bien, repré-sente-toi, il n’a pas voulu, et c’est la première fois.

— Qu’est-ce qu’il a ?

Elle se touche le front ; puis pose le doigt sur ses lèvres.

 

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— Il ne faut pas en parler : c’est des bêtises. Qu’est-ce que tu veux ? il ne pense plus qu’à son bois. Il est encore parti pour la forêt, ce matin, avec Jean…

— Eh bien, dit Jeanne Émery, on va toujours prendre les mesures. On va voir ce qu’il faut d’étoffe pour la jupe ; on se rendra bien compte ensuite de ce qu’il en restera pour le ca-raco.

— Oh ! disait Isabelle, c’est drôle, c’est la première fois qu’il me refuse quelque chose. Pourtant, je sais y faire. Je lui ai dit : « C’est pour le printemps. C’est le printemps qui va venir, Augustin. » Il a haussé les épaules. Il a mauvaise mine : ils sont comme ça cinq ou six à avoir mauvaise mine dans le village, tu sais pourquoi. Et, moi, j’avais beau lui dire : « Ne trouves-tu pas que c’est à nous de commencer, à nous, les femmes, oui, à nous de nous faire belles ? ça encou-ragera le beau temps. » Il m’a dit : « Tais-toi ! tu ne sais pas ce que tu dis ». Moi, je lui disais : « Voyons, Augustin, viens ici ». Je lui disais : « Est-ce que c’est encore non ? » Et je lui ai donné un baiser sur le bout du nez en attendant qu’il dise oui et que ce soit le tour du bon ; mais, le bon, il n’est pas venu…

Jeanne Émery avait pris son centimètre. Isabelle a ôté son corsage. Il s’était mis à faire clair dans la chambre comme si le soleil était déjà revenu.

Il a semblé qu’on avait avancé de deux bons mois dans la saison :

 

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— Oh ! disait Jeanne Émery, ce n’est pas seulement la figure, dis… Ce n’est pas seulement la figure que tu as dorée, mais aussi les épaules et les bras. Comment fais-tu ?

— Je fais rien, disait Isabelle.

— Quatre-vingt-sept.

C’était la hauteur de la jupe.

— Tu la veux courte, hein ?

— Bien sûr… Quand c’est court, c’est plus commode pour aller danser aux mayens…

Jeanne Émery inscrivait les chiffres sur un carnet. Soixante-dix. C’était le tour de taille.

— Et puis tu l’as fine, tu sais.

Mais Isabelle a soupiré :

— Qu’est-ce que tu veux ? c’est pas ma faute. C’est qu’il est paresseux, disait-elle, et pas adroit. Voilà déjà huit mois, hein ? qu’est-ce qu’il faut faire ? Oui, huit mois qu’on est ma-riés. Moi qui disais à Augustin : « Il faut que les enfants vien-nent en été, il faut qu’ils viennent quand le temps est beau, si on veut qu’ils profitent… » Et voilà il ne viendra pas, s’il vient, avant l’hiver prochain ; et il ne viendra peut-être ja-mais. Jeanne Émery, je te dis : « Fais la courte ».

 

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Elles étaient bonnes amies, bien que Jeanne fût un peu plus âgée qu’Isabelle, et entre amies on se dit tout.

— Fais-moi une jupe de fille, puisque j’ai encore une taille de fille ; et on pourra recommencer à aller danser aux mayens…

— Avec qui ?

— Avec qui voudra. Tu viendras, Jeanne ?

— Attends, disait Jeanne, il faut que je mesure la pièce à présent.

— Il y en a trois mètres cinquante.

— Attends, un, deux, trois ; pas tout à fait. Et il va falloir compter deux mètres cinquante pour la jupe… Il ne me res-tera même pas un mètre…

Elle venait avec sa chevillière en toile cirée, et Isabelle : « Bigre ! ça fait froid » ; la lui a posée sur la peau depuis la nuque jusqu’à l’épaule, puis depuis l’épaule au poignet :

— C’est que tu es ronde !

Puis, depuis la nuque à la taille ; et disait :

— Je n’aurai pas de quoi faire le col.

— Eh bien, n’en fais point.

 

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— Qu’est-ce qu’on dira ?

— J’ai des fichus, personne n’y verra rien… Oh ! disait-elle, j’ai toute espèce de choses ; c’est quand on était fiancés, quand il me faisait encore des cadeaux, c’est quand on allait à la foire ensemble…

Elle est descendue l’escalier ; elle remonte avec une pe-tite boîte toute couverte de coquillages de toutes les cou-leurs, les gros collés sur le couvercle, les plus petits sur le cô-té ; qu’elle portait dans les deux mains ; avec un fermoir doré et une serrure :

— Et, ça aussi, ça vient du temps où on était fiancés.

Il y avait dans la boîte, pliés en quatre, des mouchoirs de soie, une broche en or, des boucles d’oreilles, un collier de corail, des épingles à cheveux, des peignes en cuivre.

— Tu vois, il y a de quoi faire, parce que c’était le beau temps, mais il reviendra, le beau temps ; on le fera bien re-venir s’il ne veut pas revenir tout seul… Écoute, Jeanne, coupe toujours la jupe ; pour le reste, on s’arrangera. Quand est-ce que je pourrai essayer ?

