Tu seras princesse de Tarragone
Chapitre 25
— Personne ne passe ! Ordre de messire Burdet !
Inflexible sur ses jambes torses, le Cauchois campait sous la petite arche
de l’entrée de Juslibol. La pique fichée en terre, l’œil suspicieux, il toisait
avec méfiance la troupe féminine qui prétendait passer outre les ordres de
son maître parti en reconnaissance dans les alentours. L’air était vif et le
vent mordant, mais les brumes habituelles s’étant dissipées, le chevalier
avait voulu mettre à profit cette bonne visibilité pour explorer les environs.
Robert avait été formel : nul ne pouvait sortir de l’enceinte fortifiée sans
son autorisation préalable.
Les femmes se regardèrent, déçues. Elles s’étaient fait une joie de cette
expédition inédite et s’étaient équipées de sacs, de serpes et de haches pour
collecter les pierres et les branches nécessaires à la confection de leurs arcs. Elles rebroussèrent chemin. Sibylle, un instant dépitée, leur jeta un regard
fugace. Elles étaient bien promptes à renoncer, songea-t-elle avec
amertume. Mais pas elle ! Elle observa attentivement le Cauchois. Le front
bas, vrillé à sa lance, il n’en démordrait pas de sitôt. La jeune chevalière décida pourtant de revenir à la charge.
— Sais-tu bien que tu parles à l’épouse de ton seigneur ? Cet ordre ne
vaut pas pour moi.
De sa main libre, le garde entêté se gratta le menton ; peut-être fallait-il y
regarder à deux fois avant de contrarier la jeune dame Burdet. Elle avait du
caractère, lui avait-on rapporté. Sibylle reprit espoir ; elle le sentait dubitatif
quand un homme en haubert sortit d’un renfoncement de la muraille. Raoul
de Condé, le second de Robert, veillait au grain. Il trancha :
— Vous avez bien entendu, dame Sibylle, personne ne franchira cette porte sans la permission de Robert, ni vous ni aucune autre.
Le Cauchois acquiesça de la tête, satisfait d’être conforté dans son bon
droit. L’autorité lui donnait raison.
C’était à désespérer, pensa Sibylle, la rage au cœur. Il n’y avait
décidément rien à tirer des deux cerbères. Qu’à cela ne tienne ! Elle
gratterait la terre de la forteresse avec ses ongles s’il le fallait, débroussaillerait la moindre parcelle quitte à s’égratigner jusqu’au sang,
mais ses femmes auraient leurs arcs ! Ce serait bien le diable si
n’apparaissaient pas quelque pierre taillée ou un quelconque éclat de grès
dans les décombres de la muraille. La collecte serait peut-être moins
fructueuse mais elles trouveraient !
À grandes enjambées, elle rejoignit ses compagnes. Celles-ci s’apprêtaient à reprendre leurs activités quotidiennes. Une pensée traversa soudain son
esprit. Il en manquait une… Agnès !
— Où donc est Agnès ? s’exclama-t-elle, faisant ainsi se retourner le
groupe vers elle.
Toutes se regardèrent, déconcertées. Aucune d’entre elles ne le savait. Le
plus souvent, Agnès prétextait une tâche à la cuisine pour éviter leur
compagnie. C’était sa façon de leur signifier que la maîtresse du seigneur,
fût-elle obligée de rester dans la clandestinité, avait un statut particulier qui
n’avait rien de commun avec ces villageoises mal dégrossies. La servante ne semblait tolérer qu’Aëlis, la jeune fille que Sibylle lui avait assignée
pour ranger les simples de leur petite droguerie. La dame Burdet aperçut cette dernière et répéta sa question. Aëlis, visiblement embarrassée, rougit
et baissa les yeux. Mais l’épouse du maître insistait, elle ne put se dérober.
— Messire Robert l’a emmenée pour cueillir des herbes afin de compléter
les nôtres.
