Sous l’étoile d’automne

Knut Hamsun · Chapitre 20 sur 34

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Sous l’étoile d’automne

Chapitre XX

 

La première neige est tombée, elle fond tout de suite, mais l’hiver ne doit pas être loin. Et notre travail de bûche-rons chez le capitaine tire à sa fin, il nous en reste peut-être encore pour quelques semaines. Qu’allions-nous faire en-suite ? Il y avait des travaux de chemin de fer dans la mon-tagne et peut-être restait-il des arbres à abattre dans une propriété ou une autre sur laquelle nous pouvions tomber. Falkenberg penchait pour la ligne de chemin de fer.

Mais ma machine ne serait pas au point en si peu de temps. Chacun de nous avait ses affaires. Outre ma machine j’avais à terminer l’ongle pour ma pipe, et les soirées seraient trop courtes pour moi. Et Falkenberg avait à se mettre d’accord avec Emma. Comme c’était difficile, et comme cela allait lentement ! Elle avait fréquenté Markus le cordonnier, sans doute ; mais en revanche Falkenberg, dans une heure d’abandon, avait fait cadeau à Hélène, la servante, d’un mouchoir de soie et d’un coffret garni de coquillages.

Falkenberg était embarrassé et disait :

— La vie n’est qu’ennuis, sottise et niaiserie de tous les côtés.

— Tu trouves ?

— Oui, c’est à quoi je la compare, si tu veux le savoir. Je ne peux pas décider Emma à venir avec moi dans la mon-tagne.

— Ce doit être Markus le cordonnier qui la retient ?

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Falkenberg se tait, sombre.

— Et je n’ai pas pu continuer à chanter non plus, dit-il après un moment.

Nous en venons à parler du Capitaine et de Madame. Falkenberg a de sombres pressentiments, ça ne va pas entre eux deux.

Le cancanier ! Je dis :

— Excuse, tu ne comprends goutte à ces choses-là.

— Ah ? répondit-il, avec emportement. Et il s’échauffa de plus en plus et dit : Tu les as peut-être vus ne pas se quit-ter d’une semelle et être l’un pour l’autre comme des frian-dises ? Je ne les ai jamais entendus échanger une parole.

L’idiot, le baveux !

Je grogne :

— Je ne comprends pas comment tu scies aujourd’hui ! Regarde le trait que tu fais !

— Que je fais ? Nous sommes tout de même deux à le faire !

— Bon, alors c’est que le bois est trop dégelé. Reprenons la cognée.

Un long temps nous bûchons chacun de notre côté, tous deux silencieux et furieux. Quel mensonge avait-il osé dire sur eux…, que jamais ils n’échangeaient une parole ? Mais, grand Dieu, c’est qu’il avait raison ! Falkenberg avait du flair, il comprenait les hommes.

 

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— En tout cas ils parlent très joliment l’un de l’autre, devant nous, dis-je.

Falkenberg se contenta de cogner.

Je réfléchis davantage à la chose.

— Ah ! tu peux avoir raison : ce n’est peut-être pas le mariage dont ont rêvé les rêveurs, mais…

Ceci n’était pas à la portée de Falkenberg, il n’y comprit pas un mot.

Pendant la pause de midi je repris la conversation.

— Tu as bien dit que s’il n’était pas gentil avec elle, ça allait barder ?

— Oui je l’ai dit.

— Mais ça n’a pas bardé.

— Ai-je dit qu’il n’est pas gentil avec elle ? demanda Falkenberg, exaspéré. Mais ils sont las l’un de l’autre, voilà ce qu’ils sont. Quand l’un entre dans une pièce, l’autre en sort. Quand il parle de quelque chose à la cuisine, elle ne l’écoute pas et ses yeux deviennent tout à fait morts, d’ennui.

Nous nous remettons à cogner un long moment et cha-cun de nous suit ses pensées.

— Je serai peut-être forcé de lui ficher une raclée, dit Falkenberg.

— À qui ?

— À Lukas…

 

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Je terminai la pipe et la fis porter au capitaine par Em-ma. L’ongle avait l’air tout à fait naturel, et avec les bons ou-tils que le capitaine m’avait donnés, j’avais pu le sertir sur le doigt et le fixer par en dessous sans que les deux petits clous de cuivre fussent visibles. J’étais content de mon travail.

Le soir, pendant que nous mangions, le capitaine vint à la cuisine avec la pipe et m’en remercia ; et j’eus du même coup confirmation de la perspicacité de Falkenberg : le capi-taine n’était pas plutôt entré que Madame sortit.

Le capitaine me fit compliment de la pipe et demanda comment j’avais fixé l’ongle ; il me qualifia d’artiste et de maître. Toute la cuisine, debout, écoutait cela, et cela avait du poids, quand le capitaine disait que j’étais un maître. Je crois qu’à ce moment j’aurais pu avoir Emma.

Cette nuit-là il m’arriva d’apprendre à frissonner.

Le cadavre d’une femme entra dans le grenier, vint à moi, tendit sa main gauche et me la montra ; l’ongle du pouce manquait. Je secouai la tête, en disant qu’autrefois j’avais pris un ongle, mais que je l’avais jeté et que j’avais employé un coquillage à la place. Néanmoins le cadavre res-ta là debout, et moi, je demeurai couché, à frissonner d’effroi. Puis, je parvins à dire que malheureusement je n’y pouvais plus rien et qu’il eût à passer son chemin, au nom de Dieu. Et Notre Père, qui êtes aux cieux… Le cadavre vint droit sur moi, je lançai mes deux poings fermés en avant, et poussai un cri glacé, cependant que j’aplatissais Falkenberg contre le mur.

— Qu’est-ce que c’est ? cria Falkenberg. Au nom du Christ…

 

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Je m’éveillai, moite de sueur, et ouvris les yeux. J’étais étendu, les yeux ouverts, et je vis le cadavre disparaître très lentement dans l’obscurité de la chambre.

Je gémis :

— C’est le cadavre ! La femme veut ravoir son ongle.

Falkenberg se dressa brusquement dans son lit, complè-tement réveillé lui aussi.

— Je l’ai vue ! dit-il.

— Toi aussi ? Tu as vu le doigt ? Ouf !

— Je ne voudrais pas être dans ta peau pour tout l’or du monde.

— Laisse-moi coucher dans la ruelle ! implorai-je.

— Et moi, où coucherai-je ?

— Il n’y a pas de danger pour toi, tu peux tranquillement coucher sur le devant.

— Comme ça, elle pourra venir me prendre le premier ? Non. Merci !

Là-dessus Falkenberg se recoucha et tira la couverture sur ses yeux.

Je pensai un instant à descendre me coucher près de Petter ; il était en convalescence et ne me donnerait pas sa maladie. Mais je n’osais pas descendre l’escalier.

Je passai une mauvaise nuit.

 

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Le matin, je cherchai l’ongle de droite et de gauche et le trouvai par terre parmi la sciure et les copeaux. Je l’enterrai dans le chemin du bois.

— Il s’agit de savoir si tu ne dois pas porter l’ongle où tu l’as pris, dit Falkenberg.

— C’est à tant de lieues d’ici, c’est tout un voyage…

— Savoir si tu ne seras pas sommé de le faire. Elle ne veut peut-être pas avoir un doigt là-bas et un ongle ici.

Mais j’étais redevenu si hardi, la lumière du jour avait fait de moi un casse-cou, je ris de la superstition de Falken-berg, et déclarai que son point de vue était abandonné par la science.

 

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