Si le soleil ne revenait pas
Chapitre V
Cependant on voyait Brigitte aller, tous les matins, ra-masser du bois mort dans un bosquet de mélèzes qui était un peu au-dessus du village. Elle s’était ouvert ainsi, avec ses souliers bien trop grands pour elle, un petit chemin dans la neige ; et, comme elle faisait chaque jour plusieurs voyages, il se trouvait que le chemin restait marqué, pareil à un bout de faux-fil qu’on aurait oublié sur un drap de ménage.
Et ainsi le trajet était facile de chez elle jusque dans le bois ; mais c’était sous les mélèzes que commençaient les complications, à cause que les branches mortes se trouvaient prises dans la neige gelée, d’où généralement elles ne sor-taient que par le bout ; de sorte qu’il lui fallait creuser tout autour avec ses mains.
On avait commencé par se moquer d’elle :
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous manquez de bois ?
— Que non, disait-elle.
— Alors ? disait-on.
— C’est pour le cas où le soleil ne reviendrait pas.
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Toute courbée devant vous sous le poids de son fagot, sa jupe noire frottée d’une espèce de poussière grise, sa fi-gure devenue toute jaune avec des taches de café sur le fond de la pente blanc :
— Et, continuait-elle, bien sûr que j’avais comme tou-jours ma provision pour jusqu’au printemps, mais s’il n’y a point de printemps, si au lieu de faire plus clair à ce moment-là il se met à faire nuit, si au lieu que la chaleur vienne le froid augmente… Il faut prendre ses précautions.
Et les femmes commençaient à être inquiètes :
— Voyons, est-ce vrai ? Voyons, disaient-elles, est-ce que c’est possible, des choses comme ça ?
— Il dit que la terre peut parfaitement se mettre à pen-cher de côté parce qu’elle est en l’air.
— En l’air ?
— Oui, en l’air, supportée par rien, une boule qui tourne en l’air et pas fixe ; et, si on ne la voit pas bouger, nous autres, c’est seulement qu’on bouge avec… Alors, vous comprenez, rien qu’un coup de pouce…
— Comment savez-vous ça ?
— C’est Anzévui, qui me l’a dit. Attendez, disait-elle, que j’aille poser mon fagot…
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Elle entrait chez elle, puis reparaissait, parce qu’elle ai-mait à causer ; et il y avait toujours ce même ciel bas, immo-bile et sombre, sous lequel à présent beaucoup de femmes l’entouraient.
— Il ne parle plus guère, disait Brigitte, mais des fois il parle. Il tourne les pages de son livre, ça fait du bruit. Il est sous ses plantes devant son feu, oh ! disait-elle, c’est qu’il ne va pas tant bien, il s’affaiblit tous les jours un peu plus, il peut à peine se déplacer. Il va de son lit à son fauteuil et de son fauteuil à son lit. Il m’a dit : « Je ne durerai pas plus que le soleil. Quand ce sera sa fin, ce sera la mienne… Vous me trouverez mort en bas et, lui, vous le chercherez dans le ciel, mais il ne bougera pas davantage dans le ciel que moi sur la terre. » Et je lui ai dit : « Quand est-ce ? » et lui il m’a dit : « Attendez ! » Vous comprenez, il recommence tout le temps ses calculs, avec un bout de crayon sur un bout de papier… Il m’a dit que ça allait faire encore quinze semaines ; alors, moi, chaque dimanche, j’enfonce un clou et j’en ai déjà plan-té sept… Et moi, disait-elle, j’ai allumé ma lampe à huile, parce que j’ai encore toute une bonbonne d’huile de colza, pour qu’au cas où la nuit viendrait subitement, j’aie du moins ma lumière à moi.
Elle avait fait comme elle disait. On voyait toutes les nuits la fenêtre de sa cuisine être éclairée, et toute la nuit elle était éclairée, puis le jour venait, mais elle ne s’éteignait pas. Tout le jour, la fenêtre continuait à luire avec persévérance dans la façade de bois noir, où elle continuait à être vue, tel-lement le jour était sombre, tandis que Brigitte tirait à elle un tabouret.
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C’est qu’elle était de petite taille, mais heureusement que le plafond était bas. Elle allait prendre une hache, elle al-lait prendre une boîte de carton sur laquelle était écrit : Pointes 6 cm. Elle montait sur le tabouret, elle levait le bras, et, renversant le haut du corps en arrière, enfonçait la pointe brillante dans le côté de la poutre encroûtée de fumée où il y en avait déjà sept.
Elle comptait, et ça fait huit.
— Je plante un clou chaque dimanche.
Puis allait voir s’il y avait encore de l’huile dans la lampe, pendant que la mèche pendait avec sa petite flamme au bout du bec ; et la mèche va vers en bas, mais la flamme vers en haut.
Car c’est un crésus, comme on les appelle ; un récipient de laiton rond et plat, avec un bec et une poignée en demi-cercle par le moyen de laquelle elle est suspendue en équi-libre à un fil de fer.
Brigitte remplissait la lampe d’huile : elle mouchait la mèche sans l’éteindre, et ainsi on aura sa lumière à soi quand la grande ne sera plus.
C’était le dimanche matin. Qu’est-ce qu’on voit ici en hi-ver ? on ne voit rien. Le jour était quelque chose de gris et de vague qui se détortillait lentement hors de la nuit de l’autre côté des nuées comme derrière un carreau dépoli.
