Tu seras princesse de Tarragone

Brigite Piedfert · Chapitre 57 sur 59

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Tu seras princesse de Tarragone

Chapitre 55

 

Bannis ! Telle était la sentence édictée par le comte de Barcelone et le Saint-Père. Les Burdet, qui avaient autrefois œuvré à la grandeur de

Tarragone, y étaient maintenant indésirables. Ils n’y possédaient plus rien ;

leurs biens, leurs possessions, étaient confisqués. On les expulsait

malproprement de ces terres que leur père avait conquises pour eux, pour y

établir sa ménie ! Ils n’étaient plus seigneurs à Tarragone. Les princes de

Tarragone avaient vécu. Les fils, les petits-fils et les arrière-petits-fils de

Robert n’en porteraient plus le titre… Où aller, quand la terre d’Espagne

était maintenant leur pays ? L’Angleterre était trop lointaine, jamais leur mère ne l’avait évoquée ; la Normandie leur semblait aussi bien reculée,

aucun d’entre eux ne la connaissait. Rien ne les attendait là-bas, dans ces

contrées étrangères. De nouveau, les Burdet allaient connaître l’exil. Existait-il vraiment un pays où l’on pût « vivre sans peur ou sans efforts ou

sans douleur » ?

La douleur, voilà ce qu’on pouvait lire sur les traits tirés des rescapés de la

famille Burdet quand appareilla le navire affrété par Guillem. En ce matin gris de novembre 1137, une brume épaisse tombait en gouttelettes serrées

sur les quais du port. Elle poissait les cheveux des passagers transis. Sur le

pont du bateau, on avait jeté à la hâte quelques paniers surchargés et des

sacs gonflés de victuailles. Agnès, princesse déchue, trônait au milieu de

ces paquets amoncelés en désordre, sur un amas de cordages râpés, une

mante jetée sur ses épaules. Elle caressait machinalement les boucles brunes

du jeune Bérenger, endormi sur ses genoux. Elle appela soudain son fils

Guillem :

— Guillem, mon enfant, sont-ce les falaises de Sidmouth que j’aperçois là-bas dans le lointain ?

— Non, ma mère, ce sont les remparts de Tarragone.

— Nous quittons Tarragone ? demanda Agnès, interloquée.

— Oui, mère.

— Mais où allons-nous si tôt ?

— À Majorque, ma mère, répondit son fils avec douceur. Je vous l’ai

expliqué hier. Nous y établirons notre nouvelle demeure.

Comme si soudain le nom de la destination lui revenait, Agnès acquiesça

d’un mouvement de tête. Un sourire illumina son regard.

— Je demanderai à Robert de nous construire un palais. Les princes de

Tarragone méritent mieux que cette vieille tour du Prétoire décrépite exposée aux quatre vents.

— Cela ne se pourra pas, mère, objecta respectueusement Guillem.

— Tu te trompes, mon enfant, le contredit-elle avec bienveillance, mon

époux m’accorde toujours tout ce que je veux. Mais ton frère Richard,

pourquoi ne part-il pas avec nous ? continua-t-elle, soudain alarmée.

— Richard est…

— Ah oui, je me souviens maintenant, il nous rejoindra plus tard, sourit-

elle. (L’inquiétude s’empara de nouveau d’elle.) Mais quand il arrivera,

surtout dis-lui bien que nous ne pouvons pas partir sans votre père.

Les yeux d’Agnès s’embuèrent. Son esprit chaviré refusait d’admettre la

vérité mais son cœur la trahissait. Guillem hésita un instant, désarçonné, puis, à voix basse, il avoua :

— Votre époux est mort, mère.

La voix nouée de détresse, Agnès interrogea :

— Mort, l’invincible prince de Tarragone ?

— Une flèche sarrasine a eu raison de sa vie à Fraga.

— Fraga… Les Sarrasins… Mais… je suis toujours princesse de

Tarragone, n’est-ce pas ?

Son fils s’approcha d’elle, lui prit doucement la main et la regarda

gravement :

— Mère, jamais plus vous ne serez princesse à Tarragone.

 

Pendant que le navire voguait vers Majorque, là-bas, en Normandie,

Orderic, le moine de Saint-Evroult, prenait la plume et consignait les informations qu’Yvain de Falaise lui avait fournies sur l’épouse Burdet. Il

sourit en évoquant la frêle jeune fille du jour des épousailles qu’il avait

connue autrefois ; il la revit, juchée sur une botte de paille, haranguant les

paysans de Culei. Il ne douta pas un seul instant de la véracité des propos

d’Yvain ni de la capacité de cette étonnante guerrière du Christ à défendre

ardemment le château des Burdet et l’honneur des Capra. Les mots lui

vinrent aisément pour en brosser le portrait : Elle était aussi belle que brave. En l’absence de son mari, elle monta la garde sans jamais céder au

sommeil. Chaque nuit, elle enfilait un haubert comme un chevalier…

Qui mieux que Sibylle aurait pu porter le titre de princesse de Tarragone ?

 

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