Tu seras princesse de Tarragone

Brigite Piedfert · Chapitre 23 sur 59

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Tu seras princesse de Tarragone

Chapitre 21

 

L’escorte mandatée par le roi d’Aragon ne réussit pas à dissiper pleinement le malaise qui s’était emparé de l’ensemble des voyageurs.

Quand ils reprirent la route, nombreux étaient ceux qui ne pouvaient chasser

de leur esprit l’atroce vision des suppliciés mutilés. Il n’y avait pas jusqu’au

paysage qui les déroutât : les thalwegs profonds, les escarpements rocheux,

les épaisses forêts de conifères se succédaient, déconcertants de nouveauté.

Leurs repères habituels étaient restés loin derrière eux : l’obsédant appel à

la prière du muezzin s’était substitué à l’écho grave du bourdon de leur

campagne ; les rassurants clochers des petites églises de village, fiables boussoles guidant les égarés, avaient disparu. Et les massives tours de guet

et les imposantes forteresses semées de loin en loin aux crêtes des collines

ne réussirent pas à calmer les inquiétudes. Autrefois érigées par les Maures, conquises pied à pied par les chrétiens, elles restaient une constante source

de friction entre les deux camps. Leur haute valeur stratégique était un

enjeu de poids et on ne comptait plus les attaques systématiques des

musulmans pour les récupérer coûte que coûte.

Seule la vue des quatre-vingt-dix tours de Huesca, la capitale aragonaise,

se détachant dans le lointain réussit à apaiser les esprits troublés. Telles des

sentinelles de pierre géantes, elles surplombaient, invincibles, les environs

d’une cité en perpétuelle alerte. Bien que Pierre d’Aragon, le frère

d’Alphonse le Batailleur, l’eût enlevée d’arrache-pied aux Maures en 1096,

ceux-ci n’en continuaient pas moins à convoiter la place forte dont ils

avaient été dépossédés.

Bientôt, cavaliers et piétons, l’évêque Esteban de Huesca et les grands

barons en tête, franchirent le pont sur l’Èbre. Ils pénétrèrent sous l’arche de la porte Sicarta où des soldats en armes, massés de chaque côté de la

chaussée, montaient la garde. Tandis que des hérauts, revêtus des couleurs

sang et or du roi d’Aragon, accouraient pour annoncer de leurs trompes

dressées l’arrivée des nouveaux venus, des archers, postés dans les tours,

surveillaient les moindres mouvements suspects à l’horizon, prêts à riposter

à la moindre attaque.

Une multitude d’enfants au teint cuivré se faufila entre les charrettes et les

chevaux, courant curieux parmi le cortège étranger. Des hommes, drapés

dans leurs burnous, longs manteaux de laine bise à capuche, se regroupaient

et commentaient l’irruption des membres du convoi dans la cité, et des

femmes, aux innombrables parures d’argent cliquetant à leurs poignets,

observaient les nouveaux arrivés, le bas du visage dissimulé derrière de fines gazes opaques. Les chevaliers, familiers des croisades d’Orient, y

reconnurent les coutumes mauresques, mais les modestes villageois

normands s’en étonnèrent. Tout en guidant son cheval dans les ruelles

étroites de la cité, Sibylle ne cessait de jeter à droite et à gauche des coups

d’œil scrutateurs et essayait d’appréhender l’étrange nouveauté des

silhouettes entrevues. Rencognée à l’arrière de la charrette, Agnès,

tremblant de peur, cherchait vainement Robert du regard, mais celui-ci

paradait à la tête des grands barons et ne se souciait que de faire la

démonstration de sa puissance combative. Galtier perçut le trouble de sa sœur, et malgré leur différend, s’en rapprocha imperceptiblement. Les

compagnes de Sibylle, regroupées autour de la jeune guerrière et de la comtesse, détaillaient elles aussi avec curiosité chaque parcelle de ces

nouvelles tenues vestimentaires. L’une d’elles, Jeanne, pointa du doigt un

homme dont la tête était ceinte d’un turban conique, et s’exclama,

provoquant alors les rires de ses compagnes :

— Mon Martin aurait bien fière allure avec un pareil couvre-chef !

Aëlis, qui la suivait de près, demanda :

— Dame Sibylle, avez-vous vu les atours de ces femmes ? Est-ce ainsi

que l’on nous demandera de nous vêtir à la cour du roi ?

La comtesse Talesa partit d’un grand éclat de rire :

— Sachez, jeune ignorante, dit-elle en reprenant son souffle, que ce ne

sont pas là vêtures de chrétiennes mais parures de Sarrasines.

— De Sarrasines ! s’écrièrent-elles en chœur, effarées.

Une autre femme de leur groupe, Nicolette, s’inquiéta :

— Les Sarrasins ! On nous avait dit qu’ils avaient été chassés de la ville !

