Tu seras princesse de Tarragone

Brigite Piedfert · Chapitre 26 sur 59

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Tu seras princesse de Tarragone

Chapitre 24

 

 

Dès le lendemain matin, hommes et femmes se mirent au travail avec un regain d’ardeur. L’automne touchait à sa fin et il convenait de prendre

d’urgentes dispositions avant l’arrivée de l’hiver. Jusque-là, l’endroit

n’avait accueilli qu’une dizaine de soldats, mais Robert avait reçu l’ordre de

s’installer à Juslibol avec ses hommes et leurs familles. Ils apprendraient

ainsi à connaître ensemble une terre dont ils seraient bientôt les colons. À

peine étaient-ils arrivés que le chevalier normand instaura des tours de

garde et ordonna que, par sûreté, on lâchât pendant la nuit les deux dogues

qu’il avait amenés avec lui. Puis, après avoir dormi à la belle étoile, Robert passa au crible chaque recoin de la forteresse. Il inspecta minutieusement

les pans de la muraille, explora de fond en comble les dépendances et

décida de l’emplacement de son logis. Il se réserva pour Sibylle et lui la grande tour carrée centrale dont le deuxième étage serait parfait pour leur

chambre nuptiale. Le rez-de-chaussée servirait de cuisine et de réfectoire.

Cette nuit-là, Sibylle et ses compagnes harassées y avaient dormi à poings

fermés sur d’inconfortables paillasses de fortune ; la présence de femmes n’ayant jamais été envisagée dans l’enceinte de Juslibol, aucune commodité

ne les y attendait. Le seul représentant du sexe masculin autorisé à passer la

nuit à leurs côtés fut Galtier, dont Sibylle était bien déterminée à ne plus se

séparer. À l’instar des hommes, toutes les dames de Culei furent sur pied

dès l’aube, prêtes à prendre possession des lieux à leur tour.

Quand Sibylle fit irruption avec ses femmes et Galtier sur l’esplanade de

la forteresse, Robert s’activait déjà et distribuait ses ordres à la petite troupe

réunie autour de lui. Il héla un Normand râblé, au bonnet de toile engoncé

sur la tête et dont les jambes arquées laissaient supposer de longs entraînements équestres.

— Le Cauchois, prends deux hommes avec toi ! Sortez les chevaux de

l’écurie, réparez les râteliers et remplissez-les de paille fraîche. De saines

montures bien soignées pourraient bien faire la différence si ces maudits

Sarrasins nous attaquent !

Sans attendre la réponse du dénommé Cauchois, il enchaîna :

— Et toi, Martin, emmène les plus jeunes garder les chèvres et consolide

leur enclos. Il faudrait aussi construire un poulailler.

En entendant le mot « poulailler », Galtier eut un mouvement de recul et

d’un pas de côté hâtif se dissimula derrière Sibylle, qui de la main l’aida à

se cacher dans son dos. Leur petit manège n’échappa pas au chevalier

normand, qui n’avait de toute façon nul désir de s’embarrasser de cet être contrefait, fût-il le frère d’Agnès. Il jeta un coup d’œil à la ronde pour

trouver l’homme susceptible de s’acquitter de cette tâche. Jean, un des

paysans venus de Normandie, s’avança :

— Je m’en charge, dit-il.

— C’est ce qu’il me faut, le flatta-t-il, un homme fort et musclé, pas une

poule mouillée ! termina-t-il pour moucher Galtier.

Tous rirent de sa saillie, et Mathilde, l’épouse de Jean, se redressa

fièrement, malgré son ventre arrondi par l’enfant qu’elle portait. Robert

poursuivit :

— Et n’oubliez pas, après none, nous commençons l’entraînement ! Ce

n’est pas pour les gringalets, ajouta-t-il encore en tapant sur l’épaule de Martin, réjoui de la familiarité du chevalier.