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Qu’est-ce qu’on entend ? rien du tout. Même pas le bruit des pas à cause de la neige, même pas le bruit du vent, parce qu’il n’y a toujours point de vent. De temps en temps une voix, quelquefois une enfant qui pleure, pas un oiseau, pas même la fontaine, parce qu’elle coule dans un chéneau de bois pour éviter qu’elle ne se prenne peu à peu dans la glace, comme il arrive, si on la laisse couler librement à l’air.
Ils ne sonnent même pas les cloches ici, parce qu’ils ne sont pas une paroisse.
Il faut qu’ils descendent pour la messe à Saint-Martin-d’En-Bas où est l’église, c’est-à-dire qu’ils ont à faire une bonne demi-heure de chemin.
Et, le dimanche matin, on se prépare à descendre : c’est-à-dire que les hommes se rasent devant la fenêtre aux croisil-lons de laquelle ils pendent un petit miroir rond cerclé de métal ou un petit miroir carré à cadre de bois noir ; quelques-uns avec le rasoir à lame, les jeunes avec des ra-soirs mécaniques qu’on passe sur la joue comme quand on rabote du bois ; mais ni les uns, ni les autres n’y voyaient, ce matin-là, et ils disaient : « Charrette ! » parce qu’ils se cou-paient.
On n’avait ouvert la route qu’avec le petit triangle, de sorte qu’elle était beaucoup plus étroite que dans la belle sai-son, n’ayant guère plus d’un mètre de large ; et, en outre, c’était un chemin de surface, parce qu’il ne descendait pas jusqu’à l’empierrement. On s’avance entre deux petits murs qui ont environ deux pieds de hauteur sur une épaisse couche de neige battue. Il y a eu d’abord trois vieilles, parce qu’elles vont plus lentement et elles prennent leurs précau-
– 71 – tions. Trois vieilles, tout en noir, toutes petites et voûtées, mais, à mesure qu’on avance dans la vie, on décroît. Pen-chées en avant, les mains jointes, la tête dans un fichu noir, un châle de laine épais croisé sur la poitrine et noué dans le dos, et elles ne disaient rien. Quelquefois on entend jusqu’ici les cloches de Saint-Martin-d’En-Bas parce qu’ils en ont quatre et un bon sonneur qui sait s’y prendre et qui se con-naît en toute espèce de carillons, mais aujourd’hui on ne les entendait pas, soit à cause de l’immobilité de l’air ou bien à cause de la neige qui est comme du coton partout et boit le son ; c’était un dimanche sans cloches. Et, dans la petite lu-mière, il y avait à présent les femmes qui venaient, puis ve-naient les filles. Et alors on a entendu le rire d’Isabelle. Ah ! elle, du moins, elle riait, elle du moins était brillante, elle, elle se voyait de loin, ayant un corsage de soie bleu ciel, un tablier à fines rayures de toutes les couleurs, un mouchoir rose autour du cou.
Elle était avec deux de ses amies, et, comme le chemin n’avait pas assez de largeur pour qu’on pût y passer trois de front, ses deux amies allaient un peu devant, sur chaque bord, elle un peu en arrière et au milieu.
On les a vues qui se retournaient ; elles lui ont demandé quelque chose.
Et elle, ayant regardé autour d’elle, comme pour s’assurer qu’on n’allait pas l’entendre :
— Bien sûr, c’est Augustin.
— Ça te fait combien de robes en tout ?
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— Je sais pas.
Les deux autres s’étonnaient :
— Seulement, disait Isabelle, il faut savoir s’y prendre.
Et, comme quand le merle bien avant les autres oiseaux, dans le silence du matin, pousse vers en haut ses notes claires, son rire de nouveau a été entendu.
— Ah ! il faut savoir y faire. Augustin me disait : « Tu en as déjà deux. » Je lui disais : « Deux, qu’est-ce que c’est ? Est-ce que tu ne voudrais pas, des fois, que ta femme soit bien mise ? Allons toujours chez Anthamatten. » Il avait ven-du un veau ; il faut savoir profiter de l’occasion. Je lui disais : « Ça ne fera que trois mètres en tout, à cinq francs le mètre. Et tu sais, c’est chez Anthamatten qu’on trouve les meil-leures étoffes ; c’est du solide, c’est du durable, on n’est pas volé. » Il ne voulait pas. Mais on leur met alors la main sur l’épaule, ou bien on les prend par le bras ; il faut qu’ils sen-tent le chaud de vous à travers leur veste ou un peu plus bas. On leur dit : « Est-ce qu’on entre ? » Et quand ils veulent bien, voyez-vous, c’est alors nous qu’on ne veut plus…
Elle riait.
— On leur dit : « Peut-être que c’est trop cher ; allons-nous-en, ça vaut mieux. » Et c’est eux qui veulent, c’est eux qui vous forcent : « Pas de ça, puisqu’on y est ! » C’est eux qui choisissent la meilleure étoffe ; on n’a plus qu’à se laisser faire et puis à les récompenser. « Ah ! tu verras, on leur dit, tu verras, toutes les autres femmes vont être jalouses ! »
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Elle riait.
— Et c’est justement… C’est justement quand il fait vi-lain qu’il faut se faire belles, c’est par les temps tristes qu’il faut être gai ; vous ne pensez pas ? Oh ! bien sûr, disait-elle, c’est dans le gros de l’hiver qu’on doit se tourner vers le prin-temps.
