Sous l’étoile d’automne

Knut Hamsun · Chapitre 19 sur 34

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Sous l’étoile d’automne

Chapitre XIX

 

Le bois s’est dénudé de son feuillage et il est devenu muet de chants d’oiseaux, seules les corneilles râpent leurs cris vers cinq heures du matin et se répandent par les prai-ries. Nous les voyons en allant au bois, Falkenberg et moi ; la couvée, de l’année, qui n’a pas encore appris à craindre le monde, sautille dans le sentier devant nos pieds.

Puis nous rencontrons le pinson, le moineau des bois. Il a déjà fait un tour dans le bois et revient chez les hommes parmi lesquels il aime à vivre et qu’il aime à connaître sous toutes leurs faces. Le singulier petit pinson ! En réalité c’est un oiseau migrateur, mais ses parents lui ont appris qu’il est possible, de passer l’hiver dans le Nord ; maintenant il va apprendre à ses enfants que c’est seulement dans le Nord qu’il convient de passer l’hiver. Mais il a encore dans les veines du sang de voyageur, il continue à être un vagabond. Un jour il se réunit avec tous les siens et il s’envole à plu-sieurs paroisses de là, chez de tous autres hommes dont il veut aussi faire connaissance… et la tremblaie est vide de pinsons. Et il peut se passer toute une longue semaine avant qu’une nouvelle bande de ces vies volantes se pose dans la tremblaie… Grand Dieu ! que de fois je me suis amusé à re-garder le pinson !

Falkenberg dit un jour qu’il a repris son aplomb. Cet hi-ver il va se mettre de côté une centaine de couronnes sur ses gains de bûcheron et d’accordeur de pianos et se réconcilier avec Emma. Moi aussi je devrais cesser de soupirer pour des personnes de premier rang et retourner à mes égales, dit-il.

 

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Il avait raison.

Le samedi soir nous cessâmes le travail un peu plus tôt que de coutume pour aller chez le marchand. Nous avions besoin de chemises, de tabac et de vin.

Tandis que je suis dans la boutique, mon regard tombe sur une boîte à ouvrage avec une garniture de coquillages, une de ces boîtes à ouvrage que dans l’ancien temps les ma-rins achetaient dans les ports et rapportaient à leur bonne amie ; maintenant les Allemands les fabriquent par milliers. J’achetai la boîte dans l’idée de faire un ongle pour ma pipe avec un des coquillages…

— Qu’est-ce que tu vas faire de cette boîte ? demanda Falkenberg. Est-ce Emma qui doit l’avoir ? Sa jalousie s’éveilla, et pour ne pas rester en arrière il acheta un mou-choir de soie pour Emma.

En revenant nous nous mîmes à boire notre vin et à ba-varder ; Falkenberg était toujours jaloux. Je choisis le coquil-lage dont j’avais besoin, je l’arrachai et donnai la boîte à Fal-kenberg. Et nous redevînmes bons amis.

Il commençait à faire sombre et il n’y avait pas de lune. Soudain nous entendons de la musique dans une maison au haut d’un coteau ; nous pouvions comprendre que l’on dan-sait dans la cabane, la lumière apparaissait et disparaissait comme un phare à éclipses.

— Allons-y, dit Falkenberg.

Et nous étions de bonne humeur.

En arrivant à la maison nous rencontrâmes quelques jeunes garçons et jeunes filles qui prenaient le frais dehors ; Emma était là aussi.

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— Tiens, Emma est là aussi ! cria Falkenberg, avec bonne humeur ; il n’était pas du tout mécontent qu’elle fût venue là sans lui. Emma, viens ici, j’ai quelque chose pour toi.

Il croyait qu’une bonne parole suffirait ; mais Emma se détourna de lui et rentra. Comme Falkenberg voulait la suivre, on lui barra le chemin et on lui signifia qu’il n’avait rien à faire là.

— Mais Emma est là, pourtant. Priez-la de sortir.

— Elle ne sortira pas. Emma est avec Markus, le cor-donnier.

Falkenberg resta médusé. Il avait si longtemps été froid envers Emma qu’elle l’avait abandonné. Comme il continuait à avoir l’air tombé des nues, quelques-unes des filles com-mencèrent à se moquer de lui. Est-ce qu’on ne lui avait pas payé son beurre qu’il avait l’air si pauvre, le malheureux !

En présence de tout le monde, Falkenberg porta la bou-teille à ses lèvres et but, puis il essuya le goulot de la main et passa la bouteille à son voisin. L’opinion nous devint plus fa-vorable, nous étions de bons garçons, nous avions des bou-teilles dans nos poches et nous les faisions passer à la ronde ; de plus nous étions étrangers au pays, nous appor-tions un peu de changement. Et Falkenberg dit beaucoup de choses drôles sur Markus, le cordonnier, qu’il appelait cons-tamment Lukas.

Dans la maison, la danse suivait son cours, mais aucune des filles ne nous quitta.

— Je parie qu’Emma aussi voudrait bien revenir vers nous, dit Falkenberg, vantard.

 

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Il y avait là Hélène et Rönnaug et Sara ; après avoir bu à même la bouteille, elles avaient remercié gentiment en nous serrant la main, comme c’était l’usage, mais il y en avait d’autres qui étaient devenues grand genre, et elles dirent seulement « Merci pour la goutte ! » Hélène devint la bonne amie de Falkenberg, il la prit par la taille et déclara que c’était son tour cette nuit. Aussi quand ils s’éloignèrent de plus en plus de nous autres, n’y eut-il personne qui les rappe-lât ; nous nous appariâmes tous deux par deux et chaque couple alla de son côté dans le bois. Moi, j’étais avec Sara.

Quand nous revînmes du bois, Rönnaug était encore là à prendre le frais. Drôle de fille, était-elle restée là tout le temps ! Je lui pris la main et lui dis quelques mots, elle se contentait de sourire à tout ce que je disais, sans répondre. Comme nous nous mettions en marche vers le bois, nous en-tendîmes Sara crier derrière nous dans l’obscurité :

— Rönnaug, viens, nous allons plutôt rentrer !

Mais Rönnaug ne répondit pas, elle était si peu cau-seuse. Elle avait la peau blanche comme du lait, elle était grande et calme.

 

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