Tu seras princesse de Tarragone
Chapitre 52
Disparu ! Alphonse le Batailleur avait disparu ! Au lendemain de la bataille de Fraga, la pire défaite jamais enregistrée par les forces chrétiennes
depuis des décennies, nul ne put dire ce qu’il était advenu du roi d’Aragon.
Parmi toutes les dépouilles spoliées et mutilées de tous les preux chevaliers
tombés au combat, il fut impossible d’identifier le corps du souverain. La
stupeur courut dans tout le royaume. Et quand les premières nouvelles se
répandirent, révélant l’âpreté du carnage qui avait décimé les rangs de
l’armée royale, l’indignation et la douleur s’ajoutèrent à l’effarement.
Comment la supercherie de l’envoi d’un convoi de vivres par l’émir Ghaniya de Murcie avait-elle réussi à leurrer ce roi si avisé, si sage ?
Comment n’avait-il pas flairé la grossière manœuvre de l’encerclement de
ses troupes par un contingent de deux mille cavaliers qui les avaient prises à revers ? Ah ! Que n’avait-il écouté le comte de Laon !
Fraga resterait dans les mémoires de tous comme un fracassant désastre.
La fine fleur de la chevalerie fut entièrement ravagée : Aymeric de
Narbonne, Centulle de Béarn et tant d’autres de leurs compagnons succombèrent sous les coups répétés des hordes sarrasines. Les évêques
Arnaldo de Huesca et Pedro de Roda trouvèrent la mort après avoir
combattu jusqu’à leur dernier souffle. Les saintes reliques elles-mêmes
furent saccagées et foulées aux pieds, et leur infortuné gardien, Guy de
Lons, évêque de Lescar, eut pour leur défense les yeux arrachés !
Bien qu’il n’y eût plus qu’un mince espoir de voir apparaître le monarque,
tous ses sujets lançaient au ciel de ferventes prières suppliant Dieu de
l’avoir épargné. Le Seigneur tout-puissant les exauça. La rumeur de sa fuite
inespérée du champ de bataille redonna du baume au cœur du royaume entier. Rien n’était perdu, le roi allait rejoindre sa cour de Saragosse ! Hélas,
au début du mois de septembre 1134, le roi croisé, jusque-là toujours
invaincu, humilié par la cuisante défaite et la perte douloureuse de ses plus
valeureux hommes, succomba à ses blessures à Poleniño, la petite bourgade
où il s’était réfugié et d’où l’on transféra sa dépouille au monastère de
Montearagón.
On était sans nouvelles de Robert.
Agnès ne pouvait croire à la mort du chevalier. Elle répétait fébrilement
tout au long de la journée que lui aussi avait fui, qu’il s’était mis à l’abri,
que le danger était encore trop menaçant, qu’il ne pouvait s’exposer. Il
attendait qu’on vînt le délivrer, réussit-elle à convaincre ses fils. Elle
envoya Guillem et Yvain, bride abattue, parcourir en tous sens des lieues et des lieues pour le retrouver. Mais quand un jour de l’hiver 1134, son fils
revint, hirsute et harassé, le regard vide, elle comprit que l’ambitieux
Normand n’était plus. Comme pour conjurer le sort, elle se hasarda,
tremblant de tous ses membres et un filet de voix dans sa gorge nouée, à
poser la question dont la réponse n’était que trop évidente :
— Ton père ?
L’aîné des Burdet hocha négativement la tête et baissa les yeux. Agnès,
accablée par le mutisme de son fils, se leva précipitamment de son siège et
se jeta sur lui. Elle pressa les mains de Guillem à lui en faire mal et hurla :
— Pas Robert ! Guillem, dis-moi que cela n’est pas vrai ! Robert n’est pas
mort ! Pas Robert ! gémit-elle encore avant de s’effondrer en larmes dans ses bras.
À l’instar de tout un royaume qui avait refusé de croire au trépas de son
roi, Agnès rejeta la nouvelle de la mort de son prince de Tarragone. Rien
n’y fit et nul ne put la persuader du contraire. On la vit errer dans les rues de
Tarragone, arrêter passants et étrangers en quête d’une information et monter plusieurs fois par jour au sommet de la tour du Prétoire pour y
guetter l’arrivée de Robert. À toute heure du jour, elle convoquait et
questionnait les soldats du château. L’attente lui était insupportable ; elle ne
se souciait même pas de donner au petit Bérenger les soins que son âge
requérait. Elle délaissait ses fils et ne cessait de demander à son aîné :
— Quand votre père a-t-il dit qu’il allait revenir ?