Puis, s’adressant aux quelques hommes qui attendaient ses directives, il

poursuivit :

— En attendant, nous irons colmater les brèches dans la muraille nord.

Les femmes les regardèrent se disperser un moment puis se tournèrent toutes vers Sibylle, en attente de ses instructions. Il tardait aussi à la jeune

femme de déployer ses capacités d’intendante. Si elle était restée à Culei,

elle aurait eu tôt fait de prendre les choses en main, le taudis où son époux

projetait de la faire vivre en aurait eu bien besoin. En tant qu’épouse de

seigneur, il lui revenait de pourvoir à l’approvisionnement et à la bonne

marche de sa maison. Elle entendait encore les paroles de son père résonner

à ses oreilles. Combien de fois ne lui avait-il pas seriné qu’un jour elle

serait, elle aussi, seigneur sur ses terres anglaises ! Dorénavant, son foyer était en Espagne. En Espagne, oui ! Pas à Culei, encore moins à Sidmouth !

C’est là qu’elle ferait sa vie ! Elle en avait la ferme conviction. Elle regarda

ses compagnes ; tout comme elle, ces femmes avaient fait le choix de se

forger une nouvelle existence. Elle arbora un grand sourire et déclara :

— À nous de jouer, maintenant !

Une activité débordante s’empara alors de toute la troupe féminine. Elles

allèrent aux charrettes décharger les précieuses cargaisons de sacs de blé et d’orge, les mortiers où on pilerait les grains pour en tirer la farine qui

donnerait de grosses miches dorées, les longues pelles qui les sortiraient du

four. Margaux, la meunière de Culei, jugea celui de la forteresse trop petit

pour la dizaine de familles qu’elle accueillait maintenant, et embaucha

Galtier et Nicolette, la rêveuse de licornes, à faire du mortier pour en

construire un de capacité plus grande. On confia la garde des plus jeunes enfants à Roselyse. Guillaumette et Jeanne s’attelèrent aux travaux

d’aiguille ; il fallait remplacer les paillasses trouées par de solides matelas,

bien fournis de paille. Sibylle demanda à Aëlis de seconder Agnès afin de

constituer une réserve de simples et d’onguents. Juslibol bruissait d’allées et

venues incessantes et résonnait du bruit des cognées et des maillets fendant

bûches et pierres. Les femmes couraient embrasser leurs marmots,

relevaient leurs manches, s’épongeaient le front et dans la bonne humeur

comptaient les balles de laine à carder, les poteries à entasser aux cuisines et les rations à préparer. Et quand, après le repas commun, l’une d’elles

souffla :

— Enfin, nous allons pouvoir nous reposer.

Sibylle la contredit aussitôt, et, imitant facétieusement le maître des lieux :

— Comment cela, nous reposer ? Après none, nous commençons

l’entraînement !

Toutes écarquillèrent les yeux de surprise. Si quelques-unes furent effrayées de la proposition, la plupart sourirent malicieusement. Manier des

armes, en voilà une nouveauté ! Jamais un homme ne les avait invitées à le

faire ! Une femme allait donc le leur enseigner ? Elles se regardèrent,

émoustillées. Auraient-elles eu cette audace en restant à Culei ?

Les hommes aussi s’en amusèrent, et Robert lança à la cantonade,

narquois :

— Prenez plutôt garde, ma douce, de ne pas vous blesser aux fuseaux de

votre quenouille !

Comme les hommes se levaient en riant, Sibylle répliqua :

— Il est vrai que nous savons parfaitement les effiler ; nous en ferons

autant de nos flèches !

