Sous l’étoile d’automne
Chapitre XVI
Dans le bois. Petter – c’est un des valets – nous en a montré le chemin.
Quand nous pûmes causer, Falkenberg et moi, je ne le trouvai pas du tout si reconnaissant de ce que Madame nous avait procuré du travail. Il n’y a pas de quoi la remercier pour cela, dit-il, il y a pénurie de main-d’œuvre ici. Au reste Falkenberg était un bûcheron de qualité tout à fait ordinaire. Pour moi j’avais de l’expérience, amassée dans un autre en-droit du monde, et pouvais à la rigueur servir de conducteur ici. Aussi Falkenberg fut-il d’avis que je devais prendre la di-rection de notre équipe.
Je commençai à ruminer une invention.
Telles sont actuellement les scies de forêt que les hommes doivent être couchés par terre, de travers, et tirer de côté. C’est pour ce motif que le rendement de la journée de travail n’est pas plus grand et qu’il reste dans le bois tant de souches mal coupées. Avec une transmission conique que l’on pourrait fixer par une vis sur la racine de l’arbre, il de-vrait être possible de tirer la scie à la manière normale, mais avec cette conséquence que la lame scierait horizontale-ment. Je commençai à dessiner les parties d’une telle ma-chine. Ce qui me donna le plus de cassement de tête, ce fut la petite pression dont la lame de la scie avait besoin. On pourrait l’obtenir au moyen d’un ressort qu’on remonterait comme celui d’une montre, peut-être pourrait-on aussi la produire au moyen d’un poids. Le poids serait de beaucoup le plus commode, mais il serait invariable et à mesure que la
– 64 –
scie pénétrerait plus avant, son mouvement serait de plus en plus lent et ne permettrait pas la même pression. Par contre un ressort d’acier se détendrait à mesure que l’entaille de-viendrait plus profonde et donnerait toujours la pression convenable. Je me décidai pour le ressort. Tu vas voir que tu pourras construire cet appareil, pensai-je. Et ce serait le plus grand honneur de ma vie.
Les jours passaient, l’un semblable à l’autre, nous abat-tions des troncs de neuf pouces, nous les ébranchions et les étêtions. La nourriture était bonne et abondante, nous em-portions des tartines et du café dans le bois et le soir on nous servait un dîner chaud quand nous rentrions. Puis nous nous lavions et nous brossions pour nous comporter mieux que les valets et restions assis dans la cuisine où il y avait une grosse lampe allumée et trois servantes. Falkenberg devint le bon ami d’Emma.
Et de temps à autre nous entendions une vague d’harmonie provenant du piano du salon, de temps à autre Madame venait vers nous avec sa jeunesse de jeune fille et son affabilité bénie.
— Comment cela a-t-il marché dans le bois aujourd’hui ? disait-elle parfois ; avez-vous vu l’ours ? Mais un soir elle remercia Falkenberg pour son bon travail sur le piano. Hein… pour de bon ? Le visage hâlé de Falkenberg devint beau de joie, je me sentis positivement fier de lui, quand il fit cette réponse modeste :
— Oui, je trouve moi-même que le piano est devenu un peu meilleur.
– 65 –
Ou bien l’entraînement lui avait donné de l’habileté, ou bien Madame lui était reconnaissante de ne pas avoir aggra-vé l’état de son piano.
Chaque soir Falkenberg mettait mes habits de ville. Il n’y avait vraiment pas moyen de les lui reprendre et de les por-ter moi-même ; tout le monde aurait cru que je les emprun-tais tout simplement à mon camarade.
— Tu peux garder les habits si j’ai Emma, dis-je pour plaisanter.
— Eh bien, prends Emma, répondit Falkenberg.
Je me rendis compte qu’il y avait un peu de froid entre Falkenberg et sa bonne amie. Ah ! Falkenberg était devenu amoureux, comme moi, lui aussi. Ah ! quels vrais gosses nous faisions !
— Je me demande si elle viendra dans la cuisine ce soir aussi, demandait parfois Falkenberg dans le bois.
Et je répondais :
— Je ne demande qu’une chose, c’est que le capitaine reste absent. Je suis bien content du moment que le capi-taine est absent.
— Oui, répond Falkenberg. Tu entends, si j’ai vent qu’il n’est pas gentil avec elle, ça bardera.
Il arriva qu’un soir Falkenberg chanta une chanson. Et je continuais à être fier pour son compte. Madame vint à la cui-sine, il dut reprendre sa chanson et en chanter une autre, sa belle voix emplissait la cuisine et Madame disait, tombée des nues : Non, mais… je n’ai jamais entendu chose pareille !
– 66 –
C’est alors que l’envie naquit dans mon cœur.
— Avez-vous appris le chant ? demanda Madame. Sa-vez-vous lire les notes ?
— Oh ! oui, répondit Falkenberg, j’ai fait partie d’une so-ciété.
Mais ici il aurait dû répondre que non, malheureuse-ment, il n’avait rien appris, pensai-je.
— Avez-vous chanté quelquefois en public ? Quelqu’un vous a-t-il entendu ?
— Oui, j’ai chanté par-ci par-là dans des soirées dan-santes. Et puis à une noce.
— Mais un vrai connaisseur vous a-t-il entendu ?
— Non, je ne sais pas. Oui, je crois bien.
— Oh ! chantez encore quelque chose.
Falkenberg chanta.
Ça va finir par là qu’un soir il ira au salon et Madame l’accompagnera, pensai-je. Je dis :
— Excusez, le capitaine ne revient-il pas bientôt ?
— Oui ? répondit Madame, interrogativement. Pourquoi cela ?
— C’était pour le travail.
— Avez-vous déjà abattu tout ce qui est marqué ?
— Oh ! non, nous n’en sommes pas là. Non il s’en faut, mais…
– 67 –
— Ah ! bien… dit Madame à qui vint une idée. Je ne sais pas… si c’est pour l’argent, alors…
Je me tirai d’affaire en répondant :
— Oui, mille fois merci.
Falkenberg ne dit rien.
— Mais, grand Dieu, vous n’avez qu’à parler. Je vous en prie ! dit-elle en me tendant le billet que j’avais demandé. Et vous ?
— Rien. Merci tout de même, répondit Falkenberg.
Dieu ! Comme je reperdais du terrain, comme je tombais à terre ! Et Falkenberg, cet indigne personnage qui était si riche qu’il n’avait pas besoin d’avance ! Je lui arracherais mes habits ce soir et le mettrais à nu !
Ce qui naturellement n’arriva tout de même pas.
– 68 –