Sous l’étoile d’automne
Chapitre XXII
Les parties les plus importantes de ma scie étaient ter-minées, je pouvais les monter et les essayer. Près de la pas-serelle de la grange il restait le tronçon d’un tremble abattu par le vent, je fixai l’appareil à ce tronçon et me convainquis aussitôt que la scie pouvait couper. Hé ! là, silence, les petits, le problème est résolu ! Comme lame de scie j’avais acheté une énorme scie à main que j’avais dentée tout le long du dos ; pendant le sciage, ces dents s’engrenaient dans un petit pignon destiné à éviter la friction et qui était poussé en avant par le ressort. Ce ressort je l’avais primitivement fait d’un large buse de corset que m’avait donné Emma, mais les es-sais montrèrent qu’il était trop mou, alors je bandai un nou-veau ressort fait d’une lame de scie, large seulement de six millimètres, dont j’avais au préalable émoussé les dents. Mais ce nouveau ressort se trouva donner trop de pression. Je dus donc m’arranger pour le mieux en tendant le ressort seulement à demi, quitte à le retendre quand il serait à bout de course.
Malheureusement je ne connaissais pas assez de théorie, il me fallait tâtonner presque tout le temps, et cela retardait mon travail. Ainsi j’avais dû abandonner complètement la transmission par cônes en m’apercevant qu’elle prenait trop de force et transformer tout l’appareil selon un système plus simple.
Ce fut un dimanche que j’installai ma machine sur le tronçon de tremble ; le bâti de bois neuf et blanc et l’étincelante lame de scie luisaient au soleil. Il y eut bientôt
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des visages aux fenêtres, le capitaine sortit. Il ne répondit pas à mon salut et se contenta de venir regarder la machine de tous ses yeux.
— Comment cela se présente-t-il ?
Je fis fonctionner la scie.
— Tiens, tiens, il me semble en vérité…
Madame et Mademoiselle Elisabeth sortirent, toutes les servantes sortirent, Falkenberg sortit. Et je fis fonctionner la scie. Eh ! bien, silence vous tous, les petits !
Le capitaine dit :
— Cela ne prendra-t-il pas trop longtemps de fixer cet appareil à chaque arbre ?
— On regagnera une partie du temps avec la bien plus grande facilité du sciage. On n’aura jamais besoin de se re-poser.
— Pourquoi cela ?
— Parce que la pression de côté est fournie par un res-sort. C’est surtout cette pression qui fatigue les hommes.
— Et le reste du temps ?
— J’ai l’intention de supprimer toute la vis et de la rem-placer par un serre-joint que l’on peut desserrer d’un seul coup. Le serre-joint a une série de crans et peut se monter sur des arbres de toutes grosseurs.
Je lui montrai le croquis de ce serre-joint que je n’avais pas encore eu le temps de terminer.
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Le capitaine mit lui-même la scie en mouvement et éprouva la force qu’elle exigeait.
Il dit :
— La question est de savoir si ce ne sera pas trop lourd de tirer une scie qui dont la largeur dépassera le double de celle d’une scie de forêt ordinaire.
— Oh ! si, dit Falkenberg, vous pouvez le croire.
Tous regardèrent Falkenberg, puis moi. C’était mon tour de parler :
— Un seul homme peut pousser un wagon de marchan-dises en pleine charge sur roues, répondis-je. Ici il y a deux hommes pour pousser et tirer une scie qui glisse sur deux ga-lets roulant dans deux gorges d’acier lubrifiées d’huile. Cette scie sera notablement plus légère à manœuvrer que l’ancienne, elle peut au besoin être conduite par un seul homme.
— Je tiens cela pour presque impossible.
— Nous verrons.
Mademoiselle Elisabeth demanda, à demi en plaisan-tant :
— Mais dis-moi, à moi qui n’y comprends rien, pourquoi ce n’est pas mieux de scier un arbre tout uniment comme dans l’ancien temps ?
