Tu seras princesse de Tarragone
Chapitre 36
Durán Pixón ressortit dépité des appartements de Sibylle. Les nouveaux arrivants lui avaient pourtant affirmé qu’il s’agissait d’une femme d’une
grande bienveillance ; certains lui avaient relaté le dévouement exemplaire
dont elle avait fait preuve en recueillant Lescelin. Avec ingénuité, le
magistrat avait cru que la dame Burdet pourrait infléchir la volonté de son
mari. Mais Robert avait habilement manœuvré. Il ne lui avait pas échappé
qu’il aurait besoin de l’appui de l’Église pour s’assurer du contrôle total de
la ville. Sibylle en avait l’estime ; grâce à son intercession, elle pouvait
servir ses desseins de gloire et d’expansion. Elle avait été la première à être
avertie de sa résolution de raser le sanctuaire mauresque. La réponse qu’elle donna à Pixón fit vaciller les dernières illusions du magistrat.
— Je le voudrais que je ne le pourrais pas, messire Pixón. Cela n’entre pas dans mes attributions. Le chevalier, mon seigneur et maître, est le
gouverneur de cette cité. Il décide de son avenir.
Le magistrat crut déceler une once d’ambiguïté dans les propos de la
jeune Normande.
— Mais dame Burdet, le voulez-vous réellement ?
Le silence s’était soudain installé. Sibylle avait croisé les mains, un instant
absorbée par ses pensées. Ses rêves de jeune fille n’étaient pas si loin ; elle
s’était longtemps imaginée en artisane d’une reconquête spirituelle, c’était
le seul point qui la rapprochait de Robert. Elle planta ses yeux dans ceux de
Pixón et, en guise de réponse, lui renvoya une question :
— Messire Pixón, avez-vous vu comme moi ces captifs enchaînés sortir
hagards des geôles mauresques ? Ignorez-vous les brimades dont nos frères
dans le Christ ont été victimes ?
Le magistrat connaissait parfaitement les humiliations subies par la communauté mozarabe. Elle avait payé cher son attachement sincère à la
chrétienté et avait dû se plier autrefois aux exigences de l’envahisseur.
Dépossédés de leurs terres, soumis à des taxes exorbitantes sur le bétail et
les récoltes, les mozarabes vivaient la plupart du temps dans la misère.
Dhimmis ? Des protégés, oui, mais à quel prix ? Construire des églises, il n’y fallait pas penser, réparer celles qui tombaient en ruine était interdit,
quand on n’affublait pas les plus récalcitrants de masques de porc pour leur
rappeler leur impureté ! Quand la première cloche de Tudela appela à
l’office divin, nombreux furent alors les mozarabes reconnaissants qui
s’agenouillèrent, pétrifiés de bonheur. Sibylle en avait eu les larmes aux
yeux. L’esprit empli de cette vision, elle reprit :
— Je ne peux que me réjouir de l’édification prochaine de l’église Santa
María. C’est justice d’effacer tout ce qui a écarté nos frères humiliés du
Seigneur. Nous raserons la mosquée.
Agnès elle-même en avait éprouvé un vif dépit. Non pas que la
destruction de l’édifice la chagrinât, non, elle servait exclusivement ses
propres intérêts ; elle s’y accrochait comme un molosse à sa proie. Elle
pressentait que l’adhésion totale de Sibylle au dessein de son mari risquait
fort de fissurer les premières pierres du fragile édifice de son ascension sociale. Quand Robert l’avait installée dans sa propre maison, porte
Ferreña, elle avait jubilé de joie. Il la visitait certes toutes les nuits, mais
après leurs ébats, il retournait loger dans son château de gouverneur. Auprès de Sibylle…
Se contenter de cette deuxième place l’exaspérait maintenant au plus haut
point. Elle enrageait à l’idée de laisser marquer des points à Sibylle. Mais
rien n’était encore perdu. La concubine de Robert se prit à penser que cette
mosquée rasée ne lui serait peut-être pas aussi funeste qu’elle se l’était figuré. Agnès avait l’intuition qu’une opportunité allait s’offrir à elle ; elle
ne la laisserait pas passer. Elle avait promis à Guillem de l’emmener le
lendemain jusqu’à l’esplanade où se déroulerait le spectacle inédit. Depuis
que son fils avait entendu son père faire allusion à la destruction de
l’édifice, celui-ci ne tenait plus en place. Il ne se passait pas un seul instant
que le gamin, armé de son épée, ne jouât au pourfendeur de Maures,
s’appliquant avec entrain à fracasser les jarres et à éventrer les paniers
traînant à sa portée. Les réprimandes de Galtier n’avaient eu aucun effet sur lui, et avec un plaisir non feint, Robert l’encourageait à poursuivre ses
exploits.
