Si le soleil ne revenait pas

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 8 sur 13

Pages du PDF

Si le soleil ne revenait pas

Chapitre VIII

 

 

Métrailler, lui, avait fini par se dire : « Il faut que j’en aie le cœur net. » Il ne pensait plus qu’à une chose depuis le jour où son père était mort ; et c’était qu’Anzévui devait lui avoir jeté un sort, à son père, et ainsi l’avait fait mourir. « Mais je vais aller trouver Anzévui, et il faudra bien qu’il me dise ce qui en est. »

Il s’était mis en route un peu après midi. Sur le chemin, il avait rencontré Brigitte qui justement rentrait chez elle.

— Où vas-tu ? lui avait-elle demandé.

Il ne lui avait rien répondu.

Et elle, tournée vers lui qui passait devant elle :

— Ne te tourmente pas, voyons Métrailler ; tout va bien… Mais, lui, écoute, ne le tourmente pas non plus, parce qu’il baisse. J’ai donné un coup de balai ; tu le trouveras sous ses plantes. Sois raisonnable, vas-y doucement.

Métrailler ne l’écoutait pas. Il a heurté à la porte, il entre. Il voit le feu. Il y a un bon feu. Anzévui est assis dans son fauteuil de paille avec un vieux traversin dans le dos ; sa tête va en avant à cause de son poids, sa barbe traîne sur ses genoux.

– 128 –

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je voulais vous voir.

— Eh bien ?

— Et puis vous parler.

— Assieds-toi.

Il tousse.

Les plantes étaient attachées par leurs racines aux poutres et pendaient, la tête en bas, comme des chauves-souris.

Devant Anzévui il y avait une table ; sur la table, il y avait le livre ; il était recouvert d’un parchemin marbré de rouge comme certains savons dont on se servait autrefois pour les lessives à la fontaine.

Métrailler disait :

— Voilà. Est-ce vous ?

— Quoi ?

— Oui, disait Métrailler, vous êtes venu et il est mort.

— Et toi, disait Anzévui, est-ce que tu ne mourras pas aussi ?

– 129 –

Métrailler s’était tu un moment, ayant besoin de réflé-chir ; il avait recommencé :

— Mais peut-être qu’il ne serait pas mort si vous n’aviez pas été là. Ils disaient que vous alliez le guérir…

— Il a obéi.

— Oh ! disait Métrailler, je sais bien qu’il n’allait pas fort et que le médecin ne lui avait rien pu, mais on disait que vous étiez plus savant que les médecins ; eh bien, au lieu de le refaire, vous l’avez laissé se défaire.

— C’était écrit.

— Mais écoutez bien, père Antoine, parce qu’ils préten-dent aussi que vous allez arrêter la lune et les étoiles et que le soleil ne reviendra plus ; alors je me suis dit que, si vous avez pouvoir sur les astres, vous en aviez d’autant plus sur les hommes et que vous pouviez aussi bien les faire mourir que les remettre en santé.

Anzévui a dit :

— C’est pas moi.

Il tousse. Et de nouveau il baisse la tête, ce qui entraîne sa barbe, qui ruisselle sur sa poitrine comme une mince épaisseur d’eau sur un lit de débris d’ardoise.

— Moi, j’obéis. Je ne fais que lire ce qui est écrit ; je ne suis rien, moi, je ne compte pas. J’ai vu que ton père avait

– 130 – fait son temps. Et je lui ai dit d’obéir parce qu’il était fatigué. Il était comme un homme qui s’est accroché à un buisson pour ne pas être emporté par le torrent ; je lui ai dit : « Lâche tout. » Et voilà, il a obéi.

La flamme du feu était sur sa figure et ensuite n’y était plus ; alors il y avait de l’ombre autour de ses yeux comme il y a de l’eau dans les creux d’une pierre.

Métrailler n’a plus rien dit ; Anzévui ne disait rien non plus. Anzévui tousse.

Et Métrailler :

— Ah ! c’est que j’y ai été.

— Où ?

— Sur la montagne, au Grand-Dessus.

— Quoi faire ?

— Voir s’il n’y était plus ; et il y était bien encore, mais…

— C’est que ça balance.

Il tousse.

— C’est pas moi, c’est dans le livre.

 

– 131 –

Et il l’a pris sur ses genoux, le livre, pendant que la flamme du feu baissait, baissait encore comme si elle allait s’éteindre :

— J’y vois plus Métrailler, mets du bois.

