Si le soleil ne revenait pas

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 3 sur 13

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Si le soleil ne revenait pas

Chapitre III

 

 

À quelque temps de là, le fils aîné de Denis Revaz était venu rendre visite à ses parents. Il était arrivé le samedi soir ; et, le dimanche, comme c’est la coutume, il avait fait la tournée des ménages avec qui il était lié d’amitié.

C’est ainsi que vers les deux heures il s’était présenté chez Augustin Antide, qui était un peu son cousin.

On l’avait fait asseoir ; on lui disait :

— Comment es-tu venu ?

— Avec le camion de la consommation.

— Jusque où t’a-t-il mené ?

— Jusqu’à Saint-Martin-d’En-Bas.

— Il n’y a pas trop de neige ?

— Oh ! disait-il, c’est qu’ils ont un bon chauffeur, c’est un Italien. Il passe partout, par tous les temps. Mais quel drôle de pays que le nôtre ; c’est un pays triste, disait-il.

— Et celui de là-bas ?

 

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Parce qu’il travaillait dans les vignes, au bord du lac.

— Là-bas, disait-il, c’est tout bleu. On a eu le beau, cette année, tout le temps de la vendange. Ici, on n’a point de so-leil de tout l’hiver, là-bas ils en ont deux tout le long de l’année. Vous comprenez ; ça fait une différence.

On lui disait :

— Deux ?

— Il y a celui qui est dans le ciel et il y a celui qui est dans l’eau.

On lui disait :

— Celui qui est dans l’eau ?

— Oui, c’est qu’il y a le lac. Oh ! c’est raide là-bas, c’est encore plus raide qu’ici. C’est une côte au bord de l’eau, c’est comme un côté de baignoire, ça a deux cents mètres de haut. Et la terre n’y tiendrait pas toute seule, mais ils ont fait par-tout des murs qu’ils ont mis les uns au-dessus des autres, qui la soutiennent ; et où ils cultivent la vigne à la main avec des fossoirs, remontant chaque hiver dans des hottes la terre qui est descendue. Ils sont là, voyez-vous, comme sur des marches d’escalier, et ils sont dans l’air, voyez-vous, parce qu’il y a de l’air partout, et il y a au-dessus d’eux l’air qui est bleu, en face d’eux la montagne qui est bleue, au-dessous d’eux le lac qui est bleu. Le soleil vous tape sur la tête, mais il y en a un autre, celui d’en bas, qui vous tape dans le dos. Ça en fait deux : celui d’en haut, qui est en un point, tout ras-

– 36 – semblé ; celui d’en bas qui est tout cassé en morceaux et éparpillé, parce qu’il y a l’eau qui le balance et en bombarde toute la côte ; ça en fait deux qui chauffent ensemble : c’est pourquoi ils ont du bon vin.

— Alors tu te plais là-bas ?

— Ma foi, disait Julien Revaz, pas tant : vous compre-nez, on a l’ennui de chez soi… Ou du moins pas tant jusqu’à hier, et j’étais content de revenir vous trouver.

— Et, à présent, tu n’es plus content ?

— Oh ! dit-il, c’est à cause du changement de temps. Jusqu’à Sion, il a fait clair.

— Et depuis Sion ?

— Eh bien, vous voyez… Parce que c’est à Sion que j’ai trouvé le camion et jusqu’au Rhône il a fait clair. Mais là, il y avait une barre en travers de la plaine ; c’était l’ombre des montagnes. Et là il a commencé à faire noir, en même temps que la neige s’est montrée, une fois qu’on a été de l’autre cô-té de cette barre, comme du sucre sur les marais. Tout était changé, la couleur de l’air, la couleur des choses, parce que vous n’avez plus le soleil. Et il n’y a plus l’eau non plus pour le dédoubler.

— C’est vrai qu’il fait gris cette année, dit le père Antide.

— Alors, continuait Julien Revaz, on est monté ; la route est ouverte jusqu’à Saint-Martin-d’En-Bas, mais c’est tout

– 37 – juste si le camion peut y passer ; il y a un mur de neige de chaque côté du chemin. Et heureusement encore, dit-il, parce qu’on dérape, mais c’est un bon chauffeur. Je lui di-sais : « Qu’est-ce que tu transportes ? – Du macaroni, du riz, des harengs pour le Carême, du sucre, un sac de café. » Le difficile, c’est les tournants, il me disait : « Ne fais pas atten-tion. » Et moi, je levais la tête ; eh bien, voyez-vous, il n’y avait rien, ni Corne du Diable, ni Dents Rouges, ni Grimpion : rien que comme une voûte de cave avec des taches d’humidité…

— C’est vrai qu’il fait bien couvert cette année, dit la mère Antide.

