Tu seras princesse de Tarragone

Brigite Piedfert · Chapitre 27 sur 59

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Tu seras princesse de Tarragone

Chapitre 25

 

 

— Personne ne passe ! Ordre de messire Burdet !

Inflexible sur ses jambes torses, le Cauchois campait sous la petite arche

de l’entrée de Juslibol. La pique fichée en terre, l’œil suspicieux, il toisait

avec méfiance la troupe féminine qui prétendait passer outre les ordres de

son maître parti en reconnaissance dans les alentours. L’air était vif et le

vent mordant, mais les brumes habituelles s’étant dissipées, le chevalier

avait voulu mettre à profit cette bonne visibilité pour explorer les environs.

Robert avait été formel : nul ne pouvait sortir de l’enceinte fortifiée sans

son autorisation préalable.

Les femmes se regardèrent, déçues. Elles s’étaient fait une joie de cette

expédition inédite et s’étaient équipées de sacs, de serpes et de haches pour

collecter les pierres et les branches nécessaires à la confection de leurs arcs. Elles rebroussèrent chemin. Sibylle, un instant dépitée, leur jeta un regard

fugace. Elles étaient bien promptes à renoncer, songea-t-elle avec

amertume. Mais pas elle ! Elle observa attentivement le Cauchois. Le front

bas, vrillé à sa lance, il n’en démordrait pas de sitôt. La jeune chevalière décida pourtant de revenir à la charge.

— Sais-tu bien que tu parles à l’épouse de ton seigneur ? Cet ordre ne

vaut pas pour moi.

De sa main libre, le garde entêté se gratta le menton ; peut-être fallait-il y

regarder à deux fois avant de contrarier la jeune dame Burdet. Elle avait du

caractère, lui avait-on rapporté. Sibylle reprit espoir ; elle le sentait dubitatif

quand un homme en haubert sortit d’un renfoncement de la muraille. Raoul

de Condé, le second de Robert, veillait au grain. Il trancha :

— Vous avez bien entendu, dame Sibylle, personne ne franchira cette porte sans la permission de Robert, ni vous ni aucune autre.

Le Cauchois acquiesça de la tête, satisfait d’être conforté dans son bon

droit. L’autorité lui donnait raison.

C’était à désespérer, pensa Sibylle, la rage au cœur. Il n’y avait

décidément rien à tirer des deux cerbères. Qu’à cela ne tienne ! Elle

gratterait la terre de la forteresse avec ses ongles s’il le fallait, débroussaillerait la moindre parcelle quitte à s’égratigner jusqu’au sang,

mais ses femmes auraient leurs arcs ! Ce serait bien le diable si

n’apparaissaient pas quelque pierre taillée ou un quelconque éclat de grès

dans les décombres de la muraille. La collecte serait peut-être moins

fructueuse mais elles trouveraient !

À grandes enjambées, elle rejoignit ses compagnes. Celles-ci s’apprêtaient à reprendre leurs activités quotidiennes. Une pensée traversa soudain son

esprit. Il en manquait une… Agnès !

— Où donc est Agnès ? s’exclama-t-elle, faisant ainsi se retourner le

groupe vers elle.

Toutes se regardèrent, déconcertées. Aucune d’entre elles ne le savait. Le

plus souvent, Agnès prétextait une tâche à la cuisine pour éviter leur

compagnie. C’était sa façon de leur signifier que la maîtresse du seigneur,

fût-elle obligée de rester dans la clandestinité, avait un statut particulier qui

n’avait rien de commun avec ces villageoises mal dégrossies. La servante ne semblait tolérer qu’Aëlis, la jeune fille que Sibylle lui avait assignée

pour ranger les simples de leur petite droguerie. La dame Burdet aperçut cette dernière et répéta sa question. Aëlis, visiblement embarrassée, rougit

et baissa les yeux. Mais l’épouse du maître insistait, elle ne put se dérober.

— Messire Robert l’a emmenée pour cueillir des herbes afin de compléter

les nôtres.

