Sous l’étoile d’automne
Chapitre XXXIII
Me revoilà donc au milieu du bruit et de la presse de la ville, et des journaux et des gens, et, comme il y a bien des mois que cela ne m’est arrivé, cela ne me déplaît pas au fond. Je fais relâche une matinée, me procure quelques autres vêtements, me rends chez Mademoiselle Elisabeth. Elle habitait chez des parents.
Aurais-je la chance de rencontrer l’autre ? Je suis agité comme un gamin. Je suis si gauche et si déshabitué des gants que je les retire ; en montant l’escalier je vois que mes mains ne vont pas avec mes vêtements, et je remets mes gants. Puis je sonne.
— Mademoiselle Elisabeth ? Oui, veuillez attendre un peu.
Mademoiselle Elisabeth arrive.
— Bonjour ? Est-ce moi que vous vouliez… ? Ah ! c’est vous !
— J’avais un paquet pour elle, de la part de sa mère. S’il vous plaît.
Elle déchire le papier du paquet et jette un regard dans le trou.
— Ah ! Maman n’a pas sa pareille ! La lorgnette. Nous avons déjà été au théâtre… Je ne vous ai pas reconnu tout de suite.
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— Ah ! Il n’y a pourtant pas si longtemps depuis la der-nière fois.
— Non, mais… Dites, vous avez sûrement envie de de-mander des nouvelles d’une autre ? Hahaha !
— Oui, dis-je.
— Elle n’est pas ici. C’est seulement moi qui suis ici chez des parents. Non, elle habite Hôtel Victoria.
— Bah ! Du reste c’est à vous que j’avais affaire, dis-je alors en essayant de dominer ma déception.
— Attendez un peu. Je dois justement retourner en ville, nous ferons route ensemble.
Mademoiselle Elisabeth s’habille, crie « adieu, à tout à l’heure » à travers une porte et m’accompagne. Nous pre-nons une voiture et nous nous faisons conduire à un café tranquille. Mademoiselle Elisabeth s’écrie :
— Oh ! dites ! c’est si amusant d’aller au café. Mais ce-lui-ci n’est pas amusant.
— Préférait-elle un autre endroit !
— Oui. Au Grand Hôtel.
Je craignais de ne pas y être en sûreté, j’avais été long-temps absent et serais peut-être oblige de saluer des per-sonnes de connaissance. Mais la demoiselle exige le Grand Hôtel. Son entraînement ne datait que de quelques jours et déjà elle était devenue très sûre d’elle-même. Mais elle me plaisait davantage autrefois.
Nous repartons en voiture et arrivons au Grand Hôtel. Le soir approche. La demoiselle s’assied en pleine lumière
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crue et elle-même rayonne de toute cette gaieté. On apporte du vin.
— Ah ! comme vous êtes devenu chic, dit-elle en riant.
— Je ne pouvais pas venir ici en bourgeron.
— Non, naturellement, mais, à parler franc, ce bourge-ron… Puis-je dire ce que je pense ?
— Je vous en prie.
— Le bourgeron vous allait mieux.
C’est ça, le diable emporte ces vêtements de citadin ! La tête me bout de bien d’autres choses et je ne me soucie pas de ce bavardage.
— Restez-vous longtemps en ville ? demandé-je.
— Aussi longtemps que Louise reste, nous avons fini nos achats. Ah ! C’est bien trop court, malheureusement…
Puis elle redevient gaie et demande en riant :
— Trouviez-vous que c’était amusant chez nous à la campagne ?
— Oui. C’était le bon temps.
— Reviendrez-vous bientôt ? Hahaha !
Elle s’amusait de moi, tout simplement. Elle voulait sans doute montrer qu’elle m’avait pénétré, que tout n’était pas clair dans le rôle que j’avais joué à la campagne. La pauvre enfant… Moi qui pourrais en remontrer à un ouvrier et qui suis en bien des choses un spécialiste. Cependant que dans ma profession proprement dite je n’atteins rigoureusement qu’à peu près ce que j’avais rêvé.
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— Dois-je prier papa d’afficher sur le poteau au prin-temps que vous vous chargez des installations d’eau en tous genres ?
Elle ferma les yeux et se mit à rire. Comme elle riait de bon cœur.
