Tu seras princesse de Tarragone
Chapitre 8
Sibylle eut un court moment d’hésitation avant de descendre l’escalier menant à la grande salle. Des voix inconnues montaient jusqu’à elle et se
superposaient, entremêlées dans un brouhaha inhabituel et perturbant. De
temps à autre, au milieu de rires francs et sonores, elle percevait le verbe
haut de son père. Dans cet entrelacs de sons et de paroles, comment
identifier la voix de son promis ? D’une légère poussée de la main dans le
dos, Lesceline rompit son indécision et l’invita à s’engager dans l’escalier.
Un pressentiment soudain traversa l’esprit de sa vieille nourrice ; la
transformation spectaculaire de celle qu’elle considérait comme son enfant l’interpella subitement. Enroulées sur ses oreilles, les nattes rousses de la
jeune fille encadraient un visage à l’ovale parfait et dégageaient une gorge
nacrée dont la blancheur laiteuse était encore rehaussée par le rouge ponceau de la futaine. Une grâce divine auréolait ses traits, son port princier
lui conférait une autorité saisissante. Mue par cette révélation inopinée,
Lesceline, attendrie, lui souffla à l’oreille :
— Un jour, ma toute belle, vous deviendrez princesse !
Elle réfléchit un court instant puis, comme s’il jaillissait du tréfonds de sa
mémoire, elle reprit un des noms entendus aux veillées et affirma avec
ardeur :
— Princesse de Tarragone !
Un instant, la nouveauté du compliment inattendu désarçonna Sibylle ; il
lui arracha un sourire étonné et amusé. La conviction de Lesceline paraissait
tellement inébranlable qu’elle en fut presque persuadée et qu’elle agit sur
elle comme un aiguillon. Il lui insuffla une fierté inconnue ; elle redressa
alors davantage la tête, se tint plus droite et posa fermement le pied sur la première marche, déterminée à affronter avec panache l’étrange situation
inédite. Il lui appartenait de contrôler cette action au cœur de laquelle la
volonté paternelle allait la plonger, décida-t-elle ; il n’était certes pas en son
pouvoir de reculer mais elle ferait front avec dignité. À son arrivée dans la
pièce, toutes les têtes se tournèrent vers elle. Était-ce cette allure princière suggérée par Lesceline ? Toujours est-il que son père et tous les hommes
présents l’observèrent dans un silence respectueux.
Une grande table avait été dressée sur des tréteaux, devant l’âtre
rougeoyant. Des chevaliers qui lui étaient tous inconnus, aux visages
anguleux, aux cheveux courts, vêtus d’épaisses tuniques en peau ceinturées
de cuir, entrechoquaient ou levaient leurs gobelets de bois à l’approche d’Agnès les invitant à se régaler d’un vin chaud aux épices. Certains d’entre
eux occupaient un des plus longs côtés de la table, tandis qu’en face
siégeaient, dans des cathèdres, le chapelain de Sidmouth, son père et deux
hommes aux traits identiques ; un cou massif, un nez large et des sourcils
broussailleux blonds comme les blés leur conféraient une même
physionomie puissante et rude. Seul l’âge les différenciait. Sibylle reconnut
dans le plus âgé l’inconnu de l’automne, venu demander sa main pour son
cadet. Le cœur de Sibylle battit à tout rompre dans sa poitrine ; le second,
beaucoup plus jeune, ne pouvait être que son fils ! Et son futur époux ! Un court instant, l’homme planta ses yeux bleus dans les siens puis son regard
engloba sa silhouette. Robert Burdet jaugeait chaque parcelle de ce corps où pointait encore l’enfance. Comme un maquignon le fait de bestiaux exposés
à la foire, frémit imperceptiblement Sibylle. Il s’attarda sur sa poitrine
naissante, puis sur ses hanches étroites ; il sondait sa capacité à lui donner
de beaux héritiers. Car c’était bien ce qu’était venu chercher le Normand,
une femme pour asseoir sa descendance. Elle frissonna de nouveau ; jamais encore personne ne l’avait observée d’une façon aussi inquisitrice. Son père
la tira involontairement de son embarras. Il se leva, alla jusqu’à elle, et, la
guidant par la main, l’invita à prendre place au milieu des convives, à
l’endroit resté vide à ses côtés. Puis il la présenta à ses hôtes :
— Messires, voici ma fille Sibylle.