Ainsi, personne ne pouvait sortir ! enragea Sibylle, furieuse. Sauf cette margoton affriolante qui ne se pliait que de mauvaise grâce à ses ordres

mais devançait les moindres désirs de son époux. Elle ne savait pas ce que

mijotait la donzelle – ou plutôt si, elle le supputait, la comtesse Talesa l’en

avait avertie : nombre d’hommes mariés entretenaient sans vergogne des

concubines, sans que personne d’ailleurs n’y trouvât rien à redire – mais il

n’était pas dit que cette mijaurée obtiendrait aussi facilement ce qui lui

revenait de droit à elle, la femme Burdet !

— Reprenez vos haches et vos sacs ! cria-t-elle. Nous ne pouvons pas sortir mais rien ne nous empêche d’arpenter cette cour de long en large pour

y dénicher ce dont nous avons besoin.

Elle fit volte-face et se dirigea énergiquement vers le pied de la muraille.

Galtier lui emboîta le pas et les femmes suivirent. Et ce fut alors un curieux

spectacle que de les voir, ainsi que leurs enfants, agenouillées dans la

caillasse ou les hautes herbes pour en extirper débris de céramique ou

pierres de taille. Elles s’accrochaient aux ronces pour atteindre de beaux rameaux souples et allongés, et parfois un cri fusait. Toutes les têtes se

relevaient. L’une d’elles avait trouvé un éclat de carreau vernissé, une autre

un silex tranchant ; les enfants couraient en se bousculant pour admirer la

trouvaille, et l’enchantement se lisait sur tous les visages. À la fin de

l’après-midi, chacun put s’extasier devant les minuscules trésors amassés

sur la toile d’un vieux sac : il y avait là de quoi faire une cinquantaine de flèches et une vingtaine d’arcs ! Galtier soupesait les pierres, les triait selon

leur grosseur et calibrait les branches, écartant celles qui étaient inutiles. Il

s’interrompit un instant, pensif, et regarda Sibylle.

— Nous n’avons toujours pas de plumes… J’en ai vu de très belles à

l’extérieur.

— Mais nous n’avons pas le droit de sortir, déplora Nicolette.

— Pas le droit, pas le droit…, répondit-il en souriant malicieusement.

— Vous ne passerez pas, messire Galtier, l’avertit encore Nicolette en désignant du menton les deux gardes de la porte.

— Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, lança-t-il, facétieux, en

copiant l’expression qu’il entendait souvent dans la bouche des Normandes.

Il guigna de l’œil et détala en direction de la muraille nord. Une brèche

n’y avait pas été complètement comblée. Il s’y faufilerait !

Sibylle confia à Margaux le soin de ranger leurs trouvailles, ordonna à

Guillaumette de faire de la colle avec les os du repas précédent pour

l’assemblage des plumes, puis, après s’être assurée que les deux gardiens de l’entrée ne s’intéressaient pas à elle, se dirigea à son tour vers la partie

septentrionale de la muraille. Elle grimpa lestement l’escalier et du haut du

rempart chercha Galtier des yeux. Celui-ci se retourna et lui fit un signe de

la main. Puis il s’enfonça dans un bosquet et disparut de sa vue. Sibylle

guetta les alentours. Tout semblait calme. Pourtant, le remords commença à

la tarauder, elle n’aurait pas dû laisser son ami seul ; on ne savait pas ce que

pouvaient cacher ce petit bois et ces fourrés. Elle frémit d’angoisse en se

rappelant le Mont des pendus.

Elle observa de nouveau les alentours. Il lui sembla avoir détecté un léger mouvement dans un buisson à l’orée du bosquet. Elle scruta plus

attentivement les hautes herbes. Elles tremblèrent de nouveau ! La tête de

Galtier en émergea soudainement. Celui-ci regarda hâtivement à droite puis

à gauche, en sortit précipitamment et se mit à courir à toute vitesse en

direction de la forteresse. Deux individus enturbannés, surgis des

profondeurs de la forêt, s’élancèrent derrière lui en hurlant, un cimeterre à la main. Le cœur de Sibylle s’étrécit dans sa poitrine. Son arc ! Elle n’avait