Je suis torturé d’impatience et souffre de ce badinage, tout bienveillant qu’il est. Je regarde autour de moi dans le café, pour me reprendre. Ça et là, un chapeau se lève et je réponds. Tout cela me paraît si loin de moi. C’était la jolie dame près de laquelle j’étais assis qui attirait sur nous l’attention des gens.
— Alors vous connaissez ces gens, puisque vous vous saluez ?
— Oui, quelques-uns… Vous êtes-vous bien amusée ici en ville ?
— Admirablement. J’ai deux cousins et ils ont eux-mêmes quelques camarades.
— Le pauvre jeune Erik là-bas ! dis-je pour plaisanter.
— Ah ! Votre jeune Erik ! Il y en a un ici qui s’appelle Bewer. Mais pour le moment nous sommes brouillés.
— Oh ! cela passera.
— Vous croyez ? Du reste c’est passablement sérieux. Écoutez, j’attends à moitié qu’il vienne ici tout à l’heure.
— Alors, vous me le montrerez.
— En venant ici, dans la voiture, je pensais que vous et moi nous pourrions nous asseoir ici ensemble pour le rendre jaloux.
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— Hé ! oui, nous allons faire ça.
— Oui, mais… Ah ! il faudrait que vous soyez un peu plus jeune. Je veux dire…
Je me force à rire. Oh ! nous en viendrions bien à bout. Ne nous méprisez pas, nous, les vieux, les ancêtres, nous pouvons être tout à fait incomparables.
— Laissez-moi seulement m’asseoir sur la banquette à côté de vous pour qu’il ne voie pas ma tonsure.
Ah ! comme c’est difficile de doubler le cap fatal de la vieillesse, de belle et calme façon. L’exagération intervient, l’esbroufe, les grimaces, la lutte avec les jeunes, l’envie.
— Écoutez, Mademoiselle, dis-je – et je la prie de tout mon cœur – ne pouvez-vous aller au téléphone demander à Madame Falkenberg de venir ici ?
Elle y réfléchit.
— Si, nous allons le faire, dit-elle, compatissante.
Nous allons au téléphone, demandons l’hôtel Victoria et obtenons la communication avec Madame.
— C’est toi, Louise ? Si tu savais avec qui je suis ! Peux-tu sortir ? C’est très bien. Nous sommes au Grand Hôtel. Je ne peux pas le dire. Certainement c’est un homme, mais il est un Monsieur maintenant, je n’en dis pas davantage. Alors tu viens ? Eh ! bien, voilà que tu hésites ? La famille ? Ah ! bien, tu feras comme tu voudras, mais… Oui, il est à côté de moi. C’est terrible comme tu es pressée. Bien, alors, adieu !
Mademoiselle Elisabeth raccroche le récepteur et dit compendieusement :
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— Elle était invitée en famille.
Nous revenons nous asseoir. Nous redemandons du vin, j’essaie d’être joyeux et je propose du champagne. Oui, mer-ci. À brûle-pourpoint, la demoiselle dit :
— Voilà Bewer. C’est une vraie chance que nous ayons du champagne.
Je n’ai qu’une idée en tête et comme il me faut mainte-nant montrer mes talents et charmer la demoiselle au profit d’un autre, je dis une chose et j’en pense une autre. Il est inévitable que ça rate. Je suis incapable de me sortir cette conversation téléphonique de la tête : elle avait sûrement pressenti la combinaison, et que c’était moi qui l’attendais. Au demeurant, quel crime avais-je commis ? Pourquoi diable aussi avais-je été congédié si brusquement d’Œvrebœ et Fal-kenberg engagé à ma place ? Entre le capitaine et Madame ne régnait peut-être pas toujours une amitié céleste, mais le mari avait pressenti en moi un danger et avait néanmoins voulu sauver sa femme d’une chute aussi ridicule. Et mainte-nant elle avait honte, parce que j’avais travaillé sur son do-maine, honte de m’avoir employé comme cocher et d’avoir à deux reprises partagé ses provisions avec moi. Et elle avait honte de ma semi-vieillesse…
— Ah ! non, ça ne marche pas, dit Mademoiselle Elisa-beth.
De nouveau je m’applique et je dis mille folies dont elle commence à rire. Je bois beaucoup et deviens de plus en plus hardi et inventif, finalement la demoiselle semble avoir la conviction que je travaille vraiment vis-à-vis d’elle pour mon propre compte. Elle commence à me regarder.
