Sous l’étoile d’automne

Knut Hamsun · Chapitre 32 sur 34

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Sous l’étoile d’automne

Chapitre XXXII

 

Je touche presque au but.

Le dimanche soir je couche dans une chaumière de mé-tayer à proximité d’Œvrebœ pour pouvoir me présenter au domaine lundi dès le matin. À neuf heures tout le monde se-rait levé et j’aurais bien la chance de rencontrer qui je vou-lais !

J’étais nerveux à l’extrême et je me représentais maintes choses fâcheuses : j’avais écrit une jolie lettre à Falkenberg, sans récriminations, néanmoins le capitaine pouvait s’être froissé de cette maudite date, de ce délai que je lui avais fixe. Plût au ciel que je n’eusse pas envoyé de lettre !

À mesure que j’approche du domaine je baisse la tête davantage, je me fais petit, bien que je n’aie commis aucun méfait. Je m’écarte du chemin et fais un détour pour arriver d’abord aux communs… là je rencontre Falkenberg. Il est en train de laver une voiture. Nous nous saluons, et nous sommes les mêmes bons camarades qu’autrefois.

— Devait-il sortir la voiture et conduire ?

— Non, il venait de rentrer hier soir. Il avait conduit à la gare.

— Qui était parti en voyage ?

— Madame.

— Madame ?

 

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— Madame, oui.

Pause.

— Oui-da. Où était allée Madame ?

— En ville, faire un tour.

Pause.

— Il est venu ici un étranger qui a écrit dans les jour-naux sur ta machine, dit Falkenberg.

— Le capitaine est-il parti aussi ?

— Non, le capitaine est à la maison. Il a fait la grimace quand ta lettre est venue.

Je fis monter Falkenberg à notre ancien grenier, j’avais encore deux bouteilles de vin dans mon havresac, je les sor-tis et versai à boire. Ah ! ces deux bouteilles que j’avais por-tées et rapportées, des lieues et des lieues, et qu’il m’avait fallu porter avec tant de précaution, elles me furent alors bien utiles. Sans elles, Falkenberg n’en aurait pas tant dit.

— Pourquoi le capitaine avait-il fait la grimace à cause de ma lettre ? L’avait-il donc vue ?

— Ça a commencé comme ça, dit Falkenberg, que Ma-dame était dans la cuisine quand je suis venu avec le cour-rier. Qu’est-ce que cette lettre avec tous ces timbres ? dit-elle. Je l’ouvre et dis que c’était de toi et que tu viendrais le 11.

— Que dit-elle alors ?

— Elle ne dit rien de plus. Il vient le 11 ? me demanda-t-elle seulement une autre fois. Oui, il vient le 11, répondis-je.

 

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— Et une couple de jours après tu reçus l’ordre de la conduire au chemin de fer.

— Oui, ce devait être une couple de jours après. Alors j’ai pensé : du moment que Madame a connaissance de la lettre, il faut bien que le capitaine aussi en ait connaissance. Sais-tu ce qu’il a dit quand je la lui ai portée ?

Je ne répondis pas à cette question, mais je réfléchissais, réfléchissais. Il y avait peut-être quelque chose là-dessous. Avait-elle fui devant moi ? J’étais fou, la dame du capitaine d’Œvrebœ ne fuyait pas devant un de ses ouvriers. Mais tout cela ne m’en paraissait pas moins bien étrange. J’avais eu l’espoir d’obtenir la permission de lui parler puisqu’il m’était défendu d’écrire.

Falkenberg continue, un peu embarrassé.

— J’ai donc montré la lettre au capitaine, bien que tu ne l’aies pas dit. N’aurais-je pas dû le faire ?

— Si, cela n’avait pas d’importance. Et qu’a-t-il dit ?

— Oui, veille bien à la machine, qu’il a dit, avec une pe-tite grimace. Que personne ne vienne la prendre, qu’il a dit.

— Alors maintenant le capitaine est furieux contre moi ?

— Oh ! non. Non, je ne croirai jamais ça. Je n’en ai pas entendu reparler depuis.

L’opinion du capitaine ne m’importait guère. Quand Fal-kenberg a bu pas mal de vin, je lui demande s’il connaît l’adresse de Madame en ville. Non, mais Emma la sait peut-être. Nous mettons la main sur Emma, je lui offre du vin, nous bavardons à bâtons rompus, nous nous rapprochons de la question et finalement je l’interroge avec finesse. Non,

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Emma ne savait pas l’adresse de Madame. Mais Madame devait faire ses emplettes de Noël et elle était partie avec Mademoiselle Elisabeth, du presbytère ; donc là on devait savoir l’adresse ! Du reste, que voulais-je en faire ?