— Il veut éviter à ceux qui scient la pression sur le côté, expliqua le capitaine. Grâce à cette scie on peut en effet ob-tenir une section horizontale avec une pression de même na-ture que celle destinée à une scie qui descend en faisant une
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section verticale. Pensez : vous exercez une pression de haut en bas et elle agit sur le côté. Dites-moi, ajouta-t-il en s’adressant à moi, ne croyez-vous pas que l’on arrivera à dé-primer les extrémités de la lame et à faire une section con-vexe ?
— Cela est évité premièrement par ces deux galets sur lesquels repose la scie.
— Oui, cela aide un peu. Et secondement ?
— Secondement, il est impossible de faire une section convexe avec cet appareil, même si on le voulait. La lame de scie a en effet un dos en forme de T qui la rend pratiquement rigide.
Je crois que le capitaine faisait quelques-unes de ses ob-jections sans aucune conviction. Avec ses connaissances, il eût pu les réfuter mieux que moi-même. Par contre il y avait d’autres choses qui échappaient au capitaine mais qui me causaient des inquiétudes. Une machine que l’on devait faire circuler dans le bois ne pouvait pas être un appareil trop dé-licat, je craignais donc que les deux glissières d’acier ne fus-sent exposées à des chocs qui les briseraient ou les gauchi-raient de telle sorte que les galets n’arriveraient plus à glis-ser. Il s’agissait de se passer des glissières et d’appliquer les galets sous le dos de la scie. J’étais loin d’en avoir fini avec ma machine.
Le capitaine alla trouver Falkenberg et lui dit :
— Vous n’avez sans doute rien contre l’idée de conduire nos dames demain ; une longue promenade ? Petter est en-core trop malade.
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— Dame non, je n’ai rien là-contre.
— C’est Mademoiselle qui doit retourner au presbytère, dit le capitaine en s’en allant. Il faut que vous partiez à six heures.
Falkenberg était content et joyeux de la confiance qu’on lui témoignait et il m’accusa en plaisantant d’être jaloux de lui. En réalité je n’étais pas jaloux le moins du monde. Ce me fut peut-être légèrement pénible un moment que l’on me pré-férât mon camarade, mais sans conteste j’aimais beaucoup mieux être seul avec moi-même dans le bois et le silence que d’être assis sur le siège d’une voiture et d’avoir froid.
Falkenberg était d’une humeur radieuse et dit :
— Tu deviens tout jaune de jalousie, tu devrais soigner ça, un peu d’huile de ricin.
Il bricola toute la matinée autour des préparatifs du voyage, lava la voiture, graissa les roues, inspecta les har-nais. Et je l’aidai.
— Tu ne dois même pas savoir conduire à deux, dis-je pour le taquiner. Mais je t’apprendrai l’essentiel demain avant que tu partes.
— Je trouve que c’est dommage que tu souffres à ce point, rien que pour économiser dix öre d’huile de ricin, ré-pondit-il.
Ce n’était que plaisanterie et jovialité entre nous.
Le soir le capitaine vint me trouver et me dit :
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— J’aurais voulu vous épargner et envoyer votre cama-rade avec les dames, mais c’est vous que Mademoiselle Elisabeth exige.
— Moi ?
— Parce que vous êtes de vieilles connaissances.
— Bah, mon camarade n’est pas un homme dangereux, lui non plus.
— Avez-vous quelque chose contre ce voyage ?
— Non.
— Bon. Alors ce sera vous.
J’eus aussitôt cette pensée : Hoho, c’est tout de même moi que les dames préfèrent, parce que je suis un inventeur et un propriétaire de scie et quand je me fais beau, j’ai une belle apparence, une brillante apparence.
Mais le capitaine avait donné à Falkenberg une explica-tion qui écrasa d’un coup ma vanité : Mademoiselle Elisabeth devait me ramener au presbytère afin de permettre à son père de faire une nouvelle tentative pour m’embaucher comme valet. C’était une convention entre elle et son père.
Je réfléchis et réfléchis à cette explication.
— Mais si tu te loues au presbytère, c’en est fini de notre travail à la ligne de chemin de fer, dit Falkenberg.
Je répondis :
— Je ne me louerai pas.
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