Tu seras princesse de Tarragone

Brigite Piedfert · Chapitre 17 sur 59

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Tu seras princesse de Tarragone

Chapitre 15

 

— Par les couilles du diable ! hurla Robert en tapant rageusement du poing sur la table.

— Modérez votre langage, mon fils ! l’invectiva Orderic, en se signant à

l’évocation du démon.

— Modérer mon langage ? s’écria de nouveau Robert, hors de lui. Vous

me demandez de modérer mon langage quand ces mange-la-faim, qui se

sont empli la panse hier à mes noces, ont l’audace de refuser de rejoindre la

troupe de Rotrou du Perche ! Ils osent dire, mon père, qu’ils ont été bien

mal récompensés de guerroyer à ses côtés autrefois en Espagne, que les promesses qu’on leur a faites n’ont pas été tenues ! (Il observa un court

silence.) Ils ne me suivront pas !

Et empli de hargne, il envoya un coup de pied dans un panier de pommes dont la plupart roulèrent sur le sol. Le chevalier alla s’affaler sur une des

escabelles. Il ne lui restait plus qu’un espoir : qu’Orderic trouvât les mots

pour les convaincre ! Ce dernier se leva, fermement déterminé à infléchir

l’obstination de tous ces rustauds qui dédaignaient bien vite le service du Seigneur. Il revint au bout de quelques instants et s’exclama, hors de lui :

— Des mécréants ! Voilà ce que sont ces manants ! Des mécréants !

Et à son tour, il s’écroula, découragé, sur la seconde escabelle. Il avait eu

beau menacer les paysans des foudres de l’Éternel, de les envoyer rôtir en

enfer, de les excommunier tous autant qu’ils étaient, rien n’y avait fait. Les

plus audacieux avaient protesté : cette guerre en Espagne n’était pas la leur,

avaient-ils osé proférer. Comme si la cause de Dieu connaissait des

frontières ! Les plus couards s’étaient contentés de baisser la tête en

observant obstinément leurs pieds.

— Des pleutres et des mécréants ! répéta de nouveau Orderic.

Le silence retomba sur leur découragement. La vieille servante traversa la

pièce, les dévisageant sans comprendre leur abattement, puis se dirigea vers

le cellier. Quand elle revint, un broc de vin et deux gobelets en bois serrés

contre son corsage maculé de taches, elle croisa l’épouse du seigneur qui

sortait à la hâte, vêtue d’un haubert, glaive au côté et une superbe croix rutilante à la main droite ! Elle regarda la jeune femme marcher avec

résolution jusque dans la cour et secoua la tête de droite à gauche, déroutée.

L’accoutrement de sa maîtresse suscitait en elle une vive incompréhension.

Sans plus s’en soucier, elle alla se planter devant Robert et déposa le pichet

sur la table devant son maître. Celui-ci la chassa d’un geste las et agacé, en

prenant bien soin auparavant de s’approprier le flacon de vin qu’il porta à ses lèvres. Au moment d’en lamper une rasade, un inattendu brouhaha

venant de l’extérieur le surprit ; il faillit s’étouffer et pesta tout en essuyant

le liquide de son menton d’un revers de la manche. Les bruits de voix

s’amplifièrent. Intrigué, il déposa le récipient sur la table puis se hâta de

rejoindre la cour de la masure. Il resta bouche bée devant la scène qui se

déroulait sous ses yeux.

Les villageois qui ne voulaient pas s’enrôler pour la croisade s’attardaient

maintenant, sous une pluie battante, dans la cour de la maison forte.

Beaucoup tenaient par la bride le mulet de la carriole où s’entassaient femmes et enfants des alentours, encore somnolents des excès de la veille ;

d’autres encore, grimpés sur un âne, se retournaient vers la cour, subitement freinés dans leur départ ; certains, équipés de vieux sacs en toile, s’abritant

ainsi des averses avant d’entreprendre leur long chemin de retour vers leurs

cabanes, en relevaient les pans pour mieux voir ce qui se passait là. Plus

rien ne les retenait pourtant à Culei, avait amèrement constaté Robert

auparavant. Mais tous les regards convergeaient vers un point précis : l’endroit où se trouvait Sibylle. Galtier, qui aidait à déblayer la cour des

tréteaux et des barriques du festin antérieur, l’avait rejointe. Cette dernière,

juchée en armure sur une botte de paille, clamait à leur intention :

— Vaillants habitants de Culei !

Tous ceux qu’elle interpellait ainsi regardaient, fascinés et ébahis, cette

jouvencelle qui ne manquait pas d’audace de s’adresser à eux, vêtue comme

son chevalier d’époux. Sibylle poursuivit :

— Il y a en Aragon un roi qui lève des milliers de soldats pour bouter les Sarrasins hors d’Espagne.

Certains de ceux qui étaient là, ne comprenant pas l’intérêt de ses paroles,

commencèrent à lui tourner le dos. La curiosité qui les avait piqués devant

ce bout de femme qui usurpait les prérogatives de son époux s’émoussait

déjà. Sibylle ne se découragea pas et reprit :

— Ce roi, c’est Alphonse le Batailleur, le bien nommé. Le comte Rotrou

du Perche est son cousin.

Un paysan qui ne l’avait pas reconnue, encore abruti de la beuverie de la

veille, l’apostropha :

— Et d’abord, qui es-tu, toi, la donzelle pour nous retarder ainsi ?