Ainsi, personne ne pouvait sortir ! enragea Sibylle, furieuse. Sauf cette margoton affriolante qui ne se pliait que de mauvaise grâce à ses ordres
mais devançait les moindres désirs de son époux. Elle ne savait pas ce que
mijotait la donzelle – ou plutôt si, elle le supputait, la comtesse Talesa l’en
avait avertie : nombre d’hommes mariés entretenaient sans vergogne des
concubines, sans que personne d’ailleurs n’y trouvât rien à redire – mais il
n’était pas dit que cette mijaurée obtiendrait aussi facilement ce qui lui
revenait de droit à elle, la femme Burdet !
— Reprenez vos haches et vos sacs ! cria-t-elle. Nous ne pouvons pas sortir mais rien ne nous empêche d’arpenter cette cour de long en large pour
y dénicher ce dont nous avons besoin.
Elle fit volte-face et se dirigea énergiquement vers le pied de la muraille.
Galtier lui emboîta le pas et les femmes suivirent. Et ce fut alors un curieux
spectacle que de les voir, ainsi que leurs enfants, agenouillées dans la
caillasse ou les hautes herbes pour en extirper débris de céramique ou
pierres de taille. Elles s’accrochaient aux ronces pour atteindre de beaux rameaux souples et allongés, et parfois un cri fusait. Toutes les têtes se
relevaient. L’une d’elles avait trouvé un éclat de carreau vernissé, une autre
un silex tranchant ; les enfants couraient en se bousculant pour admirer la
trouvaille, et l’enchantement se lisait sur tous les visages. À la fin de
l’après-midi, chacun put s’extasier devant les minuscules trésors amassés
sur la toile d’un vieux sac : il y avait là de quoi faire une cinquantaine de flèches et une vingtaine d’arcs ! Galtier soupesait les pierres, les triait selon
leur grosseur et calibrait les branches, écartant celles qui étaient inutiles. Il
s’interrompit un instant, pensif, et regarda Sibylle.
— Nous n’avons toujours pas de plumes… J’en ai vu de très belles à
l’extérieur.
— Mais nous n’avons pas le droit de sortir, déplora Nicolette.
— Pas le droit, pas le droit…, répondit-il en souriant malicieusement.
— Vous ne passerez pas, messire Galtier, l’avertit encore Nicolette en désignant du menton les deux gardes de la porte.
— Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, lança-t-il, facétieux, en
copiant l’expression qu’il entendait souvent dans la bouche des Normandes.
Il guigna de l’œil et détala en direction de la muraille nord. Une brèche
n’y avait pas été complètement comblée. Il s’y faufilerait !
Sibylle confia à Margaux le soin de ranger leurs trouvailles, ordonna à
Guillaumette de faire de la colle avec les os du repas précédent pour
l’assemblage des plumes, puis, après s’être assurée que les deux gardiens de l’entrée ne s’intéressaient pas à elle, se dirigea à son tour vers la partie
septentrionale de la muraille. Elle grimpa lestement l’escalier et du haut du
rempart chercha Galtier des yeux. Celui-ci se retourna et lui fit un signe de
la main. Puis il s’enfonça dans un bosquet et disparut de sa vue. Sibylle
guetta les alentours. Tout semblait calme. Pourtant, le remords commença à
la tarauder, elle n’aurait pas dû laisser son ami seul ; on ne savait pas ce que
pouvaient cacher ce petit bois et ces fourrés. Elle frémit d’angoisse en se
rappelant le Mont des pendus.
Elle observa de nouveau les alentours. Il lui sembla avoir détecté un léger mouvement dans un buisson à l’orée du bosquet. Elle scruta plus
attentivement les hautes herbes. Elles tremblèrent de nouveau ! La tête de
Galtier en émergea soudainement. Celui-ci regarda hâtivement à droite puis
à gauche, en sortit précipitamment et se mit à courir à toute vitesse en
direction de la forteresse. Deux individus enturbannés, surgis des
profondeurs de la forêt, s’élancèrent derrière lui en hurlant, un cimeterre à la main. Le cœur de Sibylle s’étrécit dans sa poitrine. Son arc ! Elle n’avait
pas pris la précaution de se munir de son arc ! Elle dégringola les marches
et courut le chercher. Quand elle reprit son poste, la distance entre Galtier et
ses poursuivants s’était dangereusement réduite. Elle banda son arc, visa
l’un des deux hommes et tira. La flèche atteignit l’un des deux assaillants en
plein cœur, et tandis qu’il s’effondrait, son compagnon, stupéfait et furieux, leva le poing dans sa direction et lui lança des imprécations dans une langue
qu’elle ne comprenait pas. Elle n’entendait que les cris de Galtier, réclamant
à en perdre haleine qu’on lui ouvrît la porte.