Seulement, s’il n’y avait point de printemps, jamais plus : c’était de quoi les femmes plus âgées discutaient tout en descendant. Mais elles s’étaient dit : « Il ne faut pas leur en parler, à ceux d’en bas, ils se moqueraient de nous. » Elles allaient ensemble, puis venaient les hommes par groupes, habillés de brun ou de noir, avec des bonnets de poil ou des chapeaux de feutre, les mains dans les poches ; et il y avait le père Métrailler que son fils tenait par le bras. Il y avait Revaz avec son genou, mais son genou allait mieux. Il disait : « Ça va mieux, il n’y a pas à dire… C’est Anzévui. » Il marchait à côté de Pralong ; il disait : « C’est ces compresses… L’enflure a disparu, j’ai seulement encore un peu de raideur dans la jambe, mais Anzévui m’a dit de la fatiguer. Et tu vois, ma canne ; eh bien, je la prends en cas de besoin, mais pour le moment… » Il la mettait sous son bras : « Tu vois ? »
— Ah ! disait-il, il est quand même intelligent, cet An-zévui ; c’est un savant ; il ne comprend pas seulement les choses, mais la mécanique des choses. Tu vois que j’ai bien fait de l’écouter.
— Tu l’as revu ? demandait Pralong.
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— Bien sûr, j’ai été lui montrer ma jambe. J’étais bien forcé : lui, ne sort plus. Oh ! il ne va pas tant bien, il est sous ses plantes, il fait ses calculs. Seulement, disait Revaz, s’il ne s’est pas trompé en ce qui touche mon genou, peut-être qu’il ne se trompe pas non plus en ce qui touche… Qu’en penses-tu ?
— Il dit que c’est toujours pour le 13 avril ?
— Écoute, j’en sais rien, mais le mieux à mon avis serait de garder la chose pour nous…
— Et puis de se tenir prêt.
— Si tu veux.
— De mettre ses affaires en ordre…
Ils ont passé, ils ont disparu ; et c’était à présent Follon-nier qui venait avec Arlettaz.
Arlettaz avait laissé pousser sa barbe. Il y avait bien trois semaines qu’il ne se rasait plus. Le poil avait poussé tout droit, noir et blanc, de tous les côtés, tout autour de sa fi-gure, et il se mélangeait à ses cheveux qu’il n’avait pas cou-pés non plus, de sorte qu’il avait comme deux têtes, une de barbe, énorme et ronde, et au milieu une petite de peau, ronde aussi, où il y avait deux petits yeux bleus.
— Tu te souviens pourtant bien d’elle, Follonnier ? Il n’y a pas si longtemps qu’elle est partie. Combien ça va-t-il faire de temps ?
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Il comptait dans sa tête :
— Ça fera trois ans l’été prochain… Eh bien, Follonnier, qu’en dis-tu, est-ce qu’elle n’était pas belle ?
— Oh ! que oui, disait Follonnier.
Ils étaient les derniers à venir sur le chemin et bien en arrière des autres, mais ils ne semblaient pas quand même être pressés parce que tout le temps Arlettaz s’arrêtait.
— Je ne me rase plus, à quoi est-ce que ça servirait ? C’est qu’elle était belle dis donc… alors si je ne la revois pas, tu comprends, plus jamais…
Le chemin tourne. Le chemin est étroit et blanc. Le chemin est comme si on avait un tapis sous les pieds, à cause que la neige est élastique et porte : c’est cette épais-seur de neige que le petit triangle a laissée entre nous et le macadam. La neige fait un petit mur du côté du mont, un autre petit mur du côté du vide ; on n’a pas besoin de s’occuper de la direction qu’on va prendre puisqu’elle vous est imposée, et qu’on est empêché par ces murs de s’en écar-ter.
Mais tout à coup, c’est Follonnier qui s’était arrêté, in-terrompant Arlettaz :
— Tu vois, là en bas ?
Son bras s’était tellement abaissé qu’il semblait qu’il montrât le bout de ses semelles ; mais, par-dessus le petit
– 76 – mur de neige, c’est la ravine qu’il désignait. Il n’y avait plus qu’à laisser son regard rouler comme une pierre deux cents mètres plus bas :
— Là, à côté du sapin, tu vois ?… C’est carré, c’est gris, c’est comme une grosse pierre. Eh bien, tu sais ce que c’est ? La voiture du docteur, celui qui s’est déroché l’année der-nière.
Mais Arlettaz avait seulement hoché la tête ; Arlettaz avait continué :
— Comme une médaille. Tu te rappelles, au café, quand ils me disaient pour me taquiner : « Alors quoi, Arlettaz, tu fais des affaires avec ta fille ; elle est ressemblante ; combien est-ce qu’il te donne, le gouvernement ? » Ils sortaient un écu de leur poche, tu te rappelles, Follonnier ? Moi, je ne ré-pondais rien, bien sûr, mais je pensais : « Ils ont raison, c’est ressemblant. » Ah ! dix-neuf ans, disait-il. Et comme sur une médaille ; ah ! et bien faite et grande ; alors est-ce qu’il n’était pas juste que je la garde ? eh bien, dis donc, j’ai pas pu.
Follonnier a haussé les épaules ; Follonnier a dit : « On ne peut jamais. »
La route tournait encore une fois, et la vue, en temps or-dinaire, change du même coup tout entière parce que tantôt on va au nord, tantôt à l’est, tantôt à l’ouest. Tantôt on va dans la direction des montagnes qui se dressent de l’autre côté de la gorge à deux mille mètres au-dessus de vous, tan-tôt du côté de la plaine qui est à mille mètres plus bas et on
– 77 – plane au-dessus comme dans un avion ; – ce jour-là, on ne voyait rien qu’un bout de chemin devant soi, un bout de pente d’un côté, le trou de l’autre.
