Si le soleil ne revenait pas

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 6 sur 13

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Si le soleil ne revenait pas

Chapitre VI

 

 

« Je plante un clou ; ça en fait douze… Je plante un clou tous les dimanches ; ensuite je vais voir s’il y a encore de l’huile dans la lampe, et il faut aussi la moucher.

« Je monte sur un tabouret avec ma hache, je tiens la pointe de la main gauche et, avec le dos de la hache, je tape dessus.

« La lampe éclairera quand le soleil sera éteint. Si le so-leil s’en va tout à fait, elle, du moins, elle me reste.

« C’est pourquoi il faut y mettre tous ses soins. Il faut veiller à ce que l’huile n’épaississe pas dans le récipient ; il faut prendre garde à ce que la mèche ne soit ni trop courte, ni trop longue ; quand elle est trop courte, elle s’éteint, quand elle est trop longue, elle charbonne. »

Elle s’était assise près de la fenêtre, elle était pleine de contentement ; elle ne savait pas pourquoi. Car le jour venait et ne venait pas. Il venait bien, parce que c’était l’heure, mais est-ce le jour ou le brouillard, cette coloration de l’air ? Ce n’était pas le jour, c’était une fausse lumière et la neige à la couche accrue était dessous, comme si le peu de clarté qu’il y avait dans le peu d’espace qu’on pouvait voir prove-nait d’en bas, non d’en haut. Mais, elle, elle était au chaud derrière sa fenêtre ; elle, elle avait sa lumière à elle, de sorte qu’elle n’avait qu’à laisser faire et était dans le repos.

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« Et il dit qu’il ne sait pas, il ne sait pas bien encore, mais il calcule. Il est sous ses plantes et il calcule. Il voit que la terre va balancer un peu et le soleil n’éclairera plus, et, nous, nous serons dans la nuit, mais qu’est-ce que ça fait ? si nous sommes prêts, nous autres, si nous avons notre petite lampe, et nous serons assis sous notre petite lampe, disant : « Que ce qui doit s’accomplir trouve son accomplissement. »

Elle écoutait ; on n’entendait rien. Il avait encore neigé pendant la nuit. Il n’y avait pas eu de vent, et la neige tom-bait du ciel, puis tombait, comme quand un arbre perd ses feuilles. Il n’y avait jamais eu autant de nez d’enfants aplatis derrière les vitres que ce matin-là, parce qu’on les empêchait de sortir. Sitôt levés, ils couraient à la fenêtre où leur haleine faisait fondre la glace ; du dehors, on voyait leurs figures être au milieu d’un petit rond noir, avec un nez écrasé et deux yeux qui vous regardaient. Elle se tenait bien tranquille.

« À midi, pensait-elle, j’irai chez Anzévui. Il est bien tranquille lui aussi. Nous deux, nous sommes bien tran-quilles ; c’est que, tous les deux, on a fait sa vie. » Et on la repasse dans sa tête avant qu’elle finisse, songeant aux mo-ments de bonheur qu’on a eus, qui font dedans comme des nœuds à une corde, ce qui l’empêche de vous glisser trop vite dans les mains, c’est ce qu’elle se disait ; pendant qu’Isabelle était dans son lit avec son mari Augustin, et il y avait au-dessus du lit leur cousin le gendarme dans son bel uniforme.

— Quelle heure est-il ?

— Huit heures.

 

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— Déjà.

C’était à cause du peu de jour qui se voyait dans les pe-tites fenêtres, car on ne peut pas dire qu’il entrait. Il venait, il se heurtait au verre et là il était arrêté.

« L’été, j’y mettrai des fleurs dans des caisses ; mais, toi, qu’est-ce que tu fais, Augustin ? Qu’as-tu besoin de bouger comme ça ? »

— Je vais me lever.

— Tu as le temps.

— Et les bêtes ?