Il y avait du bois de fagot empilé au pied du mur :

— Mets-y de la brindille d’abord, et puis des gros rangs qui tiennent le feu.

On le voit alors tout entier avec les grosses rides qu’il avait sur le front, ses longs cheveux, sa barbe blanche, ses petits yeux qui étaient clairs comme si on venait de les laver dans de l’eau fraîche ; et s’étant mis à tourner les pages du livre :

— C’est là-dedans… Laisse-les rire, s’ils veulent rire. On va être comme la lune qui n’a qu’un côté qui voie clair. Nous, on sera du mauvais côté.

— Il était rouge, disait Cyprien ; il était comme une tête coupée. Il y avait plein de sang tout autour.

— C’est qu’il va finir. Il y aura balancement. Et, nous autres, on ne le verra plus, parce qu’on va être du côté de la terre où il fera nuit tout le temps.

— C’est quand ?

— Bientôt. Tu vois, c’est là. J’ai fait le compte. Ça fait 37.

– 132 –

Il lui montrait la page où des lettres noires étaient sur deux colonnes, et il y avait une grande marge dans laquelle beaucoup de signes et de chiffres imprimés à l’encre rouge se voyaient : la lune, le soleil, les signes du zodiaque.

— J’ai compté, recompté et compté à nouveau, puis compté encore une fois : ça fait 37, puis ça fait 4, et puis ça doit faire douze ou treize, ce qui est justement la date où le soleil doit revenir pour nous. Eh bien il ne reviendra pas. Et, au lieu qu’il fasse plus clair ce jour-là, il fera plus sombre, et plus sombre encore et toujours plus sombre. La modification des axes. C’est qu’elle tourne en l’air, disait-il.

Et puis il a été essoufflé.

— Et puis elle ne tournera plus. Elle tourne de deux ma-nières encore pour le moment, elle ne tournera plus que d’une.

— Et puis ?

— Et puis il fera nuit, il fera nuit pour nous. Il faudra al-lumer les lampes tout le jour. Il fera froid, toujours plus froid. Qu’est-ce qu’on peut avoir aujourd’hui ? trois ou quatre sous zéro. Et au commencement d’avril on a quatre au-dessus, d’ordinaire. Eh bien, disait-il, il fera moins dix et puis moins vingt. L’eau sera comme de la pierre, les sapins se fendront en deux, on cassera le fromage à la hache, le pain deviendra dur comme une meule de moulin.

C’est alors que Métrailler commença à avoir peur. Il considérait Anzévui qui respirait avec difficulté : Anzévui a

– 133 – ouvert la bouche. Anzévui tousse, tousse encore ; puis, la flamme ayant baissé de nouveau, ses yeux sont devenus comme les yeux d’une tête de mort.

Il avait fini par reprendre son souffle :

— C’est ainsi.

— Eh bien, disait Métrailler, mon pauvre père, alors, il a bien fait de s’en aller ?

— Il a obéi.

— Et, nous autres, qu’est-ce qu’il nous faut faire ?

— Il vous faut obéir aussi.

— C’est tout ?

— C’est tout.

Anzévui a ôté le livre de dessus ses genoux parce que c’était un gros livre et que le poids le fatiguait. Il y avait de-dans tout le passé, tout le présent, tout l’avenir : ça fait lourd. C’était au mois de février ; c’était même déjà vers le 25 février. Métrailler avait pris congé d’Anzévui : c’était le temps où, dans les pays plus favorisés, les premières fleurs s’ouvrent et il y en a même, de ces pays, où la vigne pleure déjà. Là-bas, où est le fils Revaz, sur ces murs tournés au midi, peut-être qu’il fait un beau soleil et il y a des grappes jaunes ou violettes qui pendent dans les fentes de la pierre. Il fait bleu au-dessous de vous, il fait bleu en face de vous, il