— Y comprends-tu quelque chose ?
— On ne comprend jamais rien à rien.
— Pourquoi est-ce qu’elle est partie ?
— Pourquoi est-ce qu’elle serait restée ?
— Parce que, disait Arlettaz, parce que… Tu dois pour-tant m’accorder ça, Follonnier, que c’était ma fille… Et, une fille, à quoi est-ce que ça sert, si elle n’est pas là ? Une fille, c’est pour qu’on la regarde, ou bien quoi ? Une fille c’est pour le plaisir, et, quand elle est loin, le plaisir est loin.
— Tu aurais dû le lui dire.
— J’osais pas.
Il a réfléchi, il a repris :
— Et aussi on ne sait pas bien…
Des corbeaux criaient de temps en temps dans les airs au-dessus de vous et n’étaient pas vus. De temps en temps, parmi les sapins redressés contre l’escarpement lui-même à pic, des geais qui n’étaient pas vus non plus faisaient en-tendre des grincements comme ceux d’une girouette rouillée, sous les à-coups d’une rafale. Et Arlettaz se disait : « C’est
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ça, j’ai pas su ». Il se disait encore : « Et peut-être que, si j’avais su ?… » On le voyait secouer la tête, marchant les bras écartés, son chapeau à la main ; mais il n’y avait rien pour lui répondre que les cris des corbeaux et le ricanement des geais. « Et voilà, se disait-il, à présent c’est trop tard ! »
— Cette fois, disait Follonnier, c’est le camion d’Antonelli.
Il y avait, cette fois, une petite paroi de rocher qui était posée sur une autre petite paroi de rocher, avec un replat ; et, entre les deux, sur ce replat, était le camion retourné, les roues en l’air, mais il ne lui en restait que deux.
— Et, disait Arlettaz, qu’est-ce qu’il faut faire ? Et, tu sais, que je l’ai cherchée. Deux ans que je la cherche, dis donc… Et tu comprends que, si on me dit que c’est la fin, la fin du monde, moi, je réponds : « Tant mieux ! » Comme ça, je n’aurai plus besoin de chercher. Jusqu’aux deux bouts du pays, aux sources du Rhône et au lac, ça va faire trois ans, ça me fera du repos. Et ça viendra au bon moment, dit-il, parce que je n’ai plus rien.
Mais c’est là que sans doute Follonnier l’attendait :
— Plus rien ?
— Non, plus rien, disait Arlettaz ; c’est que ça coûte cher, ces voyages, et ils donnent soif, qu’est-ce que tu veux ? J’ai vendu mes chèvres, j’ai vendu mes vaches, j’ai vendu mes prés, il ne me reste que mes outils. Est-ce que tu m’achètes mes outils ?
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— Non, dit Follonnier, en fait d’outils, j’ai déjà ce qu’il me faut. Mais il y a ton champ des Empeyres, si tu veux.
— Il n’est pas à vendre.
— À quoi est-ce qu’il te servira, si c’est la fin du monde ?
— Et à toi ?
— Qu’est-ce qui te dit que je veux finir, moi ?
— C’est que c’est un bon champ ; on y fait le meilleur seigle du pays. Dis donc, Follonnier, tu le voudrais, ce champ ?
— Oh ! disait Follonnier, j’y tiens pas… Seulement, je vois bien ce qui te fait besoin : tu veux avoir ta liberté. Et tu te dis que, si c’est la fin, il ne serait pas mauvais d’avoir un peu d’argent en poche pour l’attendre. Moi, si je t’achetais ce champ, ce serait bien pour te rendre service…
La route traversait un bois de mélèzes qui avait perdu ses petites plumes vertes, mais la neige avait pris leur place avec son léger duvet. Le bois était gris et blanc au lieu d’être vert et gris. Il était comme une fumée avec des trous dedans et par ces trous on ne savait plus si, ce qu’on voyait, c’étaient les branches chargées de neige ou la pente qui était derrière. Puis Saint-Martin-d’En-Bas était paru, qui se trouve au fond d’un repli et serre autour d’une grande église de pierre beaucoup de maisons aux toits bas.
— Combien ?
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— Ma foi.
Ils firent encore quelques pas sans rien dire, puis Follon-nier :
— Dans les cinq cents.
— Quinze cents, dit Arlettaz.
L’église ne sonnait plus depuis longtemps. On a entendu qu’ils avaient commencé à chanter sous les voûtes, parce que la porte reste ouverte à cause de ceux qui n’entrent pas, mais écoutent la messe depuis dehors, devant la porte, ôtant par moment leurs chapeaux.
— Écoute, dit Follonnier, veux-tu qu’on reparle de la chose ce soir chez Pralong ? Apporte un papier si des fois on arrivait à s’entendre. Mais, disait-il, on ne s’entendra pas. On est à une bien trop grande distance l’un de l’autre.
Ils avaient assisté à la messe, ils étaient remontés à Saint-Martin-d’En-Haut ; il y avait eu une courte journée de six ou sept heures, c’est tout, et triste sous le ciel malade ; après quoi on avait vu dans l’ombre trembler une goutte de feu. C’est que la journée est finie. Encore une. Et puis com-bien encore en tout ?
Combien ça va-t-il faire encore de semaines ?