— Tu sais bien que c’est Jean qui gouverne, ce matin. Ah ! disait-elle, ah ! l’agité…

Puis se penchant à son oreille : « Qu’est-ce qu’il y a, Au-gustin ? On ne va pas pouvoir aller à la messe aujourd’hui ; il y a trop de neige. Et voilà alors que, pour une fois qu’on au-rait l’occasion de faire la grasse matinée, tu ne peux pas res-ter en place. »

Elle passait doucement sa jambe contre sa jambe à lui, doucement frottait sa cuisse à sa cuisse ; puis, parce qu’il lui tournait le dos, et sa chemise ayant glissé, a avancé à sa ren-contre les deux moitiés de sa poitrine.

— Ah ! le grand fou, disait-elle. Et puis lui disait : « Bouge pas ! »

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Et lui passant un bras par-dessous, l’autre bras par-dessus le corps, avec ses mains va le chercher :

— Est-ce que c’est à cause d’Anzévui ? Eh bien, si le so-leil, sais-tu ce qu’on ferait ? si le soleil ne revenait pas. Dis donc, sais-tu ce qu’on ferait, nous deux ? On se mettrait au lit pour ne pas avoir froid.

Elle lui soufflait chaud dans la nuque, peu à peu l’amenait à elle, peu à peu le faisait se tourner de son côté :

— Et puis sais-tu ce qu’on ferait ?

Alors elle a été le chercher avec sa bouche et, faisant dans la nuit comme si elle se trompait :

— Augustin, où es-tu ? Oh ! disait-elle, c’est pas toi. C’est ton menton, ça pique… Et ça, qu’est-ce que c’est ? c’est ton nez, c’est pas toi… Mais, dis, sais-tu ce qu’on ferait ensuite, Augustin, dis, sais-tu, si le soleil ne revenait pas ?… Eh bien, on serait là, on serait là ensemble… On ne verrait rien, on n’entendrait rien, on ne saurait rien ; et il n’y aurait rien, dis Augustin, parce que c’est bon, rien que nous deux.

Puis les mots ne sont plus venus ; mais c’est une souris qui est sortie de son trou dans le grenier au-dessus d’eux, et trotte ; puis il y a quelque chose qui dégringole, puis c’est comme si on roulait une noix ; – ce qui n’avait pas empêché, un instant plus tard, Augustin de se jeter à bas du lit et de s’habiller hâtivement.

 

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Or, le lendemain ou deux jours après, Cyprien Métrailler était dans sa cuisine avec Tissières. C’était le commence-ment de l’après-midi ; eux, ils étaient dans la cuisine, et le père Métrailler était monté se reposer un moment dans sa chambre, parce qu’on n’a pas beaucoup d’ouvrage l’hiver à la montagne, et qu’il vaut encore mieux dormir que de ne rien faire. Toute la matinée, Cyprien avait été occupé à cou-per du bois et c’était le vieux qui le ramassait, empilant en-suite les morceaux contre le mur, ce qui est une besogne où on n’a pas besoin de ses yeux, parce que les mains y suffi-sent. Le vieux se baissait : on le voyait tâtonner sur le sol au-tour de lui ; et, ramassant les morceaux un à un, à mesure qu’il les rencontrait sous sa main, les logeait au creux de son bras comme un enfant qu’il aurait eu. Le vieux Métrailler te-nait à montrer qu’il pouvait encore être utile. C’est ainsi que midi était venu.

Ils étaient donc tous les deux dans la cuisine, c’est-à-dire juste au-dessous de la chambre du père Métrailler, avec une bouteille de marc. Cyprien avait posé la bouteille et les deux petits verres sur un tabouret, entre eux deux ; et, de temps en temps, ils tiraient sur leur pipe, les pieds au chaud, ayant parlé de choses et d’autres, puis ils n’avaient plus rien dit. On voyait par la fenêtre au-dessus d’un premier toit, un se-cond toit, c’était tout. Et ils n’étaient chacun, avec ses deux pentes, qu’un étroit triangle de bois noir, mais il y avait des-sus deux énormes plumiers blancs de plus d’un demi-mètre d’épaisseur. Deux énormes sacs de plumes à demi-gonflés dans une couette bien propre, avec cette seule particularité qu’ils se présentaient par la tranche, et sur cette tranche les différentes couches étaient marquées par un trait plus sombre, par le plus ou moins de densité de la neige, par son plus ou moins d’épaisseur.