– 134 – fait bleu au-dessus de vous : il y a trois espèces de bleu. C’est l’eau, la montagne, le ciel. Dans ce premier printemps, pen-sait Métrailler, quand le ciel enfin s’est fendu en deux ; et il y a dans l’angle d’un mur, bien à l’abri, un petit pêcher de plein vent qui est comme un peu de ouate rose, celle qu’il y a sous les boucles d’oreilles qu’on achète à sa bonne amie ; moi, je n’en ai plus, de bonne amie, ça ne fait rien. Mais est-ce que ce sera pour eux là-bas comme pour nous ? est-ce que ça s’éteindra pour eux aussi en une seule fois tout à coup ? Parce qu’à présent ils sont au moins dans le soleil et s’en ré-jouissent ; dans la lumière et en pleine lumière ; dans les couleurs, dans toute espèce de couleurs ; nous, c’est noir et gris ; nous, pendant six mois, c’est noir et gris ; pour nous, du milieu d’octobre au milieu d’avril, rien ne change : il le-vait la tête, ni en haut, ni en bas, et dans le milieu non plus ; tandis qu’il était lui-même comme de l’encre et comme une lettre imprimée sur un papier de journal. Ça baissera, avec une pauvre lumière ; il n’y aura plus de lumière du tout ; il n’y aura plus rien nulle part ; et, regardant les maisons du village, il n’y aura plus eux, pensait-il, il n’y aura plus moi, il n’y aura plus nous.

À ce moment, il vit une petite fille qui était agenouillée devant une grande croix de bois. Cette croix se dressait dans l’angle que forme le sentier qui conduit chez Anzévui avec le chemin du village.

Elle était supportée par un soubassement de pierre ; la petite fille l’avait débarrassé de sa neige avec le coin de son tablier ; puis s’était mise à genoux.

De plus près, Métrailler a vu que c’était la petite Lu-cienne Émonet. Elle avait peut-être huit ans, mais elle portait

– 135 – déjà des jupes longues comme une femme. C’était une vraie petite femme. Elle avait, comme les femmes, un fichu noir autour de la tête, un châle noué autour de la taille, de gros souliers à clous comme les femmes de là-haut.

Elle ne l’avait pas vu venir ; Métrailler s’était arrêté. Et il avait attendu qu’elle se fût relevée pour la rejoindre.

— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu vas te mouiller.

— Que non ! dit-elle.

Il y avait seulement comme un peu de farine sur son ta-blier à petits carreaux ; elle l’a brossé de la main :

— Vous voyez, c’est déjà parti.

C’est qu’il faisait froid encore et la neige était aussi sèche que la poussière des routes sur les objets qu’elle re-couvrait ; seules les mains de Lucienne étaient humides, rouges et couvertes d’engelures, mais les mains des petites filles en ont l’habitude, là-haut.

Et Métrailler lui disait encore :

— Je t’ai dérangée ?

— Que non, je ne savais même pas que vous étiez là.

Ils marchaient l’un à côté de l’autre ; tout à coup Mé-trailler lui a demandé :

 

– 136 –

— Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ?

— Oh ! oui.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est ma tante Justine.

— Est-ce qu’elle est malade ?

— Non, pas elle, mais elle a un bébé, et elle est inquiète à cause de lui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est tout petit et qu’elle dit qu’il va mourir.

— Ah ! dit Métrailler.

— Elle dit que nous allons tous mourir parce qu’il n’y aura plus de soleil. Elle dit que ça n’est pas juste. Et que, si c’est peut-être encore juste pour les vieux et les hommes et les femmes d’âge, ça ne l’est pas pour les petits enfants qui n’ont fait de mal à personne.

— Alors, dit Métrailler, tu es venue prier le soleil ?

— Oh ! non dit-elle.

— Tu as raison, c’est pas le moment ; ça n’est pas le temps qu’il faut pour ça, continuait Métrailler. Il se cache, le

– 137 – soleil ; il ne t’a pas vue, il n’a pas pu t’entendre ; on ne sait même pas où il est aujourd’hui, tellement il y a loin de lui à nous.

— Voyons, disait-elle, c’est pas le soleil.

— Et qui c’est ?

— C’est le bon Dieu.

— Ah !

— Oui, dit-elle, parce que c’est le bon Dieu qui com-mande au soleil. Il fera bien revenir le soleil, s’il veut, lui ; et il voudra bien, n’est-ce pas ?

Tout à coup, Métrailler s’était senti délivré ; il se sentait léger de corps, il se disait : « À quoi est-ce que je pensais ? j’avais perdu la tête. C’est le mauvais temps qui vous donnait ces idées, c’est cet Anzévui ; c’est d’être enfermé sans rien faire tout le long du jour. C’est les femmes, parce qu’elles sont portées de nature à croire tout ce qu’on leur raconte ; c’est les vieux, parce qu’ils sont malades… »

— Bien sûr, a dit Isabelle.

Elle éclata de rire en renversant la tête ; le dessous de son menton bougeait comme la gorge du pigeon. Il la voyait de bas en haut. Il avait continué son chemin ; il passait jus-tement devant chez elle. Elle, elle était sur le perron de sa maison, et lui plus bas, étant à la place où on passe.

