Sous l’étoile d’automne

Knut Hamsun · Chapitre 8 sur 34

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Sous l’étoile d’automne

Chapitre VIII

 

Tout aurait marché pour le mieux, n’eût été la jeune demoiselle : je la regardais d’un œil plus tendre de jour en jour. Elle s’appelait Elischeba, Elisabeth. Elle n’était sans doute pas à proprement parler une beauté, mais elle avait une bouche rouge et un regard bleu de vierge qui la ren-daient jolie. Elischeba, Elisabeth, tu es juste à l’aube pre-mière et tes yeux voient poindre le monde. Un soir, quand tu parlais avec le jeune Erik, de la ferme voisine, tes yeux s’emplirent de maturité et de langueur…

Pour Grindhusen la chose était simple. En son jeune temps il était un vrai loup après les filles et encore mainte-nant il se pavanait par vieille habitude et portait le chapeau sur l’oreille. Mais il était devenu tout à fait calme et apprivoi-sé… comme on pouvait s’y attendre : c’était dans l’ordre de la nature. Mais il n’était pas donné à tous de suivre l’ordre de la nature et de devenir apprivoisé. Les autres, comment fini-raient-ils ? Et puis il y avait la petite Elisabeth, qui d’ailleurs n’était pas petite, elle était de la taille de sa mère. Et elle avait hérité la poitrine haute de sa mère…

Depuis le premier dimanche je n’avais plus été invité à prendre le café à la cuisine ; c’était conforme à mon désir et j’avais fait ce qu’il fallait pour cela. J’étais encore tout hon-teux. Mais finalement une des servantes vint, un jour, au mi-lieu de la semaine, me faire savoir que je ne devais pas chaque dimanche après-midi me sauver dans le bois, mais venir prendre le café. C’était la volonté de Madame.

Bien.

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Devais-je mettre mes beaux habits ?

Cela ne nuirait peut-être pas de donner à cette jeune fille une petite idée sur moi : c’était de mon propre mouvement que j’avais renoncé à la vie des villes et que j’avais pris la forme d’un serviteur, mais au fond j’étais un talent technique qui pouvait installer des conduites d’eau. Cependant, à peine étais-je habillé que j’eus moi-même le sentiment que le cos-tume d’ouvrier me convenait mieux ; j’ôtai mes beaux habits et les cachai dans mon sac.

À dire le vrai, ce ne fut pas la demoiselle qui me reçut dans la cuisine, mais Madame. Elle s’entretint longtemps avec moi, et elle avait mis un napperon blanc sous ma tasse à café.

— Le tour de l’œuf va finir par nous coûter cher, dit-elle en riant avec bienveillance. Le gamin a déjà employé une demi-douzaine d’œufs.

C’était un tour que j’avais appris à Harald : il consistait à faire passer un œuf dur épluché à travers le col d’une carafe, en raréfiant l’air dans la carafe. C’était à peu près tout ce que je savais de physique.

— Mais l’expérience du bâton qu’on casse entre les deux boucles de papier était particulièrement instructive, continua Madame. Je n’entends rien à ces choses, mais… Quand le puits sera-t-il fini ?

— Le puits est fini. Demain nous nous mettons à la tran-chée.

— Combien de temps prendra-t-elle ?

— Une semaine. Et alors le poseur de tuyaux pourra ve-nir.

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— Figurez-vous !

Je dis merci pour le café et je sortis. Madame avait une habitude qu’elle avait sans doute conservée de ses jeunes années : de temps à autre elle vous regardait du coin de l’œil bien que ce qu’elle disait ne renfermât pas trace de malice…

Maintenant, une feuille commençait à jaunir par ci par là dans le bois et cela sentait l’automne, dans l’air et par terre. Seuls les champignons étaient en plein épanouissement ; ils levaient de tous les côtés et poussaient, gros et gras sur leurs pieds dodus : girolles, mousserons et lactaires. Çà et là une fausse oronge montrait son chapeau moucheté et se présen-tait à la face du ciel avec sa couleur rouge. L’étrange cham-pignon ! Il pousse sur le même terrain que les champignons comestibles, il se nourrit du même sol et reçoit le soleil et l’eau du ciel dans les mêmes conditions, il est gras et ferme et il est bon à manger… à cela près qu’il est plein d’impudente muscarine. J’ai pensé une fois à inventer une magnifique vieille légende sur la fausse oronge et à dire que je l’avais lue dans un livre.

J’ai toujours pris intérêt à observer la lutte de toutes les fleurs et de tous les insectes pour ne pas périr. Quand le so-leil était chaud ils revenaient à la vie et s’abandonnaient pendant quelques heures à l’ancienne joie ; les grosses fortes mouches étaient exactement aussi vivantes qu’en plein été. Il y avait là une espèce particulière de puces de terre que je n’avais pas encore vues. Elles étaient petites et jaunes, elles n’étaient pas plus grosses qu’une virgule en petit-texte, mais elles sautaient plusieurs milliers de fois leur propre hauteur. Quelles forces démesurées possédait une telle créature en proportion de sa taille ! Ici marche une petite araignée avec un arrière-train comme une perle jaune clair. Cette perle est

 

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si lourde que la bestiole doit grimper aux brins d’herbe, le dos tourné en dessous. Quand elle rencontre des obstacles qu’elle est incapable de franchir en traînant sa perle, elle se laisse tomber carrément et recommence sur un autre brin d’herbe. Une telle perle-araignée n’est pas une araignée, un point, c’est tout. Si, pour l’aider à se remettre sur pieds, je lui tends une feuille en guise de parquet, elle tâtonne un mo-ment sur la feuille, puis trouve que vraiment ceci n’est pas naturel ; là-dessus elle se retire à reculons devant le piège d’un pareil parquet…

Du bois en dessous de moi j’entends crier mon nom. C’est Harald. Il me fait l’école du dimanche. Il m’a donné une leçon à apprendre dans le vieux Pontoppidan et il veut me la faire réciter. Cela me touche d’entendre à nouveau la religion prêchée comme je l’aurais prêchée moi-même dans mon enfance.

 

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