— Et combien est-ce que tu dépenses par semaine ?
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Pralong n’avait pas l’air d’écouter. Pralong lisait le jour-nal. La grosse Sidonie était en train de régler la T. S. F. Mais Follonnier n’avait plus lâché Arlettaz, sachant bien qu’il ne faut jamais abandonner une affaire avant qu’on ne l’ait me-née à bonne fin. Il avait donc fait asseoir Arlettaz en face de lui ; et, à présent, on ne savait plus s’il plaisantait ou non, parce qu’il riait avec les lèvres, mais que ses yeux étaient froids et sérieux.
C’est un beau parleur, il disait à Arlettaz :
— Voyons, combien est-ce qu’il te faut par jour ?
Il avait sa pipe au coin de la bouche, et il y avait une es-pèce de sourire de l’autre côté de sa bouche ; mais ses yeux, eux, ne bougeaient pas, tandis qu’il regardait Arlettaz avec fixité :
— Combien est-ce qu’il te faut par jour ? qu’est-ce que tu bois par jour ? Oh ! tu peux compter largement, disait-il… Eh bien, c’est ça, mettons cinq litres. Et puis il te faudra aussi al-ler chez le coiffeur. La nourriture, le vin, les impôts, mais bah ! les impôts, ça ne compte plus, si tout est fini en avril… Ça ne fait rien, mets le tout ensemble.
— Il y a aussi les déplacements, c’est ce qui coûte le plus cher.
— Quels déplacements ?
— Oh ! dit Arlettaz, il faudrait pourtant bien que j’aille à présent jusqu’au Bouveret ; c’est le seul bout du canton que
– 82 – je n’aie pas encore tenu ; et, Dieu sait ? c’est au bord de l’eau ; peut-être qu’elle aime l’eau…
— Tu m’as dit que ce n’était plus la peine.
— J’aimerais mieux qu’elle soit avec moi quand le temps en sera venu, pour qu’on puisse passer ensemble.
— Eh bien, mets les déplacements.
— J’ai déjà été à Brigue, j’ai déjà été chez les Alle-mands2 et, de l’autre côté, j’ai fait Martigny, Saint-Maurice, Monthey ; il n’y a que ces bords du lac où les poissons sont logés par étages, les petits en haut, les gros au fond.
Sept cent cinquante ?
— Non.
Huit cents ?
— Non.
Les garçons étaient entrés. Ils étaient six jeunes gens, dont Lucien Revaz ; ils ont dit : « Bonsoir Sidonie. »
2 À partir de Sierre – et donc Brigue – en remontant vers les sources du Rhône, le Valais est germanophone. (Note du correcteur – ELG.)
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— Et moi qui me disais que tu étais détaché de tout.
Mais, eux, ils prenaient Sidonie par la taille, parce qu’ils étaient plusieurs et qu’être plusieurs rend entreprenant. Ils étaient gais, ils n’ont pas écouté ce que les deux hommes pouvaient bien se dire dans leur coin ; ils avaient été s’asseoir à l’autre bout de la salle à boire, trois sur un banc, trois sur l’autre banc. « Tu me lâches ? sans quoi attention ! » disait Sidonie en levant la main, et, eux, ils riaient.
— Eh bien apporte-nous à boire, lui disaient-ils.
Ils s’installent, ils portent leurs figures à la rencontre les unes des autres, étant soutenus plus en dessous par leurs coudes qu’ils ont appliqués sur le bois peint en brun des tables, et il y a tout autour d’eux un lambrissage qui monte jusqu’à mi-hauteur des murs. Ils avaient fait marcher la T. S. F., c’était une valse ; puis étaient venues des nouvelles de la guerre d’Espagne ; alors ils s’étaient tus tous ensemble, ils avaient écouté, et ensuite étaient restés un moment en-core silencieux.
C’est alors qu’on avait entendu Arlettaz qui disait :
— Je suis détaché…
— On ne le dirait pas, a répondu Follonnier.
Eux, ils se poussent du coude :
— C’est la faute du vieux.
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Ils se penchent de nouveau les uns vers les autres :
— C’est la faute d’Anzévui ; ils ont tous perdu la tête.
Ils se sont tournés alors vers Arlettaz. Ils voient que les poils de sa barbe qui sont raides pointent en avant de deux bons centimètres tout autour de sa figure, au-dessus de la chemise au col déchiré, sous un bonnet de poil, qui semble les continuer ; et, au milieu, il y a le rond de sa figure, et, dans le rond de sa figure, il y a deux petits yeux bleus. « Il ne lui manquait plus que ça, pensaient-ils ; il était déjà devenu fou à cause de sa fille ; le voilà à présent devenu fou deux fois. »
Ils se poussent du coude, ils parlent à voix basse ; mais Lucien, tout à coup : « Il n’y a pas que lui. »
Il disait :
— Il y a mon père…
Il appelle Sidonie :
— Toi, tu es au courant. Eh bien, as-tu vu Gabrielle au-jourd’hui ?… C’est mon père qui me défend… Il a, lui aussi, perdu la tête, parce que je pensais me marier à la fin de l’hiver ; eh bien, mon père ne veut pas. Elle n’ose plus venir me voir ; moi, je n’ose plus aller chez elle, parce que je ne sais plus que lui dire… Et on n’a point d’argent, ni l’un ni l’autre.
Il dit :
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— C’est Sidonie qui faisait nos commissions… Tu es une bonne fille, Sidonie.