La jeunesse de Guillem et de ses frères les laissait désemparés devant
cette mère qui niait la vérité et qu’il était impossible de ramener à la raison. Robert Burdet n’avait armé aucun de ses fils pour faire face à la folie
s’emparant insidieusement d’Agnès. La direction paternelle leur fit alors
cruellement défaut ; il n’était plus là pour leur montrer le chemin à suivre. Il
ne pouvait pas non plus attendre quelque secours d’Yvain, ce dernier ayant
choisi de regagner la Normandie. Guillem ne put soupçonner que son
inexpérience patente allait traîtreusement servir Oleguer. Ce dernier saisit l’occasion de se venger des avanies que le chevalier normand lui avait
infligées.
— Comment ! explosa Guillem hors de lui quand, frère Thomas,
l’émissaire de l’évêque, lui exposa ses prétentions. Oleguer réclame la part
de mon père !
— C’est exactement cela, confirma le moine d’un ton doucereux. La mort
de votre regretté père implique qu’une nouvelle autorité supplée à la sienne. Nul n’est mieux placé que l’archevêque de Tarragone pour s’y substituer.
— Vous oubliez, le contredit Guillem avec morgue, que mon père m’a
nommé lieutenant sur ses terres et que j’ai désormais tout pouvoir pour
administrer Tarragone.
— Maintenant que Robert Burdet n’est plus, la souveraineté de votre père
est caduque. Mgr Oleguer l’exercera dorénavant de plein droit.
— Qu’il n’a pas ! vociféra de nouveau Guillem. Mon père m’a transmis
son titre. Désormais je suis prince de Tarragone, comme mes enfants le seront après moi !
Le moine afficha un sourire sarcastique et reprit avec détermination :
— Vous vous trompez, messire Burdet. L’Église ne vous a rien promis de
tel. Tarragone appartient tout entière à monseigneur l’évêque. Ses terres ne
peuvent être cédées… à un étranger.
— Qui le dit ? hurla l’aîné des Burdet, s’étranglant de fureur.
— La charte que votre père a signée autrefois et…
— Je refuse de reconnaître cette charte, le coupa abruptement Guillem,
mon père l’a dénoncée jadis. Ce n’est pas ce qui avait été convenu entre
Oleguer et lui.
Le moine ne se départit pas pour autant de son aplomb et, sans tenir
compte des allégations de Guillem, poursuivit.
— Monseigneur a rédigé un nouvel accord qu’il vous demande de ratifier.
Il prévoit que votre mère et vous-même renoncerez à porter le titre de
princesse et de prince de Tarragone et à exercer le droit de justice paternel
sur la cité. En revanche ? vous pourrez rester gouverneur de la cité et continuerez à en assurer la protection et la défense. À condition cependant
que vous acceptiez de payer les dommages que vous avez causés aux biens
de monseigneur et de notre sainte Église.
La longue tirade de frère Thomas rendit Guillem blême de rage. Pris de
court par cet inattendu coup du sort et interpellé par la détermination du
moine, il décida de temporiser. Cela aurait au moins le mérite de lui faire gagner du temps, de consulter sa mère et d’aviser son frère Richard. À eux
trois ils trouveraient bien le moyen d’échafauder un plan afin de contrer les
exigences de l’évêque.
— Une nouvelle charte, dites-vous ?
Son interlocuteur acquiesça d’un mouvement de la tête.
— Qui me garantira de conserver la place de gouverneur de mon père ?
— C’est tout à fait cela, confirma le moine.
— Ma mère et moi continuerons à occuper le château ?
— Cela va de soi, le rassura l’homme d’Église.
La succession de questions de Guillem lui laissait penser qu’il avait gagné
la partie. Les premiers moments de fureur passés, l’aîné des Burdet semblait
effectivement être revenu à la raison.
— J’aimerais consulter cette charte, négocia-t-il cependant. Puis-je la
voir ?
— Bien entendu. Je l’ai apportée avec moi.
L’émissaire d’Oleguer sortit un parchemin enroulé sur lui-même d’où
pendaient de nombreux sceaux attachés au précieux document par des rubans. Y figurait celui de l’évêque mais aussi celui du pape. Il le tendit à
Guillem.
— Vous comprendrez que je dois d’abord en référer à ma mère ainsi qu’à
mon frère Richard, qui est maintenant en âge de comprendre ces choses.
Puis-je la garder jusqu’au souper ?
— Je n’y vois pas d’inconvénient.
— Dans ce cas, vous êtes notre invité ce soir. Je vous donnerai ma
réponse.
Frère Thomas se retira, sourire aux lèvres. Avec la mort du chevalier
normand, la dynastie des Burdet avait perdu de son éclat. La fougue de
l’héritier de Robert n’était que fanfaronnade. Guillem ne pouvait compter
sur aucun soutien et il le savait. Il admettrait bien vite qu’il était de son
intérêt d’accepter les conditions avantageuses d’Oleguer. L’envoyé de l’archevêque en fut pleinement persuadé.
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