Sous l’étoile d’automne
Chapitre IV
Nous arrivâmes au presbytère un samedi. Grindhusen avait fini, après bien des hésitations, par me prendre avec lui comme aide, j’avais acheté des provisions et des vêtements de travail, et maintenant j’étais à mon poste, en bourgeron et en bottes. J’étais libre et inconnu, je m’apprenais à marcher à longs pas traînants. L’aspect du prolétaire, je l’avais déjà, tant sur mon visage que sur mes mains. Nous devions de-meurer au presbytère ; quant à notre manger, nous pouvions le faire cuire dans la buanderie.
Nous commençâmes à creuser.
Je faisais ma tâche et Grindhusen était content de moi.
— Tu vas voir que tu es encore un as au travail, dit-il.
Au bout d’un instant le pasteur sortit et vint à nous. Nous le saluâmes. C’était un homme affable, entre deux âges, qui parlait posément ; autour des yeux il avait un éven-tail de rides, on eût dit gravé par mille sourires bénins. Il nous pria de l’excuser, mais chaque année les poules étaient enragées pour entrer dans le jardin ; ne pourrions-nous pas d’abord aller faire une petite chose au mur du jardin, à un seul endroit.
Grindhusen répondit oui, qu’il se trouverait bien un moyen.
Nous relevâmes et redressâmes le mur écroulé et pen-dant que nous étions occupés à ce travail, une jeune dame sortit pour nous regarder. Nous saluâmes encore et je la
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trouvai charmante. Un adolescent sortit aussi, vint nous re-garder et nous posa mille questions. Ils devaient être frère et sœur. Le travail marchait si légèrement pendant que les jeunes gens nous regardaient.
Puis le soir vint. Grindhusen prit le chemin du logis, tan-dis que je restais là. Je couchai dans la grange la nuit.
Le lendemain matin c’était dimanche. Je n’osais pas mettre mes habits de ville parce qu’ils auraient peut-être l’air trop chic pour moi, mais je brossai bien mon costume de la veille et flânai dans la propriété par cette douce matinée de dimanche. Je bavardai avec les valets, et comme eux je plai-santai un brin avec un couple de servantes. Quand la cloche se mit à sonner, j’envoyai demander à emprunter un livre de psaumes et le fils du pasteur m’en apporta un. Le plus grand des valets me prêta une veste ; elle n’était pas tout à fait as-sez grande, mais en enlevant mon bourgeron et mon gilet, elle me cachait très bien. Et je me rendis à l’église.
Mon calme intérieur, que j’avais cultivé durant mon sé-jour dans l’île, s’avéra ne pas être encore assez grand : quand l’orgue commença à gronder, je fus projeté hors de mon équilibre et je fus sur le point de sangloter. Ferme ton bec, c’est tout simplement de la neurasthénie ! me dis-je à moi-même. Je m’étais assis bien à l’écart et je cachais mon émo-tion autant qu’il m’était possible, mais j’étais bien content quand le service divin fut terminé.
Après avoir fait cuire ma viande et déjeuné, je fus invité à la cuisine pour prendre le café. Tandis que j’étais assis là, la jeune demoiselle d’hier entra, je me levai et la saluai, et elle répondit à mon salut. Elle était si jolie parce qu’elle était jeune, et elle avait de belles mains. Quand je fus pour m’en aller, je m’oubliai et dis :
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— Mille fois merci-pour votre amabilité, belle dame !
Elle me regarda, étonnée, fronça les sourcils et peu à peu elle devint pourpre. Sur quoi, elle rejeta la tête en arrière et sortit de la cuisine. Elle était si jeune.
Voilà, j’avais bien réussi !
L’âme chagrine, je me faufilai dans le bois et me cachai. Sot impertinent qui n’avais pas su me taire ! Banal faiseur de phrases !
Les bâtiments du presbytère étaient sis au flanc d’un pe-tit coteau sur le sommet duquel un plateau s’étendait vers l’intérieur, avec des bois et des défrichements. L’idée me vint qu’en réalité c’était là-haut qu’on devrait creuser le puits et poser une canalisation qui descendrait l’eau aux bâtiments. J’évalue la hauteur à vue d’œil et je m’assure qu’il y a une chute suffisante ; en revenant à la maison je mesure la dis-tance approximative, cela fait deux cent cinquante pas.
Du reste, que m’importait le puits ? Ne retombons pas subitement dans la faute d’être distingué, de dire des choses offensantes et de prendre des manières au-dessus de notre condition.
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