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Tout à coup Tissières avait levé la tête ; et sans regarder Métrailler :

— Dis donc…

Puis :

— Tu ne m’as jamais dit ce qui t’était arrivé.

— Quand ça ?

— Quand on a été te chercher, tu sais…

— Oh ! je serais bien revenu tout seul…

Ils ne se regardaient ni l’un ni l’autre, parce que Tis-sières regardait le feu en fumant sa pipe, et Métrailler ses pieds, les coudes sur les genoux.

— C’est vrai ?

— Tu as bien vu ; j’étais pas loin d’être arrivé…

— Oui, mais où étais-tu ?

— Ah ! bien, oui, disait Métrailler, j’étais dans les fonds…

— Et il faisait nuit.

— Et puis quoi ? disait Métrailler.

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Les mots lui sortaient difficilement de la bouche ; il ne répondait qu’avec peine, et comme malgré lui. Seulement il semblait assez que Tissières fût décidé à tout savoir et à ne pas se laisser décourager par les silences de son collègue, si bien qu’il avait poursuivi quand même :

— Ma foi, moi, j’étais inquiet, parce que ces fonds, la nuit… Et, nous autres, on suivait tes traces et on avait un fa-lot : toi…

Cyprien s’était redressé, il a retiré sa pipe de sa bouche :

— Est-ce que je ne connais pas la montagne aussi bien que toi ?

— C’est pas ce que je veux dire ; seulement, disait Tis-sières, comment est-ce que tu avais fait, toi, pour perdre tes traces au retour ?

Ils étaient deux amis, ils chassaient toujours ensemble ; et voilà que Métrailler avait brusquement rebaissé la tête, ayant vu sans doute qu’il ne lui serait pas facile de tromper Tissières. Il lui a dit : « Tu ne bois pas ? »

Il a rempli les verres qui étaient vides. Ils ont bu l’un et l’autre ; c’était un bon marc réchauffant. C’est une bouffée de chaleur avec un parfum qui vous descend par un tuyau jusque dans le ventre et par un autre vous monte dans la tête où elle vous dégèle les idées qu’on a.

De sorte que Métrailler s’était décidé :

 

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— Tu comprends, j’étais monté jusqu’au Grand-Dessus.

— Au Grand-Dessus !

— Oui.

— Pour quoi faire ? et puis tu as pu ?

— J’ai pu. Pourquoi est-ce que je n’aurais pas pu ? Et puis écoute bien. Tu te rappelles ce qu’a dit Anzévui. Eh bien, moi, ça m’a fait l’ennui du soleil et je me suis dit : « Al-lons le chercher… » Tu n’as pas voulu, toi ; c’est bien ta faute, tout ça, Tissières ; oh ! je ne t’en veux pas, c’est oublié. Mais Dieu sait peut-être que, si tu avais été là, on aurait tiré une chèvre, quand même on n’y voyait pas à plus de vingt pas. Enfin on aurait été deux. Enfin tu aurais vu, toi aussi.

— Quoi ?

— Eh bien, dit Métrailler, la tête coupée, parce que c’est tout ce que j’ai vu.

— La tête coupée ?…

Mais alors on a entendu un craquement dans la chambre au-dessus d’eux, et presque en même temps un bruit comme celui d’un corps qui tombe.

Ils ont grimpé en courant l’escalier.

 

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Ils ont trouvé le père Métrailler étendu sur le plancher, à côté de son lit. Un peu d’écume lui sortait de la bouche ; il avait les yeux tout blancs.