La femme qui l’accompagnait lui jeta un regard furieux assorti d’un coup

de coude dans les côtes. Elle le moucha, pour la plus grande joie des

assistants qui se mirent à rire de son effronterie :

— La femme du maître, âne bâté !

L’homme, confus, ôta le bonnet de sa tête et le tritura entre ses doigts sous

le regard moqueur de tous les manants.

Sibylle gonfla la poitrine et, encouragée par un regard complice de

Galtier, continua avec détermination :

— Le sang qui coule dans les veines de leur famille commune commande

à son noble cœur de chrétien de répondre à l’appel du roi, son cousin.

— C’est pas le mien, de sang ! trancha abruptement l’homme au bonnet.

— Qui sait ? lança un des assistants.

Tous s’esclaffèrent. L’homme haussa les épaules et récolta une calotte de

sa femme qui le sermonna :

— Vas-tu te taire, nigaud !

Les rires redoublèrent. Sibylle, considérant qu’elle avait une alliée dans la

place, puisa dans l’intervention de la femme la volonté de poursuivre sa

démonstration :

— Ils sont cousins, oui ! Et comme nous, ils sont enfants du Seigneur. Le

même sang coule dans nos veines et dans celles de nos frères chrétiens

d’Espagne.

— C’est pas faux, acquiesça un manant en se tournant vers les autres.

Un vieillard protesta :

— Pour ce qu’ils nous ont récompensés, nos frères d’Espagne, comme

vous dites ! Mon grand-père était à Barbastro en l’an de grâce 1064 et il en

est revenu Gros-Jean comme devant !

Plusieurs approuvèrent sa remarque d’un mouvement de la tête. Robert, pour lequel combattre aux côtés de Rotrou et de Gaston du Béarn avait été

un honneur, avança d’un pas vers les mécontents, le visage hostile, prêt à

châtier les impudents. Il alla se placer devant cette surprenante épouse qui,

subitement, faisait de sa lutte de croisé de la foi son propre combat.

— Laissez-la parler ! trancha une villageoise qui s’était rapprochée de

Sibylle et attendait la suite de son discours, suspendue à ses lèvres.

Elle n’était pas seule à guetter ses paroles. Agnès aussi était sortie de la

masure. Par mimétisme, la vieille servante l’avait suivie, et toutes deux,

postées sur le seuil de la maison, prenaient la mesure du revirement qui

s’opérait sous leurs yeux.

Sibylle enchaîna :

— Oublions les perfidies passées ! Vos aïeux étaient en Terre sainte, vos pères à Antioche ! C’est grâce à leur audace que la Vraie Foi de Notre-

Seigneur a été rétablie dans la cité de Jérusalem, ne laissez pas l’infidèle

menacer la chrétienté jusqu’à nos portes ! Laisserez-vous l’idolâtrie envahir

le royaume d’Espagne ? Faites vôtre le courage de leur jeunesse !

En entendant le nom de Jérusalem, un frisson d’orgueil parcourut

l’assistance. Robert lui-même ne put rester insensible à cette évocation. À

l’égal de tous les vétérans des croisades présents, il avait encore à l’esprit

les souffrances endurées là-bas en cette terre étrangère. Elles n’avaient

d’égal que la fierté d’avoir arraché la ville sainte aux païens. Certains bombèrent le torse, d’autres redressèrent la tête et captèrent les regards

admiratifs des femmes ; et tous alors comprirent la portée des paroles de Sibylle. Sa voix s’éleva de nouveau dans le silence qui s’imposait parmi

l’assistance troublée et émue. La main de Robert se referma avec émoi sur

l’épée qui avait œuvré pour le Christ.

— L’exemple du valeureux Charlemagne ne nous montre-t-il pas le

chemin ? clama Sibylle. Mettons nos pas dans les siens ! Allons établir nos campements au pied des murailles de Saragosse ! Arrachons Saraqusta la

Maure aux griffes des gentils ! Deus lo vult6, mes frères ! Deus lo vult !

termina-t-elle en brandissant la croix de Robert.

Elle éleva le précieux crucifix au-dessus de sa tête. Robert mit aussitôt un

genou en terre, dégaina son épée, vaillante compagne d’infortune et de

gloire, éternellement dédiée au service de Dieu, et appuya les deux mains

sur le pommeau. Les humbles manants qui entouraient le couple de leurs

seigneurs l’imitèrent.

Le spectacle de tous ces villageois agenouillés devant Sibylle arracha un rire niais à la servante édentée. Agnès, le visage barré par la contrariété, la

fulmina du regard. Sibylle gagnait une manche dans une partie que la sœur

de Galtier aurait juré perdue d’avance. Sa jeune maîtresse, dominant la

masse des paysans recueillis, échine courbée, portait toujours à bout de bras

la croix du Christ. Une clameur unanime monta dans le ciel :

— Deus lo vult !

Une brise souffla soudain, dispersant les nuages de pluie. Le ciel

s’éclaircit, lumineux. Aussi rapide qu’un claquement de fouet, le soleil

darda ses rayons sur les joyaux du crucifix qui scintilla alors de mille feux

coruscants. Sibylle joignit de nouveau sa voix à celle de tous ceux qui

restaient inclinés devant elle. Elle sourit. La volonté du Seigneur lui

montrait la voie.

 

6. Cri d’acclamation signifiant en latin : c’est la volonté de Dieu.

 

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