— Dimanche après-midi, veux-tu ?

— Chez toi ?

— Chez moi, si tu veux.

 

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— Oui, chez toi, disait Isabelle ; j’aime autant qu’Augustin ne sache rien.

Elle a essayé ses fichus devant la glace ; elle faisait soleil dans la glace. Elle faisait dans la glace une belle couleur qui était renvoyée sur elle et autour d’elle : c’était celle de l’abricot, c’était celle des pêches bien mûres, c’était celle du muscat tout à la fin de la saison. Elle disposait autour de son cou, pour les essayer, les mouchoirs de soie qu’elle pliait en diagonale ; ils avaient des franges, elles étaient frisées et entre les franges on voyait sa peau.

— Comment est-ce que tu fais avec tes cheveux pour qu’ils bouffent pareillement ?

— Je les lave avec de la soude.

— Et comment fais-tu ensuite ?

— Je les sèche devant le feu.

 

« Moi, je plante un clou, c’est le dernier. Et puis, pensait Brigitte, je ne bougerai plus. »

Elle avait encore été changer l’huile de sa lampe ; elle en avait mouché la mèche, elle était revenue s’asseoir ; et elle était là qui se disait : « Je serai prête quand le moment sera venu, mais comment est-ce que ce sera ? »

 

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Il continuait à faire sombre sur le village ; nulle part, ni en dehors de la maison, ni au dedans, il n’y avait le moindre bruit ; elle avait joint ses mains dans le creux de sa jupe, elle penchait la tête, faisant silence en elle-même : « Là où il y a le 13 un feu sur la montagne, il n’y aura plus rien du tout. Dans trois jours. Je ne bouge pas. Il faisait vert là-haut, il fai-sait jaune, il faisait rose dans le temps ; et c’était tout à coup comme quand on jette du bois dans le feu : eh bien, il fera gris, et puis le gris deviendra plus sombre, et toujours un peu plus sombre. Je ne bouge pas. J’apprends.

« J’aurai allumé mon feu, j’ai une bouteille pleine d’huile : et, voilà, je me tiendrai bien tranquille jusqu’à ce qu’il fasse nuit ; mais il ne fera pas tout à fait nuit pour moi, ni tout de suite, parce que j’aurai ma lampe allumée et elle durera bien autant que moi…

« Il a dit qu’il fera froid et toujours plus froid, mais j’aurai mon feu ; il durera bien aussi longtemps que j’aurai la force de tendre le bras.

« Aussi longtemps que mon cœur pourra battre, aussi longtemps que mon vieux sang aura gardé assez de chaleur sous ma vieille peau ; ensuite que Votre volonté soit faite, à Vous qui décidez de tout, parce que, Vous voyez, je ne me défends pas, je ne proteste pas, je ne me débats pas, je ne discute pas ; et la flamme de la lampe sera là pour le dire quand Vous viendrez, à l’heure que Vous aurez choisie. »

Elle avait fermé les yeux, elle les rouvre ; c’était l’heure de descendre à la messe. Elle s’est enveloppée dans son châle, elle s’est noué autour de la tête un fichu de laine noire ; elle a été prendre son livre de messe, et, en même

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— Eh ! disait sa sœur, qu’est-ce qui t’amène ?

— Je suis venue vous dire bonjour.

— Il y a bien longtemps qu’on ne t’avait pas vue. Reste à dîner avec nous.

— Je ne peux pas.

— Pourquoi est-ce que tu ne peux pas ?

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— J’ai le ménage à faire.

— Bah ! dit sa sœur, une vieille fille comme toi.

— C’est pas le mien… C’est celui d’Anzévui !

— Le vieux aux herbes ?

— Oui.

— Comment va-t-il ?

— Il ne va pas bien… Mais, dit-elle, où sont les enfants ?

— Ils ne sont pas encore là.

— Ah ! dit Brigitte.

— Que si, en voilà toujours deux.

C’étaient deux grandes filles qui étaient entrées à ce moment.

Brigitte a pris deux des petits paquets dans sa poche :

— Je vous avais apporté, dit-elle, un petit… un petit souvenir. Il y en a un pour chacun.

Tout le monde était bien étonné, parce que Brigitte était pauvre. Des souvenirs ? qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ?

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— Va chercher tes frères. Ils doivent être au café. Dis-leur que leur tante Brigitte…

C’est ce que la mère avait dit à la plus grande de ses deux filles qui est sortie et est revenue, un instant après, avec deux garçons d’une vingtaine d’années.

Brigitte leur avait tendu à chacun son petit paquet. Ils disaient : « On peut voir ? »

C’était une pièce de cinq francs.

Ils disaient : « Oh ! merci bien… »

Elle disait : « C’est un souvenir. »

Mais eux riaient : « Ça ne pouvait pas mieux tomber. Il y a justement réunion de la Société de Tir, cette après-midi. Et on ne voulait pas y aller… »

— Ils ont fait leur service militaire tous les deux, disait leur mère ; ils sont tous les deux fusiliers…

— On ne voulait pas y aller, parce qu’il faut boire et que ça coûte… Mais on va avoir de quoi… Merci bien.

 

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