Ils l’ont pris l’un par les épaules, l’autre par les pieds ; il était raide quoique chaud ; et eux le soulevaient comme s’il avait été une vieille statue de bois, de celles qu’on voit dans les églises et toutes dépeintes par l’âge, car il était gris de fi-gure et ses mains aussi étaient grises.

Il y avait seulement un peu de sang sur le plancher ; il y a eu seulement un peu de sang au creux de l’oreiller quand ils l’eurent couché sur le lit.

— C’est rien, disait Métrailler, père, c’est rien ? Dites donc, père, c’est moi, vous m’entendez ?

Tandis que Tissières avait ouvert la fenêtre et appelait par la fenêtre, puis est sorti en courant. Et alors le monde est venu. Et il est venu même plus de monde qu’on n’eût voulu, parce que tout le village était arrivé et on disait : « Qu’est-ce qu’il y a ? – C’est le vieux Métrailler. – Qu’est-ce qu’il a eu ? – C’est un coup de sang. » Et les femmes disaient : « Il faut lui mettre des sangsues derrière les oreilles. – Oui, mais où les prendre ? – Il faut le faire boire chaud. – On ne peut pas lui ouvrir la bouche. – Il faut téléphoner au médecin. »

Et c’est bien à quoi on s’était décidé, mais le médecin ne put se mettre en route que le lendemain matin.

Il avait fait la moitié du chemin dans son automobile, l’autre sur un mulet qu’on avait envoyé à sa rencontre. C’est

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Jean Antide, le beau-frère d’Isabelle, qui menait le mulet par la bride. Il la tenait solidement dans son poing fermé à côté du mors, parce que le pied vous manquait tout à coup là où la neige avait été entassée par le vent, tandis qu’à d’autres places le sol était gelé sous la neige qui le recouvrait et le fer du sabot n’y mordait même pas.

On les vit venir vers les onze heures. Lui, n’avait pas bougé de toute la nuit : et c’était Brigitte qui l’avait veillé, avec d’autres femmes. On les a vus venir de loin, le médecin et Jean, parce qu’on guettait leur venue ; le mulet était sans jambes, et à côté du mulet il y avait un garçon sans jambes, un personnage raccourci. C’était comme si le ventre du mu-let avait enflé. Il traînait presque au ras des gonfles (qui est le nom qu’on donne à ces accumulations de neige que fait le vent). Car il vient comme avec une pelle ; et c’est comme si toute une équipe d’hommes à certaines places avait travaillé, comblant entièrement le vide qu’il y a dans le bas des talus.

Mais, tout à coup, la bête et l’homme se mettaient à re-pousser du bas, s’allongeaient et étaient grandis : c’était aux places où le chemin avait été au contraire balayé et eux ap-paraissaient dans toute leur hauteur avec, sur le mulet, le médecin et à côté Jean, avec sa figure drôlement brune, qui parlait en faisant des gestes : tantôt montrant le village qui était en vue, tantôt par delà le brouillard des choses qu’on ne voyait pas, des choses qui avaient été, des choses qui ne sont plus, mais qui seront peut-être de nouveau, une fois ou l’autre : là-haut, sur la droite, et là-haut en face de lui, là où par le beau temps brille une pointe blanche, là où on voit par le beau temps des points noirs qui se déplacent devant une paroi de rochers : elle est rose, elle est grise, elle brille dans

 

– 108 – le soleil comme du verre, elle devient comme de l’or vers le soir.

Mais on ne voyait rien ; et eux seulement avaient été vus par les enfants qui les guettaient ; qui se mirent à courir jusqu’à la maison des Métrailler ; qui couraient en criant : « Les voilà ! les voilà ! »

Le vieux Métrailler n’avait pas bougé. Est-ce qu’il n’y a pas une malédiction sur lui ? Il n’y avait plus que Brigitte et Cyprien dans la chambre.