Il a dit :
— Il y a mon frère qui est dans le vignoble ; eh bien, je crois que je vais aller le rejoindre parce qu’il a du moins le lac pour se distraire, lui, de l’eau, du bleu et deux soleils à ce qu’il dit ; et nous rien que du blanc…
— Du blanc ! disait un des garçons, c’est plutôt du gris.
— Oui, du gris et point de soleil.
— Et encore moins dans quelque temps…
Mais alors ils éclatent de rire ; et Follonnier à l’autre table dit :
— Neuf cents.
Eux, ils ne disent plus rien du tout, c’est-à-dire Follon-nier et Arlettaz, et ne se regardent même plus, bien qu’assis en face l’un de l’autre ; tout ce qu’ils font, c’est de temps en temps de lever leur verre : « Santé ! »
C’est qu’Arlettaz a soif et Sidonie rapporte un litre. Fol-lonnier articule un chiffre, Arlettaz secoue la tête, c’est tout.
Et c’est de l’autre côté de la salle à boire que vient main-tenant tout le bruit, parce que c’est de la jeunesse et que la jeunesse est bruyante.
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Ils disaient à Sidonie :
— Dis donc, tu viens avec nous ? Oh ! c’est qu’on a be-soin de toi. Il faut qu’il soit embêté, tu comprends. Il nous faut une fille… Tu lui dirais : « Monsieur Anzévui, ça ne va pas, ça ne va pas. Il me faudrait de la tisane de fenouil… »
Ils regardaient son ventre qui bombait sous le tablier, car elle était forte de sa personne :
— Et Dieu sait peut-être que tu n’auras pas besoin de dire un mensonge.
— Malhonnêtes ! Lâchez-moi !
— Dieu sait ; tu lui diras : « C’est cette fin de mois ; est-ce que je peux entrer ? » Nous, pendant ce temps, on se cache.
Mais elle s’était sauvée dans la cuisine dont on l’entend qui ferme la porte à double tour…
— Mille !
Le mot avait été lâché par Follonnier, mais, eux, à la table du fond ils ne l’avaient pas entendu : ils riaient trop et de trop bon cœur. C’est Arlettaz qui l’a reçu en plein dans son bonnet de poil, parce qu’il continuait à baisser la tête ; le mot a fait que le bonnet de poil s’est relevé, amenant à sa suite une petite figure ronde qui était au milieu de sa barbe comme la lune dans son halo. Et cette fois il ne l’avait pas
– 87 – secouée, il n’avait pas dit non, il n’avait rien dit : il regardait seulement Follonnier avec ses deux petits yeux bleus.
— Oh ! c’est bien que parce que c’est toi, disait Follon-nier, et c’est bien parce que j’ai souci de t’assurer une bonne fin de vie ; parce que c’est la moitié de plus qu’il ne vaut, ce champ… Mais enfin, disait-il, si tu es content comme ça. As-tu le papier ?…
Arlettaz ne disait toujours rien.
— Je pensais bien que tu ne l’aurais pas, c’est bien pourquoi j’en ai préparé un.
Il tire de la poche intérieure de son veston un vieux por-tefeuille en cuir brun, tout déchiré, qui était noué d’une fi-celle ; il a dénoué la ficelle difficilement avec ses gros doigts, y mettant plus de temps peut-être encore qu’il n’aurait fallu, mais c’était un moyen de ne pas trop laisser voir le sourire de contentement qu’il n’avait pas pu empêcher de se mar-quer sur son visage ; il sort du portefeuille un papier plié qu’il a tendu à Arlettaz, qui continuait à être immobile et silen-cieux :
— Tiens.
Il y avait sur le papier : Le soussigné déclare vendre au ci-toyen Follonnier Placide son champ des Empeyres pour la somme de (il y avait un blanc). Dessous : Signature.
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— C’est en attendant qu’on aille chez le notaire, parce qu’il faudra d’abord qu’on prenne rendez-vous. Si tu es d’accord, tu signes.
— Combien est-ce que tu me donnes d’avance, argent comptant ?
— Combien veux-tu ?
— Cent francs.
— Cinquante.
Mais cette fois Arlettaz avait tenu bon. Il voulait ses cent francs et tout de suite. Follonnier soupira. Et puis :
— Il nous faudrait une plume et de l’encre ; on ajoutera sur le papier : reçu 100 francs, et tu signes. Eh ! Sidonie.
Il a vu qu’elle n’était plus là et que la porte de la cuisine était fermée. Dans leur coin, les garçons s’étaient mis à par-ler bas ; l’un ou l’autre, de temps en temps, jetait vers les deux hommes un regard par-dessus l’épaule. Follonnier se lève. Follonnier cherche à ouvrir la porte de la cuisine, elle était fermée à clé :
— Eh ! Sidonie, où es-tu ?… C’est pour avoir de quoi écrire.
Elle avait entr’ouvert la porte dont elle retenait le bas avec le pied.
– 89 –
— Qu’est-ce qu’il y a ? disait Follonnier, qu’est-ce qu’il te prend ? il me faudrait une plume et de l’encre… Où, disait-il, où ça, qu’est-ce que tu dis ?
Parce qu’elle se refusait à le laisser entrer :
— Derrière la caisse de la T. S. F.
Elle avait refermé sa porte ; il avait été voir derrière le poste de T. S. F. ; il s’était aperçu qu’il ne fonctionnait plus, quelqu’un avait dû tourner le bouton ; puis était revenu s’asseoir ; et eux, les garçons :
— Il faudrait seulement avoir un peu de farine. C’est toi, Lucien, qui ferais la fille. Mais elle ne voudra jamais nous prêter ses habits.
