Tu seras princesse de Tarragone
Chapitre 40
Robert dut cependant tempérer son ardeur. Le roi Alphonse s’était entiché de son bouteiller et tardait à libérer le jeune Geoffrey Bertrand de ses
obligations palatines. Ce ne fut qu’après de longs mois que Robert vit avec
soulagement arriver en 1128 à Tudela la troupe que le neveu de Rotrou
venait substituer à celle du chevalier normand. Celui-ci se hâta de laisser la
garde de la cité à Geoffrey, recommanda à Agnès de veiller à l’éducation
martiale de ses fils en son absence et de se décharger de toutes ses tâches
sur Aëlis, maintenant qu’elle espérait un troisième enfant de Robert. Enfin,
il confia la surveillance discrète de Sibylle à Raoul de Condé. Puis, escorté de quelques cavaliers, il fila ventre à terre à Barcelone.
Cela faisait des années que l’archevêque de Tarragone n’avait pu mettre
les pieds dans l’antique cité romaine. En attendant des jours meilleurs, il était contraint de résider dans la cité comtale de Barcelone. L’insécurité
complète qui régnait tout autour de Tarragone l’empêchait d’y établir ses
quartiers. Ce fut dans le cloître de l’église barcelonaise de la Santa Cruz que
ce dernier reçut le nobliau normand.
— Ah, messire Robert, s’exclama l’évêque de Barcelone d’un air
chafouin, votre visite ne saurait davantage me faire plaisir ! Car j’en déduis
que vous acceptez mon offre ?
Robert, tout aussi matois que pouvait l’être Oleguer, flagorna avec
emphase :
— Là où le service de Dieu me réclame, je vais, monseigneur !
s’empressa-t-il de dire en baisant l’anneau à la main de l’homme d’Église.
Les deux hommes s’observèrent un court moment en silence, pesant dans
la balance de l’hypocrisie les vraies motivations de leur association : le savoir-faire guerrier de Robert servait les desseins colonisateurs d’Oleguer,
et la confiance de l’archevêque aplanissait le chemin du chevalier vers la
fortune et la gloire. Nul doute que chacun ressortirait gagnant de cette
aventure, pensa fugacement Robert.
— Je ne vous cache pas, mon fils, que l’entreprise peut s’avérer fort
périlleuse. Tarragone est entièrement dévastée et les bois alentour, tout particulièrement ceux des montagnes de Prades, sont infestés de hordes
sarrasines qui rançonnent, pillent et réduisent en esclavage les infortunés
chrétiens qui ont l’audace de s’y aventurer.
— Ne vous inquiétez pas, monseigneur, il n’aura fallu que deux ans au roi
Alphonse pour réaliser l’unité de son royaume ; j’ai été à bonne école, et à
son image, je me fais fort de soumettre la région en quelques mois.
— Je ne pourrai vous être d’aucun secours, l’avertit le prélat, je ne dispose
que d’une maigre garde personnelle. C’est d’ailleurs pour cette raison que je
n’ai encore jamais mis les pieds dans mon archevêché.
Oleguer marqua une courte pause et soupira :
— Fasse le Seigneur que je puisse un jour y établir ma résidence !
Le plus tard possible sera le mieux, pensa Robert. Ainsi il n’aurait de
compte à rendre à qui que ce fût. Seul maître à bord de ce territoire parti à la
dérive, il disposerait à sa guise de ses habitants et de ses ressources. À cette
idée d’avoir les coudées franches, il frétilla de joie.
L’homme d’Église reprit :
— Je ne puis non plus vous promettre une demeure digne d’un prince, s’excusa-t-il. Le plus sûr pour vous et votre épouse sera d’occuper l’antique
tour romaine du Prétoire. Elle est imprenable, dit-on.
— Nous bâtirons une multitude d’autres forteresses tout aussi
imprenables, monseigneur, soyez-en certain !
L’archevêque joignit les mains et se signa en levant les yeux vers le ciel.
— Avec l’aide de Dieu, elles abriteront les nouvelles églises de la
chrétienté restaurée !
— C’est mon plus cher désir, cela va sans dire !
— Ainsi que celui de dame Burdet, renchérit Oleguer.
— Bien sûr, monseigneur, acquiesça brièvement Robert.
Le chevalier commençait à se lasser des mentions répétées que l’évêque
faisait de Sibylle. Celui-ci perçut un début d’exaspération dans la réponse
convenue de Robert et décida de revenir à des considérations plus matérielles.
— De combien d’hommes disposerez-vous, messire Burdet ?
— La garnison de Tudela est forte de quarante hommes qui viendront
avec moi. Et quand nous aurons installé nos quartiers dans Tarragone,
j’effectuerai un voyage en Normandie. J’irai recruter des hommes de
confiance à la cour du comte du Perche.
— Avant de vous lancer dans cette fière entreprise, notre très Saint-Père a
émis le souhait de rencontrer l’homme qui va défendre son Église.
— Le Saint-Père ! balbutia Robert, visiblement troublé.
— Oui, mon fils, Anaclet II veut vous accorder sa bénédiction. Dès que
j’aurai dit une première messe à Tarragone, nous irons ensemble lui rendre
visite dans son palais du Latran. Puis vous partirez pour la Normandie.
Oleguer frappa soudain dans ses mains et un huissier portant une écritoire apparut.
— Il nous reste une seule formalité à accomplir, si vous le voulez bien,
messire Burdet. C’est justement la rédaction de la charte d’accord que le
Saint-Père m’autorise à signer en son nom.
L’archevêque commença alors à énumérer les futurs privilèges que Robert
retirerait de son engagement auprès de la papauté. Les mots tourbillonnaient
dans la tête du nobliau normand. C’était une ronde étourdissante et une
succession sans fin de richesses incommensurables : taxes sur les draps, les laines, les équipements militaires, droits sur les pêcheries, les fours banaux,
les salines, impôts sur les transactions entre colons, péages sur les voyageurs et les marchandises. Oleguer, peu gourmand, ne demandait que
la dîme sur les fruits et le blé ainsi que les revenus des moulins, encore le
profit n’en était-il pas pour lui, jugea-t-il bon de préciser, mais pour sa chère
Église.
Comme l’huissier avait fini de consigner les indications fournies par le prélat, celui-ci le congédia et demanda à Robert de revenir au plus vite pour
mettre en œuvre l’immense chantier de l’implantation de l’Église dans son
archevêché.
— Monseigneur, lui assura Robert, vous direz votre première messe à
Pâques fleurie, je m’y engage.
À cette annonce, Oleguer rosit d’aise. Associer la résurrection du Christ et
la restauration de l’Église à Tarragone lui sembla du meilleur augure.
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