Le jour venu, Agnès partit de bonne heure en compagnie de son frère, de
Guillem et de Lescelin. Ils se mêlèrent à la foule des Maures réunis là ;
sommés pour la plupart d’entre eux d’assister à l’anéantissement du
bâtiment, les hommes roulaient des yeux effarés, les femmes pleuraient,
d’autres se tordaient les mains de chagrin, impuissants. Assis sur des cathèdres juchées sur une estrade surélevée, Robert et Sibylle leur faisaient
face, protégés par un cordon de gardes entourant la place. Le chevalier fit
un signe de la main à son second, et Raoul indiqua d’un mouvement de tête
à une demi-douzaine de sapeurs qu’ils pouvaient commencer leur travail.
Quand le premier coup de maillet s’abattit sur une des colonnes de la
mosquée, un murmure de réprobation s’éleva tandis que les femmes
horrifiées poussaient des cris et que les hommes, tenus en respect par la troupe, serraient les poings de rage.
Guillem trépignait de joie sur place. Lescelin, quant à lui, observait la
scène, mutique, tandis que son regard allait des pierres descellées aux
visages bouleversés de ceux qui assistaient, impuissants, au démembrement
de leur sanctuaire. Au fond de lui-même, le jeune Mauresque semblait
partager leur souffrance. De temps à autre, Agnès lui jetait un regard à la
dérobée et percevait le trouble qui l’affectait. Arguant qu’il n’y voyait rien,
ce fut ce moment que choisit Guillem pour demander à son oncle de le hisser sur ses épaules.
— Je ne le peux pas, Guillem, tu le sais bien, lui répondit ce dernier en lui montrant la bosse de son dos.
L’enfant se renfrogna et rétorqua avec suffisance :
— Mon père, lui, le peut !
Il lâcha soudainement la main de Galtier, alla se planter devant Agnès et
décréta :
— Je veux aller voir mon père !
— Hélas, nous n’y sommes pas autorisés.
Elle allait caresser la joue de l’enfant pour le consoler quand celui-ci
fendit d’un trait la rangée où ils se trouvaient, aussitôt talonné par Galtier.
Lescelin amorça le geste de les suivre, mais Agnès le retint par le bras.
— Laissez-moi le rattraper, dame Agnès ! implora-t-il.
— Galtier va s’en charger, ne t’inquiète pas.
— Mais s’il se perd ?
— Il n’y a rien à craindre. Il sait où est son père.
L’enfant n’insista plus. Agnès reprit :
— De plus, ta place est ici.
— Près de vous, dame Agnès, lui répondit-il en souriant.
— Tu n’aurais pas préféré plutôt être aux côtés de Sibylle ?
L’enfant dénia de la tête.
— Tu as raison, les tiens sont là, lui souffla-t-elle à l’oreille, c’est là que
tu dois être.
Comme Lescelin ne disait rien, elle poursuivit :
— C’est bien naturel. Ils font un peu partie de ta famille. Tu vénérais leur
dieu autrefois.
Le mutisme de l’enfant s’accentua. Du bout du pied, il jouait à pousser un caillou comme s’il ne voulait pas accorder la moindre importance aux
propos de la mère de Guillem. Celle-ci, notant sa perturbation, ajouta :
— Et si Sibylle ne t’avait pas arraché à ton grand-père, tu l’adorerais
encore.
Lescelin cessa tout mouvement et planta ses grands yeux stupéfaits dans
ceux d’Agnès.
— C’est Sibylle qui t’a enlevé aux tiens, je le sais, dit-elle en lui prenant
la main. Elle aurait aimé jusqu’à en effacer le souvenir.
Elle lui ouvrit la paume et déposa en son creux la main de Fatma qu’elle
avait récupérée lors du baptême de Lescelin.
— Mais vois-tu, ton dieu ne l’a pas voulu ainsi. Et moi non plus. Tu peux compter sur moi, Lescelin, termina-t-elle en refermant les doigts de l’enfant
sur le bijou.
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