On entre, les gros souliers à clous ont fait du bruit dans l’escalier. On entre : c’était le médecin, un homme encore jeune ; le vieux ne bouge pas. Et Cyprien avait commencé à raconter comment l’accident était arrivé.

Le médecin avait pris le poignet du père Métrailler, puis avait sorti sa montre. Le vieux Métrailler ne bouge pas. Il avait un peu d’écume autour des lèvres, comme les vieux mulets pas bien soignés ; un petit bruit régulier comme celui d’une lime à bois sortait de sa bouche. Le médecin a haussé les épaules. Il a dit : « Avez-vous de l’eau chaude ? »

— C’est qu’il n’y voyait presque plus, disait Cyprien.

— Quel âge a-t-il ?

— Septante-cinq.

— On va essayer de lui laver la bouche.

 

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Il avait ouvert sa sacoche ; Brigitte avait été chercher de l’eau à la cuisine ; il a secoué dans le verre quelques gouttes d’un liquide brun :

— Il me faudrait une cuillère, une cuillère à soupe.

Il disait à Cyprien :

— Il vous faut m’aider.

Ils ont cherché à asseoir le malade sur le lit, mais il résis-tait sans qu’il en eût conscience ; son corps tout entier résis-tait, comme de lui-même, par ses jointures, lesquelles ne voulaient plus jouer ; de sorte qu’ils n’ont pu que lui incliner un peu le corps en lui glissant un traversin sous les épaules.

Le père Métrailler ne bougeait toujours pas. Ses yeux mi-clos ne vous regardaient plus ; en se penchant un peu, on aurait vu par-dessous les paupières qu’ils étaient gris comme sa peau. Ses yeux ne vous regardaient plus, ni personne, ni aucune chose ; et le médecin disait : « Enfin quoi ? il ne souffre pas, c’est toujours autant de gagné… » essayant pen-dant ce temps de lui ouvrir la bouche avec le manche de la cuillère qu’il avait introduit entre les gencives édentées ; et disait à Cyprien :

— C’est seulement pour essayer de lui faciliter la respi-ration. Tenez-lui la tête, c’est ça.

Mais le manche pliait, les mâchoires restaient soudées ; et, tout ce que le médecin avait pu faire, avait été d’humecter un linge, avec lequel il lui avait lavé les lèvres et, l’enroulant

– 110 – autour de son doigt, l’avait passé sur le palais ; alors l’écume est reparue, tandis que le bruit de lime se faisait plus mar-qué, comme quand le menuisier reprend courage à son tra-vail.

— Je vais essayer quand même de lui faire une piqûre… Vous lui mettrez un linge glacé sur la tête ; vous ferez chauf-fer du vinaigre, vous le lui appliquerez autour des chevilles. Il faut tout essayer, bien sûr… Et vous n’aurez qu’à me donner un coup de téléphone demain matin, s’il est encore là…

On entendait devant la maison le bruit de nombreuses personnes qui parlaient à voix basse. Car tout faisait silence à présent dans la chambre où brûlait une petite flamme d’alcool bleue et jaune. C’est tout le village qui avait profité de la présence du médecin pour venir lui demander une con-sultation, comme ils font ; et c’est bien un peu pourquoi, dans les montagnes, les médecins consentent à ces longs voyages qui leur feraient perdre sans cela toute la journée, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.

Le médecin avait remis la seringue dans sa boîte :

— Attendons, disait-il, on ne sait jamais… Enfin télé-phonez-moi et bon courage…

Il a serré la main à Cyprien, il est sorti. Et tout de suite Justine Émonet l’avait arrêté :

— Oh ! monsieur le docteur, je ne sais pas ce qu’il y a, c’est mon petit qui ne va pas.

 

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Puis on avait vu Revaz s’approcher, c’était à cause de son genou.

