Tu seras princesse de Tarragone

Brigite Piedfert · Chapitre 20 sur 59

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Tu seras princesse de Tarragone

Chapitre 18

 

 

— Sang du Christ ! s’exclama le Croisé. Une femme sous ce harnois ! Et qui plus est, la vôtre, mon ami !

Gaston de Béarn ne finissait pas de s’étonner de cette jouvencelle aux

traits presque enfantins, au corps gracile étouffé sous une lourde cotte de

mailles, l’épée gaillardement ceinte au côté. L’espace d’un instant, Robert

regretta d’avoir tardé à rejoindre son épouse ; s’il avait pu anticiper la

remarque du comte, il aurait ordonné à Sibylle de passer un vêtement

approprié à sa condition féminine. Quant à Sibylle, lorsqu’elle avait été

introduite auprès du Béarnais, toute à l’émotion d’approcher le héros d’Antioche et de Jérusalem, elle en avait oublié le retard de Robert.

Pourtant, quand Galtier, rentré bredouille et penaud, lui avait annoncé

auparavant qu’il n’avait pu mettre la main sur lui, elle avait pesté contre ce mari négligent et grossier qui ne s’inquiétait nullement de son sort. Ce

n’était pas qu’elle regrettât sa compagnie, mais sa position d’épouse valait

bien quelques égards ! Les fines particules descendant des cimes

embrumées vers la vallée avaient achevé de l’agacer ; elle était transie de froid et s’était collée à son vieux roncin pour en sentir la chaleur. Puis, pour

tromper l’attente, elle était allée chercher une ration de picotin pour

l’animal, et tandis qu’il l’engloutissait, elle avait regardé avec envie les

amis de Robert, Raoul de Condé et Roger de Falaise ainsi que les chevaliers

de la maison de Béarn, pénétrer un à un dans la demeure de l’abbé. N’y

pouvant plus tenir, après avoir hélé Galtier, elle lui avait confié sa monture

pour qu’il la menât à l’écurie de l’hôpital. Elle avait alors décidé de ne pas

attendre davantage le bon vouloir de Robert.

Elle se dirigeait d’un bon pas vers l’entrée du bâtiment et allait s’annoncer aux gardes qui en barraient la porte, lances croisées devant eux, quand le

cheval de son époux lancé au galop l’en avait empêchée. Robert pénétrait à

bride abattue sur l’esplanade. Il avait tiré fermement sur le mors, faisant se

cabrer l’animal, et bondi lestement à terre.

Sibylle fronça les sourcils de mécontentement. Elle allait ouvrir la bouche

pour l’incriminer mais Robert la devança et feignit de déplorer sa solitude. Bien qu’il fût sûr que ce pleutre de Galtier n’eut pas éventé la scène dont il

avait été témoin, il se dit qu’il était préférable de donner le change. Le

chevalier de Culei opta pour la ruse. Il ne fallait pas donner la moindre prise

aux soupçons de Sibylle ; il improvisa de lui témoigner un semblant de

sollicitude. Les armes du Béarnais flottant sur la litière lui suggérèrent

immédiatement la marche à suivre. Il savait l’admiration de Sibylle pour le Croisé. Il décida de l’aiguiller sur la noble figure du comte.

— Ah, ma dame, vous êtes là ! J’ai interrogé vos femmes. Aucune n’a pu

me dire où vous étiez.

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, il la saisit promptement par le

bras et l’entraîna rapidement à sa suite.

— Venez, ne tardons pas ! Le comte du Perche est arrivé. Il doit être à

l’intérieur avec Gaston de Béarn. Je serai fier de leur présenter mon épouse.

Il fut, bien sûr, impossible à Sibylle de laisser libre cours à ses reproches.

Ils s’évaporèrent d’eux-mêmes en présence des deux comtes et de toute l’assemblée de leurs compagnons. Tous observèrent sa tenue avec curiosité

et étonnement, et la rencontre qui faisait précédemment la joie de Sibylle se teinta alors d’une gêne croissante à être ainsi l’objet de l’examen de tous

ces grands seigneurs qu’elle ne connaissait pas. Elle se surprit de nouveau à

maudire Robert qui l’introduisait ainsi à la hâte sans avoir décliné sa noble

ascendance paternelle qui, elle n’en douta pas, lui aurait valu la

considération qu’elle méritait. Son embarras et sa rage croissaient sans entrevoir le moyen d’échapper à l’inconfort de la situation. Une femme

vêtue d’une élégante robe d’un vert tendre rehaussée de galons dorés fendit

le groupe des chevaliers et vint inespérément à son aide.

— Mes nobles sires, cessez donc de tourmenter cette jouvencelle ! Que

vous chaut qu’une armure cache mâle ou femelle si la personne qui la porte

voue son existence au service de Notre-Seigneur ?

Le silence qui s’ensuivit témoigna que l’embarras changeait de camp. La

femme qui tirait Sibylle de ce mauvais pas n’était autre que la comtesse de Béarn.

— Je ne dis pas, comtesse Talesa, répliqua Rotrou du Perche, mais ne

vaut-il pas mieux épargner à une femme tous les tourments de la guerre ?

Les chevaliers présents acquiescèrent dans un murmure. Il s’en trouva un

pour ajouter :

— La douceur du logis sied bien mieux à la gent féminine.

— Filer la quenouille, veiller à l’éducation de nos héritiers, sont leurs plus

beaux engagements sur cette terre, commenta un autre.

— Jamais de ma vie je n’aurais voulu exposer ma tendre épouse, la

comtesse Mathilde, aux dangers de notre expédition. Elle m’attendra dans

notre foyer de Nogent jusqu’à mon retour. C’est là que l’honneur d’une

faible femme est le mieux gardé, s’empressa d’ajouter Rotrou du Perche,

péremptoire.

Les grands yeux noirs de la comtesse s’enflammèrent d’indignation :

— Qu’est la sécurité d’un foyer quand les combats qui font rage viennent

mettre à sac un pays tout entier ? Quand les femmes ne sont pas des prises

de guerre ! Pensez-vous, beau sire, qu’une faible femme, comme vous dites,

soit incapable de défendre sa vertu ? Pour ma part, je me refuse à n’être

qu’un lot du butin ! Prenons demain une dague ou un arc, et je m’engage à

vous en faire la démonstration !

Gaston de Béarn éclata de rire devant l’air confondu de Rotrou et l’avertit :

— Je vous l’avais bien dit, mon cher Rotrou, mon épouse la comtesse Talesa est presque aussi querelleuse que son cousin Alphonse le Batailleur !

— La vaillance de son cœur n’a d’égal que sa grande piété, flagorna

Robert.

Sans succomber à la flatterie du chevalier normand, la comtesse Talesa

s’octroya le dernier mot :

— La même que celle qui anime votre digne épouse. Venez, ma chère,

pria-t-elle Sibylle en la prenant par le bras. Passons dans mes appartements,

je veux vous montrer les deux chandeliers en argent dont je veux faire

l’aumône à l’hôpital.

Puis, comme elles quittaient la pièce, la comtesse se pencha vers Sibylle,

et lui confia, juste assez haut pour être entendue de tous :

— Si nous n’y prenions garde, mon enfant, la seule place qu’ils nous

laisseraient, c’est au creux de leur lit !

 

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