— Il faudra pourtant bien qu’elle vienne, si elle veut qu’on la paye.
— Une vieille jupe, un caraco, un fichu et puis de quoi te faire la figure belle blanche, et puis une allumette pour les sourcils, tout sera dit… Et quelque chose pour faire rond par devant.
— Tu roules ta veste en boule.
Ils regardaient toujours à la dérobée vers l’autre table, comme pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été entendus ; c’est ainsi qu’ils ont vu Arlettaz qui prenait la plume et Arlet-taz a dû écrire quelque chose, puis Follonnier avait tendu la main comme s’il s’attendait à ce qu’on lui passât le papier,
– 90 – mais Arlettaz n’y avait pas consenti : alors Follonnier avait rouvert son portefeuille.
Arlettaz s’est mis à taper avec son litre vide sur la table ; heureusement qu’il était fait de gros verre avec un cul épais, parce qu’on ne venait pas et qu’Arlettaz tapait de plus en plus fort : jusqu’à ce qu’enfin la porte de la cuisine se fût ou-verte ; et on disait :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Et Arlettaz :
— Un litre. J’ai de l’argent.
Follonnier se lève :
— Moi, je vais me coucher.
Il avait bien fallu que Sidonie vînt pour finir à cause qu’il y a des obligations dans le métier et, s’étant glissée par l’ouverture de la porte qu’elle avait seulement entrebâillée, était venue jusqu’à la table d’Arlettaz avec son litre.
— Oh ! disaient-ils, oh ! Sidonie, écoute, on te promet, on te laissera tranquille, on a quelque chose à te demander.
— Oh ! Sidonie, tu ne veux pas nous croire, eh bien, re-garde…
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Et Lucien et les autres, avec l’index de la main droite mis sur l’index de la main gauche, faisaient le signe de la croix.
Arlettaz avait rempli son verre, l’avait vidé d’un coup, l’avait rempli de nouveau.
— Qu’est-ce que vous me voulez encore ? disait Sidonie.
Elle leur parlait de dessus le seuil de la cuisine, toute pleine de méfiance, prête à refermer la porte sur elle en cas de besoin ; et eux riaient bas, eux d’un mouvement d’épaules désignaient Arlettaz assis à sa table, la tête penchée en avant sur ses bras rejoints ; mais il ne paraissait rien voir et ne pa-raissait rien entendre, étant tout occupé à des choses qui se passaient au dedans de lui, les yeux retournés vers l’intérieur.
— Tu viens ?
Elle a fait un pas de leur côté, ils lui ont fait signe de s’approcher encore.
— Écoute…
Elle a vu qu’elle pouvait s’approcher tout à fait.
— Écoute, tu n’aurais pas une vieille jupe et un vieux ca-raco à nous prêter ?
— Pourquoi faire ?
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Ils parlaient bas. Ils ont montré Arlettaz.
— On te dira ça une autre fois.
— Et puis un peu de farine et d’eau…
— Et puis un miroir…
Et ils ont dit :
— Si on allait à la cuisine ?…
Sidonie était intriguée ; en même temps, elle voyait bien que les garçons ne pensaient plus à elle, ayant sans doute leur idée ; la curiosité a été la plus forte :
— Si vous voulez.
Ils ont passé devant Arlettaz ; Arlettaz n’a pas bougé. On ne savait pas si, ce qu’on voyait, c’était son bonnet de poil ou bien le dessus de sa tête. On ne savait pas si, ce qu’on voyait, c’était sa barbe ou ses cheveux. Ils avaient pensé : « Il est saoul, ça lui arrive. »
Et, étant entrés dans la cuisine, ayant poussé la porte derrière eux :
— Tu comprends, Sidonie, puisque tu ne veux pas venir, c’est Revaz qui va faire la fille. Oui, mets-toi là qu’il te co-pie… Il faudrait seulement encore un traversin, tu en as un ; on te le rapportera. On va aller en visite chez Anzévui avec
– 93 – une fille, mais c’est blanc, les filles, et c’est rond, les filles, alors il faut que tu nous aides…
— Sidonie, disaient-ils, il faut que tu nous donnes un baiser…
Mais cette fois elle avait ri, puis était sortie de la pièce, pendant qu’eux allaient fouiller dans l’armoire où ils ont trouvé de la farine et ils en ont mis un peu dans une tasse.
Sidonie revenait avec des habits sur le bras. C’était une jupe et un corsage.
Elle disait :
— Ah ! les malins. Et puis, demandait-elle, vous irez ? et puis quoi ?
— C’est pour faire peur à Anzévui, dis donc… Est-ce qu’il ne le mérite pas ?
— Comment est-ce que vous allez lui faire peur ?
— Et bien, tu comprends, Revaz, c’est une fille et il entre. Anzévui doit avoir l’habitude de recevoir des visites la nuit. Il vous dit : « C’est cinq francs » ; on les lui donne, on peut entrer… Il te faut seulement faire attention, Lucien, qu’il ne te reconnaisse pas ; alors arrange-toi bien…
Pendant que Revaz passait la jupe, puis c’est Sidonie elle-même qui lui a arrangé la poitrine, parce qu’elle s’y con-naissait.
– 94 –
— Et puis fais attention à ce que tu vas lui dire et puis fais attention à ta voix. Essaie d’abord, puisqu’on est là, on te dira si ça va.
