Tu seras princesse de Tarragone

Brigite Piedfert · Chapitre 16 sur 59

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Tu seras princesse de Tarragone

Chapitre 14

 

Sibylle attendait, rigide, dans sa robe de futaine pourpre, à l’entrée de la petite église de Saint-Philbert, aux grossiers murs de poudingue, que Robert

Burdet voulût bien l’y rejoindre. Celui-ci ne s’en était pas caché la veille ; à

ce moment précis de son existence, ce qui comptait alors le plus pour lui

était l’engagement qu’il avait pris auprès du comte du Perche. Il avait ainsi

mis à profit les quelques lieues qui séparaient Culei de Saint-Philbert pour

tenter de convaincre les paysans des bourgs environnants d’accompagner

Rotrou du Perche en Espagne. Peu importait le temps qu’il y mettrait, mais

la cause de Dieu ne pouvait attendre. Sibylle, oui ! La plupart des manants des villages traversés avaient promis d’assister à la bénédiction nuptiale

mais ils étaient davantage motivés par l’idée de faire ensuite bombance que

par celle d’aller se faire trucider en terre étrangère.

Sibylle, mutique, le visage recouvert du voile opaque des épousées, se

morfondait, seule, sous un ciel fuligineux menaçant de crever en pluie.

Galtier s’était posté sur le chemin qui menait au sanctuaire pour y guetter

l’arrivée de son futur. Elle enragea de ne pas l’avoir à ses côtés. Elle sentait, posés sur elle, les regards hostiles des villageois, observant avec curiosité

cette inconnue anglaise qui allait devenir l’épouse du seigneur de Culei. À

l’impatience et à l’indignation de la jeune fille avait succédé l’accablement

d’être de nouveau soumise au bon vouloir du rustique chevalier normand.

Les yeux tournés vers le ciel, Sibylle implorait secrètement le Seigneur de

lui porter assistance et de lui envoyer, en cette journée fatidique, un

quelconque signe de réconfort, que Lui seul pouvait lui accorder. Orderic,

quant à lui, commençait à manifester des signes visibles de nervosité. Dans

l’attente de bénir les deux époux, il dansait d’un pied sur l’autre et soufflait sur ses doigts engourdis d’humidité pour les réchauffer.

Une chevauchée tapageuse annonça l’arrivée de Robert Burdet et de ses

hommes. Quatre cavaliers l’entouraient, dont un portant Agnès en croupe de

son cheval. Sibylle n’eut que le temps de s’étonner de la présence de sa

servante, censée seconder la vieille muette dans ses préparatifs culinaires.

Avant même qu’un valet ne se précipitât pour saisir la bride de son coursier, le chevalier normand avait déjà sauté à bas de sa monture. Il saisit Agnès

par la taille, la posa à terre puis alla se placer précipitamment à côté de

Sibylle, pour laquelle il n’eut pas un regard. Elle pinça les lèvres, hérissée

par la goujaterie de celui qui, dans quelques instants, allait devenir son

époux. Elle sentit les battements de son cœur s’accélérer ; sa rustauderie la

révulsait. Les premières paroles de Robert furent pour Orderic. Le visage crispé, empreint de contrariété, il affirma sans détour :

— Ne traînons pas, mon père. Quand nous en aurons terminé, vous

haranguerez tous ces gueux qui viendront faire ripaille sous mon toit.

L’occasion de les tenir tous à ma disposition ne se représentera pas, et…

— Tout doux, mon fils, l’admonesta celui-ci, le service de Dieu ne se fait

pas à la hâte. Le vœu de mariage que vous allez prononcer est sacré à Ses

yeux. L’éternité vous serait bien cruelle si vous ne corrigiez votre

irrévérence.

L’épouvante de la damnation éternelle vint à point nommé rappeler à Robert Burdet la solennité du lieu et de la parole qu’il allait engager.

L’homme d’Église lui faisait face, son regard sévère reflétant un avertissement qu’il ne convenait pas de prendre à la légère. En signe

d’humilité, Robert baissa la tête et s’agenouilla. Sibylle sourit ; Dieu l’avait

exaucée. Le Tout-Puissant avait le pouvoir de faire entendre raison au

nobliau abrupt et mal appris auquel Il allait attacher ses jours.

Orderic traça le signe de la croix au-dessus de la tête de l’impulsif chevalier, puis, étendant les bras, bénit l’assistance et invita les jeunes

mariés :

— Entrons dans la maison du Seigneur, mes enfants, et en ce jour de

liesse, célébrons ensemble le bonheur qu’Il vous accorde en vous faisant

mari et femme.

Tous lui emboîtèrent le pas et pénétrèrent à sa suite dans la nef baignée de

la lumière de deux gros cierges trônant sur un fruste autel de pierre. La

sainte Bible y attendait en son centre. Orderic fit un signe à un gamin debout près d’un pilier, et celui-ci se présenta à lui, paumes tendues. Le

moine y plaça le livre pieux ouvert, sur lequel il déposa l’alliance des noces.