pas pris la précaution de se munir de son arc ! Elle dégringola les marches

et courut le chercher. Quand elle reprit son poste, la distance entre Galtier et

ses poursuivants s’était dangereusement réduite. Elle banda son arc, visa

l’un des deux hommes et tira. La flèche atteignit l’un des deux assaillants en

plein cœur, et tandis qu’il s’effondrait, son compagnon, stupéfait et furieux, leva le poing dans sa direction et lui lança des imprécations dans une langue

qu’elle ne comprenait pas. Elle n’entendait que les cris de Galtier, réclamant

à en perdre haleine qu’on lui ouvrît la porte.

— Ouvrez la porte ! hurla-t-elle à son tour au Cauchois et à Raoul tandis

qu’elle ajustait son deuxième tir.

Terrassé à son tour, le poursuivant de Galtier tomba face contre terre à

l’entrée de Juslibol tandis que Galtier y pénétrait, essoufflé et en sueur. La

flèche de Sibylle avait raté sa cible : Robert, de retour de son inspection et

alerté par des cris suspects, s’était jeté à bas de sa monture ; c’est lui qui avait fait mouche !

Fou de colère, le chevalier enfourcha de nouveau le cheval sur lequel Agnès avait suivi, morte de frayeur, le sauvetage de son frère. Celle-ci n’eut

que le temps de s’agripper à la taille de Robert car, sans mot dire, il partit au

grand galop vers l’enceinte fortifiée dans laquelle il ne tarda pas à son tour à

s’engouffrer, talonné par ses compagnons. Toute la communauté de Juslibol

s’était précipitée vers le rescapé, Sibylle en tête. Hommes et femmes l’entouraient, avides maintenant d’entendre de sa bouche ce qui lui était

arrivé. Robert jeta un coup d’œil autour de lui, mit pied à terre en un éclair

et fendit le groupe en hurlant. Il écumait de rage :

— Où est ce maudit avorton qui a osé enfreindre mes ordres ?

À peine l’eut-il aperçu qu’il se rua, furibond, sur le jeune homme qui

reprenait tout juste son souffle, et l’attrapa par le col.

— J’avais interdit qu’on sorte ! gueula-t-il de nouveau. Tu as mis ta vie et

celle des nôtres en danger. Je ne peux le tolérer !

La nausée saisit Sibylle. Les invectives de Robert étaient identiques à

celles de Guillaume Capra autrefois. Elle se revit, là-bas, à Sidmouth,

contrainte par son père à fouetter son ami. La jeune femme se rappela le

goût amer des larmes qu’elle n’avait pu ravaler, la morsure du fouet sur ses

chairs, l’humiliation de son infériorité d’enfant impuissante à lutter contre

la tyrannie paternelle. Mais elle n’était plus une enfant ! Et au moment où

son époux levait la main sur Galtier, en un bond, elle s’interposa résolument entre les deux hommes, et comme il allait gifler son ami, telle une

implacable tenaille de fer, les doigts de Sibylle enserrèrent son poignet et

elle l’en empêcha.

— Galtier est mon serviteur. Vous n’y touchez pas ! affirma-t-elle sans

sourciller.

Robert, interloqué par les yeux enflammés de hargne et de détermination d’une épouse qu’il avait espéré malléable, tressaillit de stupeur un instant. Il

comprit que rien ne ferait fléchir la guerrière. Interloqué, le chevalier

normand recula en titubant et, dans un vain espoir de ne pas perdre la face,

envoya brutalement Galtier rouler à terre et quitta piteusement l’enceinte de

Juslibol. Agnès suivit son amant du regard, puis observa l’épouse

récalcitrante qui venait de triompher. Sibylle passait son bras autour des

épaules de son frère, l’aidait à se relever et l’entraînait à l’intérieur de sa

demeure pour le réconforter. L’illusion de sa victoire ne durerait pas, se prit à penser sournoisement Agnès. La sœur de Galtier y vit sa chance :

l’infortuné incident ne l’aiderait qu’à creuser plus facilement le fossé entre

mari et femme.

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