— Eh ! monsieur Anzévui, mon pauvre monsieur An-zévui…
Revaz avait une petite voix de fille ; on disait :
— Ça va.
— Je sais pas ; ça n’a pas voulu venir le mois dernier ; ça va faire déjà quinze jours. Alors je suis venue voir si vous n’auriez pas quelque chose…
— Ça va.
Ils éclataient de rire, puis se tiennent devant Revaz avec la tasse de farine et, avec le coin d’un linge qu’ils ont mouil-lé, lui faisaient le visage blanc.
— Parce qu’il faut, bien sûr, que tu aies mauvaise mine et puis ça va cacher ta barbe… À présent, mets ton fichu. Avance-le un peu sur le front… As-tu une allumette ? bon, al-lume-la.
Et, avec le charbon de l’allumette, ils lui ont mis du noir sous les yeux.
— Il te faudrait encore un peu de rouge à lèvres, comme les demoiselles de la ville. T’en as pas, Sidonie ? tant pis… Dis donc, un peu de sirop ?
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Parce qu’il y avait tout plein de bouteilles de sirop à moitié vides sur un rayon à côté de la porte ; et ils débou-chent une bouteille de sirop de framboises avec quoi ils ont humecté l’autre coin du linge qu’ils ont passé sur la bouche de Lucien, lui tendant le miroir :
— Qu’en dis-tu ?
— Ah ! charrette.
Lucien ne s’est pas trouvé vilain, même il s’est trouvé jo-li. Il s’était mis à rire pour mieux montrer ses dents qui étaient devenues plus blanches à cause des lèvres rouges :
— Eh bien, ça y est. Est-ce qu’on y va ?
— On y va. Et, tu comprends, Sidonie, nous autres, on va faire la police, parce qu’on laissera entrer Revaz et puis on cogne à la porte : « Ouvrez-nous, au nom de la loi ! Inutile de chercher à vous expliquer, on a tout entendu… Arri-vez !… »
Ils parlaient maintenant tout haut, et Sidonie a dit :
— Attention, il y a Arlettaz. Il pourrait vous vendre…
Mais quelqu’un, qui avait entrebâillé la porte, passant la tête par l’ouverture, a regardé ce que faisait Arlettaz ; Arlet-taz n’avait pas bougé, seulement son litre était vide.
— Il te faudra aller le lui remplir, ont-ils dit à Sidonie… Êtes-vous prêts ? se disaient-ils les uns aux autres… Parce
– 96 – que, tu comprends, on emmènera Anzévui ; on lui dira qu’on va l’enfermer ; et il se trouvera bien quelque part un creux avec une bonne épaisseur de neige en poudre pour l’y en-voyer nager…
Ils n’ont pas eu besoin de passer par la salle à boire : la cuisine avait une seconde porte qui ouvrait sur le dehors. Il était peut-être onze heures du soir. Il n’y avait pas une seule étoile. Heureusement qu’un des garçons a sorti de sa poche une lampe électrique. On n’avait qu’à peser sur un bouton. Ils sont modernes. Ils aiment les nouveautés.
Ils s’étaient ainsi avancés tout le long de la ruelle ; alors ils avaient vu ces deux gouttes de feu pendre dans rien du tout, l’une plus proche et un peu au-dessous d’eux à main droite, l’autre plus lointaine et vague, au-dessus d’eux.
— Regarde-moi ça ! disaient-ils. C’est encore de sa faute au vieux…
Montrant le point de feu d’en bas : c’était la lampe à huile de Brigitte parce qu’elle ne s’éteint plus jamais ; et il y avait là-haut l’autre fenêtre éclairée : c’est ce vieux fou, parce qu’il passe une partie de la nuit à lire dans ses livres ; juste de quoi attirer le malheur sur la commune, disaient-ils, parce qu’il doit être un peu sorcier, mais on va lui montrer qu’on l’est encore plus que lui, quand on veut.
Lucien Revaz s’est avancé tout seul dans la direction de la fenêtre éclairée ; eux, avaient été se cacher, deux d’un cô-té de la maison, trois de l’autre.
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Ils regardaient Revaz s’approcher et le distinguaient va-guement à cause de la lueur qui dépassait un peu le mur et dans laquelle il était entré : tout à fait une fille de chez nous, une pauvre fille ; laquelle avait joint ses mains sur sa cein-ture et penchait la tête sous son fichu, pendant qu’ils étouf-faient leurs rires, les garçons ; et :
— Monsieur Anzévui… Oh ! mon pauvre monsieur An-zévui, ouvrez-moi…
Elle a heurté au carreau.
Les autres regardaient de derrière chacun des angles de la maison et il s’est passé un petit moment, pendant qu’elle recommençait :
— Ouvrez-moi, monsieur Anzévui, c’est que j’ai besoin de vous. Oh ! je suis bien malheureuse…
On ne venait pas ; elle cogne de nouveau au carreau.
— Monsieur Anzévui, c’est que c’est pressant…
Mais alors les garçons l’avaient vue qui avait reculé un peu, qui recule encore un peu plus ; puis, ayant fait brus-quement demi-tour, avait disparu dans la nuit.
Les garçons s’y sont jetés à sa suite, essayant bien de la rejoindre, mais ils n’osaient pas l’appeler ; et il y avait seu-lement la lumière de la lampe de poche qui apparaissait sou-dain, faisant un rond blanc sur la neige, disparaissait tout aussitôt.
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