Le vieux, là-haut, ne bougeait pas. Il a continué à ne pas bouger. Il a continué à faire son petit bruit régulier comme celui du ver au cœur d’une poutre.

Le soir était venu, les gens s’en étaient retournés chez eux ; alors le bruit a commencé à se faire plus espacé, plus faible, comme le chant du grillon quand vient le mauvais temps.

Revaz était arrivé, Revaz était entré dans la chambre, Revaz avait pris Cyprien à part :

— Sais-tu ? mon genou, le médecin l’a vu… Eh bien, il m’a dit qu’il était guéri. C’était une crise de rhumatisme arti-culaire. Eh bien, disait Revaz, qui est-ce qui l’a guéri ? Veux-tu que j’aille le chercher ?

Cyprien secouait la tête :

— Il porte malheur, disait-il.

— Enfin qu’est-ce que tu vas faire ?

— J’en sais rien.

— Et tu vois bien pendant ce temps que ton père risque de passer : alors qu’est-ce que ça te coûte d’essayer en-core ?…

 

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— Oh ! bien sûr, disait Brigitte, qui s’était approchée. C’est qu’il est savant, lui, il voit profond… Et il y a son livre à lui, et c’est un vieux livre, un bien plus vieux livre que ceux des docteurs d’à présent… Il saura, lui, ce qu’il faut faire.

Cyprien n’avait plus rien dit.

Et Anzévui tout d’abord n’avait pas voulu venir, mais Revaz lui disait : « Montrez-leur ce que vous pouvez faire… Vous m’avez déjà guéri le genou et lui, le vieux, Dieu sait où est le mal, mais vous le trouverez, le mal, et l’irez chercher où il est. »

Anzévui disait :

— C’est trop loin ; j’ai trop de peine à marcher.

— Le chemin est fait, vous savez bien, puisque c’est Bri-gitte qui le fait ; et, moi, je suis solide de nouveau sur mes jambes. Il vous faudrait seulement un paletot.

Il y avait, pendue à un clou, une vieille pèlerine que Re-vaz lui a jetée sur les épaules et un gros cache-nez de laine qu’il lui a mis autour du cou. Alors Anzévui s’est penché sur son bâton. Il avait d’un côté son bâton, de l’autre Revaz ; et, appuyé d’une main sur la grosse tige d’épine à corbin, son autre bras était passé sur celui de Revaz, qui le soutenait. Ainsi il faisait un pas, puis encore un, dans la nuit noire. Il avançait le pied, puis s’arrêtait, puis il avançait l’autre pied : et c’était Revaz qui lui disait : « Là, faites attention, il y a une bosse… Ça y est » ; parce qu’on n’y voyait goutte et ils étaient sans lanterne. Seulement, ce soir-là, toutes les fe-

– 113 – nêtres du village étaient éclairées juste en avant d’eux et un peu au-dessous d’eux, de sorte que les bords surélevés du chemin se distinguaient à peu près ; où ils se sont avancés peu à peu les deux hommes, tandis qu’on entendait par mo-ment Anzévui soupirer, et il toussotait ; mais Revaz disait : « On approche, on y est presque… Et puis c’est un brave homme, vous savez, et il était déjà en train de perdre la vue ; et il faudrait bien empêcher que tous les malheurs ne lui tombent dessus à la fois… Attention ! bon, allez-y toujours, je vous tiens… Et puis je crois bien qu’il avait votre âge, voyez-vous… Oui, c’est un coup de sang… Il est tombé à la renverse en voulant sortir de son lit… »

Ils durent se mettre à deux pour faire monter l’escalier à Anzévui. On avait fait sortir le monde de la chambre ; on avait poussé le fauteuil au chevet du lit ; on avait dit à An-zévui : « Mettez-vous là. » Il s’était laissé aller en arrière contre le dossier ; il tenait son bâton entre ses jambes. Le grand chapeau de feutre aux bords usés qu’il avait gardé sur sa tête laissait échapper de côté deux longues mèches de cheveux blancs qui lui tombaient sur les épaules et par de-vant sa barbe lui tombait jusque sur le ventre… Il regardait le vieux Métrailler avec ses petits yeux gris. Il l’a regardé ainsi un long moment sans bouger (sauf un léger tremble-ment qui était dans ses mains et un autre léger tremblement qui faisait remuer sa barbe sur sa poitrine) ; puis :

— Martin !