La cérémonie put alors commencer. Les fiancés écoutèrent avec révérence

Orderic leur poser les questions d’usage et tous deux jurèrent

solennellement avoir l’âge requis pour les épousailles et n’avoir aucun lien

de parenté interdit. Quand Orderic leur demanda s’ils se prenaient librement

pour mari et femme, Sibylle écouta la réponse brève de Robert. Pendant qu’il en assurait le prêtre, elle revit fugacement le repas des accordailles, là-

bas à Sidmouth, au cours duquel son père avait décidé de sa vie. Elle en

avait alors accepté la contrainte, il était trop tard pour revenir en arrière.

Elle acquiesça.

Un sourire radieux se dessina sur le visage du moine. Comme s’il eût

voulu remercier Dieu de la faveur qu’Il concédait aux fiancés, il leva les bras vers le ciel et enchaîna :

— Réjouissons-nous car Dieu, dans Sa grande bonté, a choisi d’unir vos

deux vies. Cette union vous apportera la félicité. « Croissez et multipliez5 »,

vous dit le Seigneur, tout enclin à bénir votre descendance. Mais veillez

bien à ne pas souiller les liens sacrés du mariage par votre concupiscence,

gardez-vous du péché de chair ! Dieu le réprouve ! termina-t-il en pointant

un index menaçant vers le couple.

Pour mieux inscrire sa mise en garde dans leurs esprits, il resta un moment ainsi, le doigt suspendu, lourd d’avertissement. Puis il bénit

l’alliance et tendit l’anneau consacré à Robert, qui saisit la main de Sibylle.

Au contact des doigts courts et musculeux du chevalier, dans un instinctif mouvement de recul, la peau de celle-ci se hérissa. Concentré sur l’alliance

qu’il passait à chacun des doigts de la main gauche de la jeune fille, Robert

Burdet n’en perçut pas la crispation. La nef s’emplit de sa voix puissante ; il

clama haut et fort :

— Dame Sibylle, avec cette alliance, je vous épouse.

Et d’une voix frêle, empreinte de résignation, Sibylle lui répondit,

égrenant les fatidiques paroles rituelles :

— Par cette alliance, messire Burdet, je vous prends pour époux.

Orderic acheva de sceller leur union en donnant un baiser de paix à

Robert. Comme la coutume l’imposait, Sibylle releva son voile pour

recevoir à son tour celui de son époux. Jamais encore le visage anguleux de

Robert ne s’était autant approché du sien. Sa nuque se raidit. De ses lèvres

charnues, Robert apposa un baiser mouillé de salive sur sa bouche. Et tandis qu’elle découvrait cette grossière pression sur ses lèvres, son regard fut

attiré, par-dessus les épaules massives de son époux, par le sourire narquois

d’Agnès, qui les observait depuis une travée de la nef.

Mais déjà les cris de Noël retentissaient ! Les enfants les entouraient,

rieurs et quémandeurs. Robert tapa dans ses paumes et deux serviteurs

empressés apportèrent de pleins paniers de gros pains et d’oublies qu’ils

distribuèrent généreusement à tous les présents. Un chalumeau résonna, les grelots d’un tambourin tintèrent, et les félicitations fusèrent de nouveau tout

autour d’eux.

— Mes amis, les interrompit Robert Burdet, partons immédiatement pour

Culei. J’y ai laissé un pourceau embroché qui n’attend que vous !

Et pendant que les villageois se répandaient en vivats et en exclamations

réjouis, il ajouta, doucereux, en offrant son bras à Sibylle :

— Et ma dame.

Comme Robert l’avait annoncé, le gras cochon des épousailles rôtissait au

milieu de la cour de son logis de Culei. Il s’en dégageait un alléchant fumet

de chair grillée venant titiller les narines des convives qui en oubliaient

presque les relents d’étable planant autour de la vétuste masure. Un

serviteur apparut, affûtant deux grands coutelas, et les gueux des alentours,

les manants de Culei et jusqu’aux chiens galeux du voisinage, se

bousculèrent pour être servis dans les premiers. C’était à qui tendait son

écuelle ou réclamait un tranchoir dégoulinant de graisse. Agnès et la servante muette et édentée aidaient à distribuer les parts ou remplissaient les

cruches aux tonneaux mis en perce. Puis, au milieu des rires et des invitations à boire, les invités allèrent s’asseoir à une grande table dressée

sur de vieilles barriques. Les plus jeunes ne tenaient pas en place, et à peine

eurent-ils avalé leur portion qu’ils se lancèrent dans de virils exercices de tir

à l’arc ou de lutte à mains nues. Le maître de céans n’y put résister et

délaissa la place d’honneur et sa jeune épouse pour aller les rejoindre.