 

– 138 –

Elle éclatait de rire parce qu’elle lui avait dit : « D’où ve-nez-vous ? » et il lui avait dit : « De chez Anzévui ».

— De chez Anzévui ! disait-elle ; tout ça, c’est des his-toires de vieilles femmes, mais montez un moment vous mettre au chaud. Je suis seule : c’est mon mari, mon vieux fou de mari…

— Où est-il ?

— Il a été chercher du bois, il fait comme Brigitte ; il me dit : « Elle a bien raison, c’est une femme prévoyante. » Il est parti avec Jean et la luge pour en chercher.

Métrailler était entré. Il faisait bon. Il y avait un four-neau. C’était un ménage bien monté, et à la nouvelle mode. C’était neuf, c’est une maison neuve. C’était en beau bois de mélèze passé au vernis qui brillait, avec des nœuds comme des yeux, des veines comme sur un bras d’homme. Isabelle avait allumé l’ampoule électrique qui pendait au-dessus de la table dans un abat-jour en papier rose finement plissé :

— Croyez-vous qu’il soit bête tout de même, ce pauvre Augustin, mon pauvre mari. Mais il ne veut rien entendre. Il dit : « On ne sait jamais. »

— Et Jean ?

— Oh ! ça le fait rire, mais il a bon cœur. Et puis, vous comprenez, il est le cadet et il n’est pas majeur. Ils ont fait déjà six voyages.

 

– 139 –

Elle disait :

— Il vous faut toujours boire un verre ; ils ne vont pas tarder à être là.

Elle avait été remplir à la cave un litre en verre blanc qui laissait voir la couleur que le vin avait et c’est une couleur qui se reconnaît vite. Métrailler avait montré le litre du doigt :

— Eh bien, disait-il, le soleil… Est-ce qu’on ne dirait pas qu’il est déjà revenu ?

Le vin est beau à regarder, c’est un commencement ; puis voilà, à présent, qu’il regarde Isabelle :

— Et, vous aussi, vous êtes belle à regarder. Et vous nous l’avez conservé, sur votre personne ; vous avez bien fait.

— Oh ! dit-elle, c’est que je l’aime, le soleil…

— Vous avez bien fait, voyez-vous, et c’est bon de l’avoir de nouveau devant soi, sans quoi on perdrait l’espérance…

Il la regardait :

— C’est que vous prenez bien le soleil, reprit-il, et moi pas. Vous, il vous dore ; moi, il me brûle.

 

– 140 –

— Eh bien, c’est peut-être qu’il y en a qu’il aime et qu’il y en a qu’il n’aime pas.

— Moi, je reste gris comme un caillou ou bien je deviens rouge comme une écrevisse. Moi, j’ai la peau qui se fendille comme la terre des jardins. Vous, ça vous mûrit, ça vous ar-rondit ; moi, ça me sèche et ça me creuse. Et pourtant Dieu sait, disait-il, s’il me connaît bien, le soleil, et s’il devrait en tenir compte, depuis le temps qu’il me voit circuler tout près de lui dans les rochers, et sur la neige, et sur la glace, et sans ombrelle ; mais peut-être que vous avez raison, peut-être qu’il a ses préférences.

— Ah ! c’est que nous, dit-elle, on est dans les prés ; nous, c’est les foins ; nous, on manie le râteau et la fourche. Nous, on est dans le vert, disait-elle, on est parmi les saute-relles ; il nous regarde par-dessus les sapins. Oh ! il n’est pas aimable avec toutes les filles… Moi, je ne fais semblant de rien ; il me dit : « Ah ! c’est toi ? » je lui dis : « Oui, c’est moi », je lui tourne le dos. Alors il vient, il vous chatouille, c’est pour vous dire qu’il est là, les bras, les épaules, le dos…

Elle était assise sur la table ; elle lui parlait par-dessus l’épaule :

— Nous, on ne lui demande rien ; on ne prend que ce qu’il nous donne ; c’est pourquoi il nous veut du bien.

— Et nous peut-être qu’il nous veut du mal, disait Mé-trailler.

 

– 141 –

Elle montrait ses dents qui brillaient sous la lampe ; elle a montré le bout de sa langue avec laquelle elle se mouillait les lèvres, tout en baissant la tête comme une petite fille qui a de la timidité.