— Et l’ennuyeux, disait Julien Revaz, c’est qu’on n’ait pas le temps de s’y habituer, oui, disait-il, à ces différences, à ces changements, on va trop vite ; j’avais encore le lac dans la tête et les vignes, et c’était encore plein de fleurs dans les fentes des murs : bon, je me sens glisser de côté, et tu penches, et puis tu regardes où tu penches, tu vois que tu es au-dessus de rien du tout. C’était au tournant des Goillettes et là, vous savez, on est juste au-dessus de la gorge de la Se-rine à l’endroit où elle est la plus profonde ; vous savez bien, là où le roc fait avancement et la route est obligée de le tour-ner ; c’est un à pic qui a bien trois cents mètres. Mais, moi, ce n’était pas seulement cet à pic qui m’inquiétait : c’est qu’il faisait gris, c’est qu’il faisait triste. La neige n’était pas blanche, elle n’était ni rose, ni jaune comme des fois, mais comme une feuille de papier sale… Heureusement qu’on est bien arrivés à Saint-Martin-d’En-Bas et qu’on y a bu.

— Eh bien, dit Isabelle, il te faut reboire. Nous autres, notre soleil est en bouteilles… Eh ! Augustin…

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Augustin avait été chercher une bouteille et des verres.

— Notre soleil à nous, on le tient à la cave, on n’a pas besoin d’aller loin pour le retrouver.

Ils burent ; et on a dit alors à Julien Revaz :

— Comment ça va-t-il chez toi ?

— Justement, disait-il, ça ne va pas.

— Ça ne va pas ?

— Eh bien, non, ça ne va pas tant bien, mais on ne sait pas ce qui ne va pas. Le père se plaint de son genou et pour-tant son genou va mieux ; mon frère, eh bien, vous savez qu’il fréquente, mais là non plus, on ne sait pas bien ce qui se passe, parce que le père est fâché, le père dit : « Ce n’est pas le moment de penser à se marier » ; alors Lucien est obligé de voir sa bonne amie en cachette et personne n’est content.

Il regardait autour de lui.

— Et c’est vrai que vous n’avez pas bonne mine par ici, vous êtes pâles. Oui, vous, le père Antide, et vous, la mère Antide, et toi aussi, Augustin.

— Et moi ? dit Isabelle.

— Oh ! pas vous.

— Et moi ? dit alors Jean qui était le frère d’Augustin.

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— Oh ! pas toi, mais comment est-ce que ça se fait, dit-il, puisque vous vivez tous à l’ombre, qu’il y ait cette diffé-rence ? Est-ce l’âge ? Mais tu n’es pas vieux, Augustin. Si vous veniez d’où je viens, vous auriez le soleil écrit sur la fi-gure, parce qu’il va durer, il dure, on ne connaît pas l’hiver là-bas, c’est lui qui renoue par-dessus l’hiver le temps où les feuilles de la vigne sont rouges ou jaunes avec celui où les souches pleurent serré et mouillent la terre sous elles, telle-ment il leur sort d’eau par le travers des bois taillés…

Est-ce parce qu’il avait déjà beaucoup bu, mais il était parti, on ne pouvait plus l’arrêter :

— Il renoue par-dessus l’hiver l’automne au printemps…

— Écoute, disait Augustin.

— Il renoue par-dessus l’hiver les grappes mûres aux grappes vertes : qu’est-ce que vous allez faire sans lui ?

— C’est justement…

Isabelle avait tiré Augustin par la manche. Il n’en conti-nuait pas moins :

— Tu ne sais pas encore, il y a du nouveau…

Elle lui a mis la main sur la bouche ; il a fait un mouve-ment en arrière :

— Le soleil…

 

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Sa voix a été étouffée un instant, mais il recommence :

— C’est Anzévui, il est savant, eh bien…

Il tenait à présent Isabelle par les poignets :

— Il dit qu’il ne reviendra pas, le soleil, et que c’est écrit dans ses livres.

— Alors, avait dit Julien Revaz, tu y crois, à ses his-toires ?… Oh ! disait-il, ça ne m’étonne pas que tu y croies : un pays comme le nôtre, un pays pauvre, un pays triste, un pays où il n’est pas là pendant six mois. Ça vous donne des idées.

— Et moi, dit Brigitte, j’ai vu Anzévui.

Elle était là depuis un moment, mais personne n’avait fait attention à elle. Elle était tout habillée de noir, avec un mouchoir noir noué autour de la tête, et, assise un peu en ar-rière du monde dans un coin, sa petite personne s’y confon-dait toute avec l’ombre.

On lui a demandé :

— Vous l’avez vu ?

— Bien sûr, j’ai été le trouver.

— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Il m’a dit que c’est écrit…

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— Et vous y croyez ?

— Moi, j’y crois.

L’étonnant est qu’à ce même moment Julien Revaz s’était levé. On lui avait dit : « Qu’est-ce que tu fais ? »

— Je m’en vais.

— Mais voyons, tu as bien le temps. Tu nous avais dit que tu avais l’intention de rester jusqu’à demain.

— J’ai changé d’avis.

— Comment vas-tu t’y prendre ? Tu ne vas pourtant pas t’exposer à être sur la route de nuit…

— Je m’arrangerai bien. Au revoir, au printemps pro-chain.

 

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