Si le soleil ne revenait pas
Chapitre IX
Ce matin-là, avant dix heures, il était déjà assis devant sa chopine vide qu’il faisait remplir en tapant avec le cul du verre sur la table ; alors la grosse Sidonie arrivait.
Et la grosse Sidonie allait lui remplir sa chopine, puis inscrivait sur une ardoise le montant de la consommation ; ce qui faisait, le soir venu, un beau total, parce que tout le monde depuis quelque temps buvait sur le compte d’Arlettaz.
Mais c’est lui qui l’avait voulu. Il tirait tout un paquet de billets de sa poche : « Il faut m’en débarrasser ; sans quoi j’en laisserais et à qui serviraient-ils ? À la nuit, à rien du tout, à plus personne. »
C’est que la saison s’avance, c’est que les temps seront bientôt là. Moi, j’attends.
Il était seul. La T. S. F. ne fonctionnait pas. Ce n’était pas encore le moment où la salle à boire se remplit. Lui, est là assis et laisse les choses se faire, sans rien dire, sans bou-ger, allumant de temps en temps sa pipe, la laissant s’éteindre, puis la rallumant à travers le couvercle de laiton percé de trous, qu’il oubliait de relever ; et ses doigts trem-blaient tellement que la flamme se promenait tout autour du fourneau sans jamais réussir à se fixer dessus.
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Follonnier est entré.
— Eh bien, comment ça va ?
Follonnier s’assied en face d’Arlettaz. Arlettaz n’a pas répondu.
Follonnier est de bonne humeur :
— Tu as de la chance, Arlettaz ; tu as fait une bonne af-faire.
— Voleur !
Et, en même temps, Arlettaz tape avec le cul de la bou-teille sur la table :
— Encore une, dit-il, et un verre.
C’est comme ça que ça allait. À mesure que les temps s’approchent, on buvait davantage chez Pralong, et à crédit.
— Voleur ! disait Arlettaz.
— On le sait, disait Follonnier.
— Eh bien, je te dis voleur quand même. Un champ qui me venait de ma mère ! Et pas seulement de ma mère, mais du père de ma mère, et puis du père du père… (mais il s’embrouillait) ; le plus beau champ de la paroisse, et le plus plat, le mieux exposé, et sans le plus petit caillou, tu sais, tel-lement il était soigneusement tenu et je l’avais trié motte à
– 147 – motte à la main… Enfin, puisque c’est fini. Parce que c’est fini, ou quoi ?
— Bien sûr que c’est fini.
— Alors il faut boire.
— Est-ce que tu as été au Bouveret, comme tu disais que tu voulais faire ?
— Au Bouveret ?
— Chercher ta fille… Tu ne te souviens pas ? Tu disais que tu avais déjà été partout, sauf de ce côté-là.
— C’est plus la peine… Puisqu’on va se revoir, disait Ar-lettaz… Parce que, le soleil, dis donc, ce n’est pas seulement pour nous d’ici qu’il va s’en aller, pas seulement pour nous de Saint-Martin-d’En-Haut, qu’en dis-tu ? mais pour tout le monde ?…
Follonnier hochait la tête.
— Pour ceux de Saint-Martin-d’En-Bas, aussi, hein ? Et ceux de la vallée aussi ? Et ceux du bord du lac ? Bon. Alors…
— Alors ?
— Alors on va se revoir quand même, Adrienne et moi. Alors à quoi bon courir ?…
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Des garçons étaient entrés, des jeunes, et Pralong lui-même.
— Puisqu’on va se retrouver…
Ils s’étaient mis à boire. Ils regardaient Arlettaz : sa barbe et ses cheveux avaient encore poussé. Et, à mesure qu’ils poussaient, comme dans un encadrement, sa figure au milieu devenait plus petite, plus réduite et était plissée, comme une pomme à la fin de l’hiver. Il portait toujours ses deux vestes l’une sur l’autre, mais les manches de celle de dessus pendaient de chaque côté de ses bras, laissant voir celles de dessous. De sorte qu’il semblait avoir mis des man-chettes brunes, étant lui-même en habit noir, comme pour des espèces de noces ; mais sans col et peut-être bien sans chemise ou bien avec des lambeaux de chemise, mais il ne savait pas lui-même, parce qu’il ne se déshabillait plus de-puis longtemps. Et les hommes le regardaient, mais lui ne regarde personne ; il regarde quelque chose à travers vous, comme si vous étiez en verre, sans vous voir.