— J’avais déniché une broche en filigrane et j’avais pen-sé lui demander si elle voulait me l’acheter.

— Montre voir.

Je fus assez heureux de pouvoir montrer la broche à Emma. Elle était ancienne et charmante, je l’avais achetée à l’une des servantes de Hersaet.

— Madame n’en voudra pas, dit Emma. Et moi je n’en voudrais pas davantage.

— Oh ! si, au cas où tu m’aurais par-dessus le marché, dis-je, en me forçant à plaisanter.

Emma s’en va. Je me remets à cuisiner Falkenberg. Fal-kenberg ne manquait pas de flair, il lui arrivait parfois de comprendre les hommes.

— Avait-il encore coutume de chanter devant Madame ?

— Oh ! non.

Et Falkenberg regrettait de s’être loué ici ; il semblait que de plus en plus ce n’étaient que chagrins et larmes.

— Chagrins et larmes ? Le capitaine et Madame n’étaient-ils pas bons amis ?

— Grand Dieu ! Si, ils étaient bons amis. Absolument comme avant. Samedi dernier elle a pleuré toute la journée.

 

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— Dire que cela devait tourner ainsi. Ils sont certaine-ment très bien élevés et loyaux vis-à-vis l’un de l’autre, dis-je, et j’épie sa réponse.

— Mais ils sont si las l’un de l’autre, dit Falkenberg en dialecte de Valders. Et puis elle a rudement perdu, rien que depuis ton départ, elle est devenue toute pâle et maigre.

Je restai quelques heures dans le grenier et surveillai de ma fenêtre la maison des maîtres, mais le capitaine ne se montra pas. Pourquoi ne sortait-il pas ? Cela n’avait pas de sens d’attendre plus longtemps, je n’avais qu’à partir sans m’excuser auprès du capitaine. J’aurais eu de bonnes raisons à lui alléguer, j’aurais pu mettre la faute sur le premier article dans le journal, dire qu’il m’avait un peu tourné la tête, ce qui contenait aussi un grain de vérité. Maintenant il ne me restait plus qu’à faire un paquet bien ficelé de la machine, la couvrir du mieux possible avec mon sac et me mettre en marche.

Emma était dans la cuisine et elle chipa un peu de man-ger pour moi, avant que je parte.

De nouveau j’avais une longue tournée devant moi, d’abord il fallait aller au presbytère, qui du reste était presque sur ma route, et de là au chemin de fer. Il tombait un peu de neige qui commençait à rendre la marche difficile, en outre je n’avais pas le loisir de flâner à mon gré, et il me fal-lait marcher de toutes mes forces : les dames n’allaient en ville que pour leurs emplettes de Noël et elles avaient déjà une bonne avance.

Le lendemain après-midi j’arrivai au presbytère. J’avais supputé qu’il était préférable de m’adresser à Madame.

 

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— Je suis en route pour la ville, lui dis-je. Je porte là une machine, me serait-il permis de déposer ici le plus lourd du bâti ?

— Tu vas à la ville ? demande Madame. Mais tu vas bien rester ici jusqu’à demain ?

— Non, merci. Parce que je dois être en ville demain.

Madame réfléchit et dit :

— Elisabeth est en ville. Tu pourrais prendre un paquet pour elle, quelque chose qu’elle a oublié.

Voilà l’adresse ! pensai-je.

— Mais il y a quelque chose qu’il faut terminer d’abord.

— Alors Mademoiselle Elisabeth pourrait être partie avant mon arrivée ?

— Oh ! non, elle est avec Madame Falkenberg, elles res-tent une semaine.

C’était un heureux renseignement, un magnifique ren-seignement. Maintenant je savais tout, l’adresse et la durée du séjour.

Madame reste là à me regarder du coin de l’œil, et elle dit :

— Alors, tu vas bien rester ? Car il y a réellement quelque chose que je dois préparer…

On me donna une chambre dans la maison des maîtres parce qu’il faisait trop froid maintenant dans la grange. Et le soir quand les gens furent couchés et que tout fut tranquille

 

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dans la maison, Madame entra chez moi avec le paquet et dit :

— Excuse-moi de venir à cette heure. Mais tu partiras sans doute si tôt demain que je ne serai pas encore levée.

 

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