— C’est pourquoi vous avez eu peur. Oh ! vous n’êtes pas le seul ; mais vous, vous n’avez plus peur ou quoi ? On n’a plus peur quand on est avec moi… Santé ! Métrailler…

Car elle avait son verre à elle, qu’elle lève : et pendant ce temps s’appuyait sur la table de l’autre main :

— Car c’est bientôt fini, bientôt on saura à quoi s’en te-nir ; et eux aussi, les pauvres.

— Qui ça, les pauvres ?

— Eh bien Denis Revaz, sa femme, Brigitte, Justine Émonet, Morand, Lamon.

Elle dit :

— Et Augustin… Et puis Arlettaz, parce qu’il boit tout.

— Il a de quoi ?

— Bien sûr, il a vendu son dernier champ à Follonnier.

— Ah ! Follonnier, c’est un malin.

— Un tout malin, dit-elle, parce qu’il l’a eu pour la moi-tié de sa valeur, ce champ, vous comprenez ; et lui, le

– 142 – pauvre, tous les soirs il faut qu’on le rapporte chez lui, parce qu’il dit qu’il faut qu’il se dépêche s’il ne veut pas laisser de l’argent…

— À qui ?

Elle dit :

— Au diable, et qu’il n’a que le temps et Pralong ne dit pas non.

Puis elle s’était remise à rire :

— Il ne faut pas faire des enfants si on n’est pas capable de les garder. Qu’en pensez-vous, Métrailler ?

Puis tout à coup :

— Il ne faut pas prendre femme si on ne sait pas…

Puis tout à coup se tait ; et est assise sur la table, sous la lampe à abat-jour rose où elle montre tour à tour sa nuque qui est belle à voir, son chignon plein de reflets bleus, tour à tour le contour pelucheux de sa joue ou dans le coin de sa paupière son œil qui semble frotté d’huile :

— Il l’aimait bien pourtant (elle parlait à présent d’Arlettaz), seulement il ne savait pas. Il faut savoir. Et nous autres, les filles, ce n’est peut-être pas de cet amour-là qu’on a besoin ; oui, un amour de cette espèce. Il n’a pas su. Elle était un peu plus âgée que moi, elle avait trois ou quatre ans de plus que moi. Quel âge pensez-vous que j’aie, Métrailler ?

– 143 –

Les mains à plat sur la table, sous la lampe, un soir que la nuit commence à venir, bien qu’elle vienne déjà plus tard :

— Je n’ai même pas dix-neuf ans : peut-être que je me suis mariée trop jeune. Augustin, lui, il a vingt-trois ans ; il a quatre ans de plus que moi. Il a juste l’âge de la fille d’Arlettaz. Oh ! je me souviens bien d’elle, elle s’appelait Adrienne ; et on était encore des petites filles et elle une grande fille, mais elle nous disait : « Je m’ennuie ». Et on lui disait : « Pourquoi est-ce que tu t’ennuies ? » – « Parce que c’est trop petit, ici ». Écoutez, Métrailler, vous qui êtes un homme raisonnable, est-ce que vous trouvez que c’est trop petit, ici ? Est-ce que vous trouvez qu’à vingt-trois ans on soit vieux ?…

Mais il s’est fait un bruit devant la maison ; c’était un bruit de pas assourdi qu’accompagnait un sifflement léger : les glissoires de la luge chargée dans la neige.

Métrailler a été regarder par la fenêtre ; mais, elle, elle est restée assise sur la table jusqu’à ce qu’ils fussent venus, ayant rentré leur charge de bois dans le bûcher ; et Augustin était maigre et pâle avec des cheveux plats et rares, Jean tout brun, les joues rouges, les yeux vifs, les cheveux frisés.

On voyait qu’Augustin était inquiet ; il a dit :

— Qu’est-ce que vous faites là ? C’est ça, vous buvez et nous on s’éreinte… Vous êtes au chaud, vous vous reposez ; nous, on est à la fois gelés et en sueur ; on a la chemise qui nous colle au dos, on ne sent plus le bout de ses doigts…

 

– 144 –

Elle a dit :

— Jean, va chercher deux verres.

Elle est restée où elle était ; Augustin, lui, s’est laissé tomber au bout du banc, puis va en avant avec le haut du corps, les coudes remontés, en secouant la tête. Et, comme Métrailler lui disait :

— D’où viens-tu comme ça ?

— D’où je viens ? est-ce que ça se demande ? On n’a plus que quinze jours. Va demander à Brigitte où elle en est de sa provision. Elle s’y est prise à temps… Elle a su faire. C’est qu’il en faudra du bois, hein ? si on veut tenir le coup.

 

– 145 –