Leurs compagnons n’attachèrent guère d’importance à ses propos, qui,

dans la bouche d’une femme, même martialement harnachée, n’en

résonnaient pas moins comme une provocante boutade puérile. Ils firent

cercle autour de Robert qui, dans un premier temps, avait prévu d’évaluer

les aptitudes à la lutte de ces paysans plus habitués à manier la fourche que l’arbalète. Raoul de Condé et Roger de Falaise, qui l’accompagnaient

depuis leur départ de Normandie, le seconderaient dans l’entreprise. Sibylle,

quant à elle, préféra une initiation au tir à l’arc. Tandis qu’elle récupérait

une vieille toile mitée qu’elle tirebouchonna et ficela à un pieu pour en faire

une cible en lui donnant vaguement l’aspect d’un tronc humain, elle envoya

Galtier chercher son arme et son carquois. Les leçons paternelles n’avaient pas été vaines, et si Robert l’avait déjà oublié, elle, savait qu’elle excellait

dans cette pratique et se disposa à en faire la démonstration. À l’exception

d’Agnès, arguant qu’il lui restait à entreposer les herbes séchées de ses

remèdes dans la cuisine, toutes leurs compagnes se regroupèrent autour

d’elle.

Sibylle se campa sur ses deux jambes, plaça la corde dans l’entaille d’une

des flèches, éleva l’arc dans les airs et le banda de toutes ses forces. Puis

elle visa l’amas de chiffon et tira. Le trait vrombissant alla se ficher au cœur

de la cible. Effrayée, Roselyse sursauta, tandis que les autres femmes, médusées un instant, se mirent à battre des mains d’admiration. La jeune

guerrière abaissa son arc et tandis que Galtier courait récupérer la flèche, Sibylle demanda à la ronde qui voulait prendre la suite. Guillaumette eut un

petit rire nerveux quand Sibylle lui tendit son arc ; elle n’osait pas, jamais

encore elle n’avait vu de femme s’exercer au tir. Aëlis recula d’un pas

quand, à son tour, Sibylle lui proposa l’arme, l’audace lui manquait.

Margaux s’approcha et, caressant la corde de l’index, la fit vibrer et s’exclama en souriant :

— Moi, je veux bien essayer !

Et alors, la meunière de Culei, bloquant sa respiration, s’empara de l’arc

et imita leur maîtresse. Le trait alla s’empaler dans la loque miteuse et la

transperça de part en part, provoquant les cris de joie de ses compagnes.

Devant le succès de sa tentative, elles ne voulurent pas être en reste et

chacune put tester ses capacités.

Les hommes, qui s’étaient octroyé une pause, les regardaient, moqueurs, et commentaient entre eux chaque tir. Quand Mathilde tenta, elle aussi,

l’exercice, les rires redoublèrent. Son ventre de future mère l’embarrassait

et elle chercha longuement la meilleure position. Mais la posture était par

trop incommodante et elle en fut déséquilibrée. La flèche dévia alors de la

trajectoire prévue et alla se planter dans le bonnet du Cauchois qui, de rage,

arracha son couvre-chef, passa le doigt au travers du trou et les invectiva :

— Maudites femelles, ça veut jouer au soldat et ça ne fait que singer les

hommes !

Et comme il était célibataire, un de ses compagnons le railla :

— Et toi, te voilà obligé de jouer les ravaudeuses !

Le Cauchois, devenu la risée des hommes et des femmes, haussa les

épaules et, déconfit, leur tourna le dos.

Le soir tombait et Robert décréta que l’on reprendrait l’entraînement le lendemain. Bien qu’elle sût qu’elles étaient désavantagées par rapport à

leurs compagnons, Sibylle en proposa autant à ses femmes. En effet, celle-

ci, contrairement à son époux, ne disposait que de son seul arc et la pratique

du tir s’en trouverait forcément ralentie. À défaut d’arcs en quantité

suffisante, il fut convenu que toutes iraient alors se procurer du bois, des

pierres aiguisées ou des fragments d’os ou de poteries tranchants pour

fabriquer des flèches.

— Sans oublier des plumes pour les équilibrer ! précisa Galtier en clignant de l’œil dans la direction de Sibylle, qui lui sourit avec complicité.

 

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