Les têtes s’inclinèrent respectueusement. Sibylle les imita, puis, ne
sachant ce que l’on attendait d’elle, garda les yeux baissés, évitant ainsi
d’être confrontée à l’examen troublant de son futur époux. À son plus grand soulagement, la conversation interrompue reprit de plus belle.
Sans lui accorder plus d’intérêt, Guillaume s’adressa à ses invités pour en
renouer le fil :
— Est-ce vrai ce que l’on raconte ? On dit que le siège d’Antioche,
autrefois, a été un des plus longs de la croisade.
— C’est ma foi exact. Pendant de longs mois, nos croisés y ont campé
sans désemparer sous les murailles. Savoir que Robert en était me comble de fierté, s’enorgueillit Hugh Burdet.
À la mention des croisés, Sibylle releva la tête, tout ouïe. Elle regarda
Robert, fascinée. Elle avait devant elle un des héros d’Antioche ! Et cet
homme était son promis ! Chacun dans l’assistance manifesta également
son admiration, qui d’un mouvement de tête connaisseur, qui d’un regard
épaté échangé avec son voisin.
— Vraiment ? s’enquit un invité, enjoué. Contez-nous cela, messire Robert !
Comme s’il en éprouvait quelque réticence, le visage de Robert se
contracta brusquement.
— Malgré les années, le souvenir en est encore vif dans ma mémoire,
voyez-vous, messire. Les remparts d’Antioche avaient la réputation d’être
imprenables, et elle n’était pas usurpée, je peux vous le confirmer. Nous, les
Francs, nous nous sommes battus avec courage, et je suis fier d’en avoir
été… Mais tant de mes valeureux compagnons ont péri pendant ce siège, termina-t-il avec amertume.
— Ce fut un véritable carnage, précisa un des chevaliers présents.
— On dit aussi que l’air torride charriait des pestilences qui ont été fatales
à bien des croisés, assura le chapelain de Sidmouth.
Robert acquiesça puis ajouta en baissant la voix, meurtri :
— La faim, aussi, a décimé nos rangs.
L’évocation de la famine que lui-même avait endurée et l’image de ses compagnons hâves, décharnés et mourant d’inanition étaient autant de
souvenirs douloureux. Il n’y eut pas d’espèce animale ou végétale qu’ils
n’eurent goûtée ; quand on a le ventre vide, rats, chiens, chardons passent
pour des mets de luxe. Un des invités, poussé par une curiosité morbide,
demanda :
— Y avez-vous rencontré un dénommé Tafur ? On m’a rapporté qu’à la
tête des Normands, il ravageait les villages alentour et en dépeçait les
habitants comme des bœufs pour les mettre à griller afin de nourrir ses
troupes.
Un murmure contempteur courut dans l’assemblée. Sibylle ne put
réprimer un frisson d’horreur. Le chapelain se signa, épouvanté. La terrible
insinuation fit sortir Robert de ses gonds :
— Cet homme n’était pas des nôtres ! s’offusqua-t-il avec véhémence. Et
si nous avons emporté la victoire, ce n’est pas grâce à cette bande de ribauds indignes mais à de nobles et exemplaires chevaliers comme Gaston
de Béarn !
— Gaston de Béarn, le Croisé ? ne put s’empêcher d’intervenir Sibylle,
d’un ton émerveillé, avant de s’empourprer, consciente d’avoir interrompu
l’important invité.
— Lui-même, dame Sibylle ! La renommée de ses exploits est donc
arrivée jusqu’à Sidmouth et vos douces oreilles ? se radoucit Robert en plaisantant, bienveillant comme on l’est avec un enfant facétieux, coupable
d’avoir pris la parole sans y avoir été autorisé.
Chacun sourit de l’embarras puéril de Sibylle. Robert la regardait
maintenant d’un air curieux, étonné de ce subit intérêt. En entendant le nom
de Gaston de Béarn, la jeune fille avait soudain perdu son air compassé et
semblait maintenant suspendue à ses lèvres, en attente de la suite de son
récit. Le chapelain corrobora le pouvoir d’attraction que les chevaliers qui
se croisaient pour le Christ exerçait sur Sibylle :
— Dame Sibylle a un profond respect pour les chevaliers qui prennent la
croix au nom de Dieu ; elle est elle-même une fervente admiratrice de sainte Foy de Conques.