— Ouvrez la porte ! hurla-t-elle à son tour au Cauchois et à Raoul tandis
qu’elle ajustait son deuxième tir.
Terrassé à son tour, le poursuivant de Galtier tomba face contre terre à
l’entrée de Juslibol tandis que Galtier y pénétrait, essoufflé et en sueur. La
flèche de Sibylle avait raté sa cible : Robert, de retour de son inspection et
alerté par des cris suspects, s’était jeté à bas de sa monture ; c’est lui qui avait fait mouche !
Fou de colère, le chevalier enfourcha de nouveau le cheval sur lequel Agnès avait suivi, morte de frayeur, le sauvetage de son frère. Celle-ci n’eut
que le temps de s’agripper à la taille de Robert car, sans mot dire, il partit au
grand galop vers l’enceinte fortifiée dans laquelle il ne tarda pas à son tour à
s’engouffrer, talonné par ses compagnons. Toute la communauté de Juslibol
s’était précipitée vers le rescapé, Sibylle en tête. Hommes et femmes l’entouraient, avides maintenant d’entendre de sa bouche ce qui lui était
arrivé. Robert jeta un coup d’œil autour de lui, mit pied à terre en un éclair
et fendit le groupe en hurlant. Il écumait de rage :
— Où est ce maudit avorton qui a osé enfreindre mes ordres ?
À peine l’eut-il aperçu qu’il se rua, furibond, sur le jeune homme qui
reprenait tout juste son souffle, et l’attrapa par le col.
— J’avais interdit qu’on sorte ! gueula-t-il de nouveau. Tu as mis ta vie et
celle des nôtres en danger. Je ne peux le tolérer !
La nausée saisit Sibylle. Les invectives de Robert étaient identiques à
celles de Guillaume Capra autrefois. Elle se revit, là-bas, à Sidmouth,
contrainte par son père à fouetter son ami. La jeune femme se rappela le
goût amer des larmes qu’elle n’avait pu ravaler, la morsure du fouet sur ses
chairs, l’humiliation de son infériorité d’enfant impuissante à lutter contre
la tyrannie paternelle. Mais elle n’était plus une enfant ! Et au moment où
son époux levait la main sur Galtier, en un bond, elle s’interposa résolument entre les deux hommes, et comme il allait gifler son ami, telle une
implacable tenaille de fer, les doigts de Sibylle enserrèrent son poignet et
elle l’en empêcha.
— Galtier est mon serviteur. Vous n’y touchez pas ! affirma-t-elle sans
sourciller.
Robert, interloqué par les yeux enflammés de hargne et de détermination d’une épouse qu’il avait espéré malléable, tressaillit de stupeur un instant. Il
comprit que rien ne ferait fléchir la guerrière. Interloqué, le chevalier
normand recula en titubant et, dans un vain espoir de ne pas perdre la face,
envoya brutalement Galtier rouler à terre et quitta piteusement l’enceinte de
Juslibol. Agnès suivit son amant du regard, puis observa l’épouse
récalcitrante qui venait de triompher. Sibylle passait son bras autour des
épaules de son frère, l’aidait à se relever et l’entraînait à l’intérieur de sa
demeure pour le réconforter. L’illusion de sa victoire ne durerait pas, se prit à penser sournoisement Agnès. La sœur de Galtier y vit sa chance :
l’infortuné incident ne l’aiderait qu’à creuser plus facilement le fossé entre
mari et femme.
OceanofPDF.com