— Est-ce vrai, vous trouvez que je suis un peu jolie ?
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— Écoutez-moi, voulez-vous… c’est de Madame Fal-kenberg que je parle.
— Chut ! dit la demoiselle. Naturellement c’est de Ma-dame Falkenberg, je le savais depuis toujours, mais vous n’avez pas besoin de le dire. Je crois que cela commence à agir sur lui, là-bas. Continuons tout simplement et ayons l’air de nous intéresser aussi vivement.
Ainsi elle n’avait pas la conviction que je travaillais pour mon propre compte. J’étais trop vieux pour tout cela, que diable !
— Mais, Madame Falkenberg, vous ne pouvez pas l’avoir, reprend-elle. C’est sans espoir.
— Non, elle, je ne peux pas l’avoir. Et vous non plus, je ne peux pas vous avoir.
— Est-ce encore à Madame Falkenberg que vous par-lez ?
— Non, maintenant c’est à vous.
Pause.
— Savez-vous que j’ai été amoureuse de vous ? Mais oui, c’était à la maison.
— Voilà que cela commence à devenir amusant, dis-je, en me rapprochant sur la banquette. Maintenant nous allons écraser Bewer.
— Oui. Pensez-donc, je montais le soir au cimetière pour vous rencontrer. Mais vous, stupide individu, vous n’y avez compris goutte.
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— Maintenant c’est sans doute à Bewer que vous parlez, dis-je.
— Non, c’est réellement vrai, ce que je dis. Et une fois je suis allée vous trouver dans les champs. Ce n’était pas votre jeune Erik que je voulais voir.
— Pensez donc, c’était moi que vous cherchiez ! dis-je en feignant la mélancolie.
— Oui, vous trouvez sans doute cela bizarre. Mais n’oubliez pas qu’il nous faut quelqu’un à aimer, à la cam-pagne aussi.
— Est-ce que Madame Falkenberg dit la même chose ?
— Madame Falkenberg… non, elle dit qu’elle ne veut aimer personne, elle veut seulement jouer du piano et autres choses dans ce goût. Mais je parle pour moi-même. Savez-vous ce que j’ai fait une fois ? Mais non, je ne le dirai pas. Voulez-vous le savoir ?
— Je l’entendrai volontiers.
— Oh, je suis une petite fille par rapport à vous, alors ce-la ne fait rien : c’était quand vous couchiez dans la grange, à la maison, une fois je m’y suis glissée et j’ai arrangé vos cou-vertures pour en faire un lit.
— C’est vous qui avez fait cela ! dis-je, sincère, cette fois et sortant de mon rôle.
— Vous auriez dû voir comme je me faufilais, hahaha !
Mais la jeune fille manquait d’entraînement, elle chan-gea de couleur en faisant sa petite confession et rit d’un rire forcé pour se tirer d’affaire.
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Je veux lui venir en aide, et je dis :
— Vous êtes tout de même une personne admirable. Voilà une chose que Madame Falkenberg n’aurait pas pu faire.
— Non, mais aussi elle est plus âgée. Vous croyiez peut-être que nous étions du même âge ?
— Madame Falkenberg dit-elle qu’elle ne veut aimer per-sonne ?
— Oui. Ah ! non, du reste, je ne sais pas. Mais Madame Falkenberg est mariée, vous savez, elle ne dit rien. Mainte-nant causez un peu avec moi… Et puis, cette fois où nous devions aller ensemble à la boutique. Vous rappelez-vous ? J’allais de plus en plus lentement pour que vous me rattra-piez…
— Oui, c’était gentil de votre part. Et maintenant, en ré-compense je veux vous faire une joie.
Je me lève et vais trouver le jeune Bewer et lui demande s’il ne veut pas venir boire un verre de champagne avec nous, à notre table. Je le ramène avec moi ; Mademoiselle Elisabeth devient pourpre en le voyant arriver. Puis je ba-varde et réconcilie les deux jeunes gens et je me rappelle tout à coup que j’ai quelque chose à faire et que je suis forcé de les quitter…
— Quoiqu’il m’en coûte, Messieurs et dames. Vous, Ma-demoiselle Elisabeth, vous m’avez complètement ensorcelé, sans doute, mais je me rends compte que vous ne serez tout de même pas à moi. Du reste, c’est pour moi une énigme…
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