— La sainte patronne de nos croisés, intervint Hugh fièrement.
Le chapelain confirma ses dires par un sourire approbateur. Percevant
qu’il y gagnerait la faveur de sa future, Robert ne se fit plus alors prier pour
évoquer ses souvenirs d’Antioche et les prouesses du vicomte béarnais. Il
salua l’ingéniosité du chevalier à l’heure d’élaborer des tours défensives ou de construire des catapultes. Il rappela les longs conciliabules avec Rotrou
du Perche au cours desquels les deux hommes mettaient au point les
meilleures stratégies pour décimer les infidèles. Ceux qui étaient réunis
autour de la table pouvaient juger à ses propos extasiés de la fascination que
ces grands barons exerçaient encore sur lui. Robert était un de leurs fervents
disciples et s’enthousiasmait au souvenir de ces brillantes campagnes
auxquelles lui-même avait participé avec bravoure.
Celle-ci lui avait valu d’être remarqué par le comte Rotrou qui l’avait fait son écuyer. Le jeune homme prometteur qui avait participé à ses côtés à
toutes les campagnes d’Henri Beauclerc s’était signalé par son courage et sa
hardiesse. Rotrou du Perche ne s’y était pas trompé, il l’avait vu à l’action.
Un vent de croisade soufflait sur l’Espagne, Robert avait toutes les qualités
requises pour bouter les Sarrasins hors d’Aragon. Il s’y taillerait une
inestimable réputation de champion de la chrétienté. Ses exploits lui vaudraient la reconnaissance du roi d’Aragon et l’obtention d’un fief.
L’épouse qui aurait l’insigne honneur de l’y accompagner contribuerait à sa
gloire en lui donnant de beaux héritiers. Rotrou avait suggéré à Hugh
Burdet de négocier pour son fils une union avec Sibylle Capra. Une
descendance, voilà ce qu’apportait essentiellement Sibylle en dot. Le
parchemin des épousailles rédigé avec le plus grand soin par le chapelain de
Sidmouth scellait l’accord entre les deux parties. Sibylle n’en était pas l’enjeu ; Robert Burdet épousait un ventre et la jeune mariée serait ainsi le
tremplin favorisant son accession au statut envié de baron. Pour autant, elle
n’était pas écartée des négociations. Son père n’avait consenti à la laisser
partir qu’en affirmant qu’elle était et resterait l’unique héritière de ses
possessions anglaises dont elle gèrerait l’administration à sa guise après sa
mort. L’éducation martiale donnée à Sibylle et sa solide connaissance des
comptes et du latin l’y disposaient parfaitement. De surcroît, il avait exigé
que Robert Burdet, qui ne possédait rien d’autre qu’une masure décrépite à Culei, accordât à sa fille le tiers des terres dont Rotrou du Perche promettait
de récompenser ses futurs exploits.
Sibylle ne comprenait pas toute la portée de ces tractations. D’autres
questions la préoccupaient, plus oppressantes. Son père ne lui refuserait pas
d’emmener Lesceline, la servante se faisait vieille, et une plus jeune –
Agnès ? – la remplacerait avantageusement auprès de lui dans ses
fonctions. Mais Galtier ? Sa gorge se noua à cette pensée. Comment faire pour que tous deux ne fussent pas séparés ? Elle frémit d’inquiétude. Si son
père ne l’autorisait pas à l’accompagner en Normandie, comment Galtier
serait-il traité par Guillaume quand Sibylle n’y serait plus ?
Ses interrogations la détournèrent des commentaires que chacun faisait
des clauses du contrat. Elle sursauta quand Robert, après avoir fait signe à
un de ses serviteurs, déposa à côté d’elle un objet enveloppé dans un linge
épais. Il poussa le paquet dans sa direction, en souleva un pan et expliqua :
— Comme gage de ma bonne foi, et si messire Guillaume me le permet,
j’aimerais faire part d’un présent à dame Sibylle. Je l’ai rapporté d’Orient pour ma future femme.