— Ça sera bien le moment, disait-il.
Puis il s’est mis à se sourire à lui-même, ou s’il sourit à ce qu’il voit ; il demande :
— Comment est-ce que ça sera ?
— Ça sera beau, dit Follonnier.
Ils étaient tous autour de lui.
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— On sera changé ?
— Bien sûr, et pas seulement changés, mais transfigu-rés… Transfigurés, ça veut dire, qu’on n’aura plus la même figure…
— Oh ! dit-il, elle, elle n’aura pas besoin d’en changer.
— C’est toi, qui en changeras, tu seras joli à regarder. Eh ! dis donc, Arlettaz, tu seras jeune…
Et un des garçons :
— Vous serez rasé.
Un autre :
— Vous serez tondu.
Un autre :
— Bien habillé.
— Voyons, voyons, disait Follonnier. Eh ! vous autres, allez-vous être sérieux ou quoi ?… Écoute, Arlettaz, tu te rappelles bien ce qui est dit dans les Écritures ? c’est qu’on sera ensemble au ciel une fois, pour toujours. Tu as raison, tu la retrouveras…
Mais on voyait qu’Arlettaz était un peu inquiet. Il a dit :
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— Comment est-ce qu’on fera pour se reconnaître ?
— C’est la lumière, dit Follonnier. On a vécu longtemps dans l’obscurité. Et tout à coup il y aura la lumière, une bien plus grande lumière qu’il n’y en a jamais eu ici ; on sera re-faits par elle, renouvelés. Et portés par elle les uns vers les autres.
— Et puis il y a les anges, dit Lucien Revaz.
— Bien sûr, disaient les garçons.
— Le soleil, tu comprends, notre soleil à nous, eh bien, ce n’est rien, il a des taches : c’est un commencement de so-leil, un essai, une imitation, un faux soleil, rien de plus…
Et, parce qu’ils voyaient bien qu’Arlettaz était déjà dans les vapeurs du vin et qu’il n’y avait plus à se gêner avec lui :
— Quel âge avez-vous ?
— Cinquante-deux.
— Vous en aurez vingt. Et, elle, quel âge est-ce qu’elle a ?
— Elle en aurait eu vingt-trois, le dix mai.
— Elle en aura dix-huit, parce que c’est le bel âge ; vous serez comme des amoureux.
— Taisez-vous, les garçons !
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Seulement, Follonnier s’était mis à rire lui-même ; d’ailleurs, il voyait bien que les garçons étaient partis et qu’il n’y aurait plus moyen de les arrêter ; eux, en effet, conti-nuaient :
— C’est qu’on se souvient bien d’elle, nous aussi, c’est qu’on l’a bien connue et ce n’est pas notre faute, à nous, si elle n’est pas restée ici. Qu’est-ce que vous voulez ? père Ar-lettaz, elle était trop belle pour nous. Mais là où on sera bien-tôt, il n’y aura plus de différence. Tout le monde sera jeune, tout le monde sera heureux. Sur les tableaux…
Ils se poussaient du coude sous la table :
— Vous savez bien, ceux de l’église… Eh bien, oui, elle aura des ailes, elle sera un ange du ciel… Elle vous reconnaî-tra d’en haut, pas de par terre, comme à présent. Et c’est d’en haut qu’elle viendra…
L’un a dit :
— Rouge et grise comme un hoche-queue.
L’autre :
— Verte, rouge et jaune comme un chardonneret.
Un autre encore :
— Noire et blanche comme une pie.
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Mais alors ils avaient vu deux grosses larmes qui cou-laient lentement sur les joues du père Arlettaz comme la gomme sur le tronc d’un pêcher.
Il ne disait plus rien, il ne bougeait pas ; il y avait seule-ment ces deux grosses larmes qui avaient de la peine à des-cendre, tellement sa vieille peau était rugueuse et inégale.
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