Un adversaire courtaud et râblé se planta devant lui, jambes écartées et

fléchies, dans l’attente de bondir sur le seigneur du lieu. Robert Burdet

renversa la tête en arrière et partit d’un grand éclat de rire ; il n’aimait rien

tant que les défis et il lui fallait plus qu’un rustaud de campagne pour

l’impressionner. Le temps d’un instant, le chevalier adopta la même posture

puis se jeta sur le campagnard. Refermant ses mains sur ses hanches à la

manière de deux tenailles, il le souleva en l’air, pour la plus grande joie des

présents qui battirent des mains. Quand il le reposa à terre, il ne lui laissa pas le temps de rétablir son équilibre et lui envoya un violent coup de poing

dans l’abdomen. Profitant de la suffocation de son adversaire, Robert lui fit

traîtreusement un croc-en-jambe qui l’envoya bouler au sol, provoquant les

rires gras de l’assemblée. Agnès, qui avait délaissé un instant le service des

invités, s’était rapprochée des deux combattants. Quand Robert s’assit à

califourchon sur le ventre du malheureux paysan défait, elle se joignit aux

applaudissements et à l’hilarité générale. Le regard de Robert alla d’Agnès à Sibylle qu’il toisa prétentieusement, fort de sa puissance. De sa place, la

jeune fille regardait la scène, dédaigneuse et outrée. Elle retrouvait,

dégoûtée, la même rudesse et la même rouerie paternelles dans la tactique

sournoise de Robert.

Une carole de jeunes gens se tenant par la main lui boucha la vue ; ils

serpentaient gaiement entre les convives et les emmenaient au passage. L’un d’eux entraîna Robert à leur suite. Quand la ronde arriva à la hauteur

d’Agnès, le seigneur du lieu freina l’élan de la cavalcade et s’empara du

cruchon qu’elle portait, y but à même le bec, puis essuya d’un revers de

main le vin qui lui coulait sur le menton. Avant de repartir, il le jeta

brusquement dans l’herbe et saisit la main d’Agnès pour l’intégrer à la

danse. Sibylle se raidit sur le banc qu’elle occupait, heurtée par la goujaterie

du seigneur de Culei, qui semblait bien tenir son épouse pour quantité

négligeable et s’amusait avec une servante. Galtier, qui regagnait alors son siège, une écuelle débordant de lard et de chou dans les mains, aperçut le

manège de Robert, et lança un regard attristé et impuissant en direction de

Sibylle. Tout en suivant la cadence effrénée que lui imposait Robert, Agnès riait à gorge déployée, et tous les regards convergeaient vers cette inconnue

si peu farouche.

Sibylle décida d’afficher sa réprobation et amorça le geste de repousser

son siège pour quitter l’endroit, mais juste au moment où elle allait se lever, de grosses gouttes s’abattirent drues sur la table. Une violente rafale de vent

souleva nappe et gobelets et emporta son voile de jeune épousée qu’elle ne

put retenir. L’orage éclatait. Chacun prit ses jambes à son cou pour se

réfugier dans l’étable et la grange ; Orderic se replia vers le logis, la

capuche de sa coule rabattue sur les oreilles. Sibylle allait l’imiter quand

une poigne vigoureuse l’attrapa par le bras ; Robert l’agrippait fermement :

il était temps pour lui de prendre possession de sa femme. Ils

s’engouffrèrent tous trois dans sa demeure. Les cheveux poisseux de pluie

collaient aux tempes de Sibylle, la ceinture violine de sa tunique avait glissé dans la course et la robe de futaine se plaquait à ses courbes. Robert l’attira

à lui et écrasa ses lèvres de sa bouche empestant le vin.

— Laissez-moi bénir votre lit, messire Robert, s’interposa Orderic. Ne

provoquez pas Dieu par votre impatience !

Robert s’écarta de Sibylle et, tout en palpant une fesse de la jeune fille,

s’exclama, égrillard :

— Soit, mon père, bénissez notre couche et le ventre de ma femme pour

qu’elle me donne une belle descendance ! concéda-t-il en riant de façon

obscène.

Ce fut à peine si le prêtre eut le temps de tracer le signe de la croix sur la

paillasse des jeunes mariés qu’il aspergea d’eau bénite à la hâte. Robert le

saisit autoritairement par les épaules et le poussa vers la sortie.

— Et maintenant, laissez-moi honorer mon épouse !

Le moine disparu, il revint à Sibylle, et tandis qu’il plaquait ses mains sur

sa gorgerette, de sa voix avinée, se penchant vers elle, il lui souffla

grossièrement à l’oreille :

— Par ici, ma ribaude.

Celle-ci attendait les assauts nuptiaux du seigneur de Culei, debout, raide

au bord du lit, décontenancée et ignorante. Robert la renversa violemment

sur la couche. De ses mains épaisses, il troussa la futaine sur ses cuisses, et

voyant le visage de Sibylle s’empourprer à l’exposition de sa nudité, éclata d’un rire gras. La jeune fille détourna le regard mais Robert lui saisit le

menton et la força à le regarder, hilare. Puis d’un brutal mouvement des reins, il la pénétra, jouissant des yeux écarquillés de terreur de Sibylle. Un

pieu lui déchirait les entrailles, pensa-t-elle alors, sur le point de défaillir.

Pitié, messire ! eut-elle envie de hurler. Et pendant que les larmes

ravageaient son visage, un seul nom lui vint à l’esprit : Lesceline ! Mais

Lesceline n’était plus. Robert Burdet exhala un râle rauque, roula sur le côté, laissant Sibylle baignée de son sang et de sa semence.

 

5. Genèse, I, 28.

 

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