Surprise d’être l’objet de ce cadeau inattendu, Sibylle quêta
l’acquiescement dans les yeux paternels. D’un mouvement affirmatif de la
tête, Guillaume l’autorisa à le découvrir. Tandis que tous les regards
convergeaient vers elle, de ses doigts fins et délicats, la petite fiancée écarta
les pointes du tissu avec émotion. Un splendide crucifix en émail champlevé apparut, déclenchant un murmure d’admiration parmi la tablée
et l’émerveillement de Sibylle. Lesceline et Agnès suspendirent un instant
leur service et se rapprochèrent d’elle pour observer le présent fait à leur
maîtresse. La vieille cuisinière et sa jeune aide lorgnèrent par-dessus les
épaules masculines et partagèrent, également éblouies, la fascination de
l’assemblée pour le somptueux objet. En dehors d’une rustique croix de métal ou de bois, ni l’une ni l’autre ne possédaient vraiment de bijou. Les
yeux écarquillés d’Agnès allèrent de l’éblouissant crucifix à son valeureux
propriétaire. À n’en pas douter, l’homme qui était le possesseur de telles
merveilles était un authentique seigneur ! Émerveillée par la rutilance du
somptueux présent, la jeune servante en détailla chaque élément. Sur le côté
le plus long, l’artiste avait représenté un Christ en majesté tandis que sur les
branches plus courtes, il avait placé deux anges minuscules se faisant face
et entourant le Fils de Dieu. La vivacité du bleu lapis et l’éclat de gemmes ambrées alternaient dans une savante harmonie de nuances chatoyantes
mettant en valeur le Christ au centre de la croix.
Sibylle, éblouie aussi par sa magnificence, suivit de l’index les contours
des émaux et des pierres et en apprécia le subtil arrondi. Le prestigieux
cadeau de Robert Burdet l’émut. Elle y vit un signe. Ce chevalier inconnu
qui, il y avait encore quelques instants, n’éveillait en elle que craintes et
appréhension, diminuait soudain par son geste une distance qu’elle avait
crue infranchissable. Elle détacha le regard du crucifix et lui sourit, fermement convaincue qu’un même idéal les animait : celui de la foi en
Dieu. Les obstacles qu’elle avait imaginés s’effaceraient d’eux-mêmes ;
Dieu ne saurait séparer deux êtres unis par Sa vénération commune. Robert
perçut dans ses yeux ce revirement imperceptible et cet élan de gratitude
spontané ; il s’apprêtait à dompter une pucelle farouche, il découvrait,
ébranlé, une possible alliée.
Autour d’eux, les hommes trinquaient et riaient, les plats défilaient.
Lesceline disposait les pigeonneaux sur des tranchoirs et Agnès leur servait de généreuses platées de légumes, sans oublier d’emplir d’hypocras ou de
cervoise le hanap du prétendant de Sibylle dès que celui-ci le vidait d’un
trait. Les mentons luisaient de la graisse de l’oie rôtie, les doigts ruisselaient
de sauce cameline. On évoquait avec bonheur la nombreuse descendance
dont seraient comblés les futurs époux. Un avenir prometteur attendait les
mariés. La certitude des victoires que Robert remporterait dans le sillage de
Rotrou du Perche imprégnait tous les esprits. Il ne pouvait en être autrement. Le roi Alphonse 1er d’Aragon appelait à l’aide son cousin Rotrou
pour libérer l’Espagne des infidèles ; Robert pourrait y gagner une solide
réputation de pourfendeur de Sarrasins ! Sibylle buvait leurs paroles. Le
tourbillon de ces perspectives l’étourdit. Elle fut intimement persuadée
qu’elle allait épouser un guerrier de la foi !
Le soir venu, quand elle rejoignit la chambre de la dame, elle s’agenouilla
devant les statuettes de la Vierge Marie et de sainte Thècle et plaça entre elles le crucifix de Robert. Elle remercia la Providence qui, en la mariant au
chevalier normand, allait faire d’elle la compagne d’un fervent messager de
la parole divine. Allongée dans sa couche, elle s’endormit, le regard
aimanté par les pierres scintillantes qu’éclairait un rayon de lune. Il lui
sembla entendre Lesceline murmurer à son oreille. Et alors la perfection de
son destin s’imposa à elle dans toute la puissance de son exemplarité. Un
jour, elle serait la princesse d’une terre où elle triompherait en guerrière de
la foi ! Elle serait princesse de Tarragone !
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