Tu seras princesse de Tarragone
Chapitre 49
— Guillem, mon fils, va donc voir quel est ce tapage dans la cour !
L’aîné des Burdet dégringola l’escalier en pierre de la tour du Prétoire,
fier d’être chargé d’une mission paternelle. Robert associait de plus en plus
souvent son fils à sa fonction de châtelain de Tarragone. N’en serait-il pas
un jour à son tour le prince ? Quand le jeune Guillem arriva au pied des
marches, il rejoignit à grandes enjambées décidées les gardes qui en
barraient l’accès. Ceux-ci se dressaient, imperturbables, devant Oleguer qui
vociférait :
— Laissez-moi passer ! Je veux voir messire Burdet !
— Qui le demande ? interrogea avec effronterie Guillem.
L’homme d’Église, un éclair de rage traversant son regard, s’emporta. Les
veines saillantes de son cou et son visage vultueux traduisaient sa colère ; il ne put se contenir :
— Ne jouez pas au plus fin avec moi, jeune homme ! Vous savez
parfaitement qui je suis !
Comme s’il retrouvait un semblant de révérence, Guillem le salua hypocritement :
— Ah, monseigneur l’évêque, je ne vous avais pas reconnu !
— Cela suffit maintenant, s’énerva de nouveau le prélat, je veux parler à
messire Burdet !
— Mon père est très occupé, le nargua l’aîné des Burdet. Dites-moi de
quoi il s’agit, je lui transmettrai votre requête.
C’en était trop, songea Oleguer, suffoquant de fureur. Ce béjaune qui
n’avait que trois poils au menton commençait à fortement l’exaspérer. Que
croyait-il, ce bâtard ? Qu’un homme de sa trempe, représentant du pape, qui plus est, allait s’incliner devant un blanc-bec ? L’évêque fit un pas en avant,
bien décidé à remettre l’impertinent à sa place, quitte à en découdre avec
lui, s’il le fallait ! Les deux gardes croisèrent leurs lances, Guillem
retranché derrière eux, un sourire narquois aux lèvres. Une voix s’éleva
soudain :
— Laisse, mon fils ! intervint Robert en lui posant la main sur l’épaule.
C’est donc vous, l’évêque, qui faites tout ce vacarme ! Je vous ai connu plus
mesuré.
Robert affichait le même sourire railleur que son fils.
— Oui, je comprends parfaitement, poursuivit-il, persifleur, il est très
désagréable d’attendre pour être reçu. J’ai ressenti cela aussi lorsque le Saint-Père, à Rome, m’a fait patienter dans son antichambre.
Au rappel de ce camouflet passé, sa voix s’était endurcie et son regard
glacial toisait Oleguer. Il reprit, perfidement doucereux :
— Mais que nous vaut votre visite ? S’il s’agit d’un nouvel accord entre le
pape et moi, je suis tout à fait disposé à l’examiner, à condition toutefois
qu’il ne soit pas en latin.
— Ce n’est pas là la raison de ma visite. Je veux savoir ce qui est arrivé à
votre épouse, alla droit au but le prélat.
— Oh, la pauvre femme ! feignit de s’attrister Robert, faussement contrit.
Tous ces malheureux événements de l’attaque de Tarragone pendant mon
absence l’avaient considérablement affaiblie. Sa raison en a été ébranlée. Elle était si fragile ! Hélas, Dieu l’a rappelée à Lui.
Oleguer serra les poings, scandalisé, et l’invectiva :
— Cessez de mentir, Burdet ! Je ne crois pas un traître mot de vos
affirmations.
— Modérez votre langage, l’évêque, on ne me traite pas impunément de menteur, sachez-le. Je vous l’ai dit, Sibylle n’a pas pu surmonter ces
épreuves et…
Le souvenir des confidences et des brimades infligées à la guerrière surgit
dans l’esprit d’Oleguer.
— La vérité, c’est qu’avec l’aide de votre concubine et de l’herbe
sardonique qu’elle vous a procurée, vous avez empoisonné Sibylle !
explosa-t-il, outré.
Robert partit d’un grand rire.
— Vous voilà bien excessif, Oleguer ! Empoisonnée ! Comme vous y
allez ! On vous aura raconté des balivernes ! Vous vous égarez, affirma-t-il
avec aplomb.
— Vous savez parfaitement bien que non. Vous vous êtes débarrassé de
votre épouse ! J’irai en référer au pape. Je ferai en sorte qu’il vous
excommunie !
Robert le défiait toujours, un sourire ironique au visage. Rien de cela ne
faisait trembler le chevalier. On n’excommuniait pas un champion de la foi.
Un soldat du Christ qui avait remporté, en Son nom, tant de victoires et dont
on en attendait encore tant d’autres ! Mais Oleguer n’avait pas abattu toutes
ses cartes ; il l’atteignit dans ce qu’il avait de plus cher :
— Le souverain pontife vous retirera votre titre de prince de Tarragone ! J’y veillerai !
Robert, piqué au vif, se jeta alors sur Oleguer. L’attrapant au col, il planta
ses yeux féroces dans les siens et, sans sourciller, l’avertit :
— Ne me menacez pas, l’évêque. Il pourrait vous en coûter.
Puis, d’une brusque bourrade, il fit reculer l’homme d’Église qui tituba
sous la poussée. Robert lui tourna le dos, rogue. Il se dirigea vers l’escalier
de la tour. D’une voix autoritaire, il ordonna aux soldats de l’entrée :
— Gardes, raccompagnez monseigneur aux portes de la cité. Il n’est plus
le bienvenu à Tarragone.
— Vous n’êtes qu’un aventurier, Burdet, c’en est fini de vous ! C’en est
fini du prince de Tarragone ! trouva encore la force de crier Oleguer, avant que les soldats ne l’envoient rouler à terre.
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