— Martin, disait-il, c’est moi, Anzévui Antoine, tu me reconnais ?

 

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Mais l’autre n’avait toujours pas bougé ; alors Anzévui l’avait considéré de nouveau, en hochant la tête ; après quoi, il avait dit :

— Martin, il te faut seulement aller.

Alors on avait vu le corps du vieux brusquement se dé-tendre ; sa souplesse lui avait été rendue comme à de la terre gelée quand un vent chaud souffle dessus ; il a levé un peu les mains, sa bouche s’est entr’ouverte comme s’il allait dire quelque chose ; ensuite, ses mains sont retombées et sa mâ-choire est allée vers en bas, à quoi on a vu qu’il était mort.

 

Alors les vieux du village sont venus, l’un après l’autre, lui faire visite, et ils n’étaient guère que trois ou quatre, pen-dant qu’on entendait les coups de marteau dans l’atelier du menuisier.

Ils se tenaient sur le pas de la porte, ils regardaient vers le lit, ils disaient :

— C’est toi, Martin Métrailler ?

Ils s’avançaient, ils prenaient sur la table la brindille de mélèze qui trempait dans l’eau bénite ; et debout devant le lit :

— Au revoir, Martin Métrailler, bon voyage ! Tu as été un brave homme, Martin Métrailler…

 

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Ils le regardaient encore une fois ; on lui avait mis ses habits du dimanche, c’étaient des habits noirs.

On lui avait mis sa chemise du dimanche, c’était une chemise blanche, et sa cravate du dimanche, c’était une cra-vate en soie ; ses mains, qui étaient comme deux paquets de petites choses dures et longues enveloppées dans du vieux papier de journal, tenaient le crucifix sur sa poitrine.

— Tu as été un bon camarade, Martin Métrailler.

Et puis :

— Tu te rappelles, à la grande cible, le dimanche du pa-tron… Eh bien, c’est fini, Métrailler. Mais ça ne fait rien, di-saient-ils. Tu as peut-être de la chance. Tu es mort de ta mort à toi, tu es mort quand tu as voulu…

Le menuisier avait fini de planter ses clous. Le menuisier s’était mis à peindre le cercueil en noir. Et, le lendemain ma-tin, ils sont partis pour Saint-Martin-d’En-Bas où les morts sont enterrés dans le petit cimetière qui entoure l’église. Il continuait à geler dur ; la neige, sous le pas des porteurs, plaignait comme un enfant malade. Le chemin avait été ou-vert à la pelle une fois de plus ; il était bordé par places de murs de neige de plus d’un mètre et il avait peu de largeur ; alors les hommes soulevaient le brancard à bout de bras et la caisse noire là-haut balançait d’arrière en avant, semblable, tout parmi le moutonnement de la neige, à un petit bateau sur une petite mer.

 

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Est-ce pour te montrer le pays encore une fois, Métrail-ler, parce qu’il est grand et beau, vu d’ici, d’ordinaire ? Est-ce que c’est pour que tu le voies de plus haut encore une fois comme quand on plane, comme quand on est dans les airs, comme quand le bon oiseau aux ailes largement ouvertes a sous lui un grand vide bleu ? – mais aujourd’hui on ne voyait rien, on continuait à ne rien voir.

Et la terre dans le cimetière était même tellement gelée qu’en attendant qu’on pût s’y attaquer, il leur avait fallu dé-poser le cercueil sous un tas de neige, dans lequel ils avaient enfoncé la croix.

 

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