Sa remarque tranchait avec ce que toutes pouvaient aisément observer :

les Maures dépassaient bel et bien en nombre les habitants chrétiens de la

cité.

— Tu auras mal compris, Nicolette, intervint Sibylle, le roi les a certes

soumis mais ils sont maintenant sous sa protection. Ils sont devenus ses

sujets.

— Sibylle a raison, compléta Talesa, quand ils ont capitulé après de longs

mois de siège, le roi Pierre les a naguère autorisés à résider dans la ville.

La comtesse disait vrai. Lors de la capitulation, les habitants de Huesca

étaient restés maîtres de leur destinée. Quitter la ville fut l’une des options

possibles mais l’alternative proposée par le monarque aragonais rassura la

majorité des vaincus : en contrepartie de l’allégeance promise au roi

d’Aragon, ils pouvaient, sans renoncer à leur foi, continuer à séjourner dans le royaume aragonais. Un an s’était écoulé après la reddition, où tout le petit

peuple des artisans, des commerçants et des laboureurs avait pu peser le

pour et le contre. Leurs dirigeants optèrent majoritairement pour l’exil vers

Grenade ou le Maghreb, mais les plus modestes choisirent d’aller s’installer

dans la Morería, le nouveau quartier que Pierre d’Aragon leur attribua hors

les murs. Il les assura de sa protection et, à sa mort, son frère Alphonse

renouvela sa promesse. C’était ainsi qu’ils allaient et venaient à leur guise

dans les rues de la cité pour ne rejoindre la Morería que le soir venu.

Tout en écoutant les explications de Talesa, les compagnes de Sibylle

échangeaient des regards apeurés. Elles n’étaient pas encore remises de leur frayeur du Mont des pendus que la comtesse leur apprenait qu’elles allaient

devoir côtoyer ceux-là mêmes que les grands barons appelés à la rescousse

voulaient soumettre. Elles frémirent de peur. Car enfin, ces sujets

musulmans du roi très chrétien, n’étaient-ce pas autant d’alliés potentiels

des ennemis qui campaient aux portes de Huesca ? Elles regardèrent autour

d’elles, prenant alors toute la mesure d’une situation à laquelle personne ne

les avait préparées. Elles ignoraient que la même confusion régnait dans les

esprits de ceux qui, farouches, observaient leur entrée dans la ville. Qu’auguraient ces passages de troupes bruyantes, armées jusqu’aux dents,

qui venaient pour en découdre avec leurs frères d’al-Andalus, le territoire

musulman que les chrétiens rêvaient de s’approprier ? De part et d’autre,

c’étaient les mêmes regards appuyés, les têtes se tournaient pareillement

pour dévisager les inconnus, et les commentaires laissaient filtrer des

craintes identiques.

La première enceinte fortifiée disparut pour laisser place à l’antique

muraille romaine. Le palais royal s’y dressait bien à l’abri, protégé par de gros murs épais. À l’entrée de l’imposant édifice, campé sur de solides

jambes musculeuses, le roi Alphonse Ier attendait ses hôtes. Tout dénotait en

lui l’homme de guerre accompli. De constitution robuste et de haute stature,

démontrant un goût immodéré pour les affrontements à l’épée, il n’en dédaignait pas moins les combats à main nue ; la toile tendue de sa chainse

révélait un buste et des bras régulièrement entraînés aux arts martiaux. Il

avait la réputation d’être un homme violent et intraitable ; l’invincibilité de

ses exploits le précédait sur les champs de bataille et faisait de lui un

ennemi redouté. D’un commerce fruste, il ne goûtait guère les raffinements

par trop subtils dus aux ambassades reçues en son palais. Et pour son ordinaire il préférait de loin un inconfortable lit de camp dans son tref royal

au milieu de ses hommes qu’une couche moelleuse étouffée de caresses

courtisanes.

À peine Rotrou du Perche fut-il en vue que le monarque aragonais

s’engagea à grandes enjambées sur le pont-levis qui le séparait de son allié.

Dès qu’il fut à la hauteur de son cousin, tous les barons et chevaliers

descendirent de cheval, pliant un genou en terre en hommage au roi

d’Aragon. Mais Alphonse, visiblement ému, balaya toute velléité de

protocole, et d’un geste assuré releva son parent qu’il s’empressa de serrer sur son cœur. Tour à tour, il échangea avec les seigneurs présents de

franches accolades que tous lui rendirent avec sincérité. Du haut de son cheval tenu en bride par Sibylle, la comtesse Talesa observait sans mot dire

ces viriles embrassades, attendant que son cousin daignât remarquer sa

présence. L’avisant enfin, Alphonse délaissa à regret le groupe des hommes

pour se diriger vers elle. Il dévisagea brièvement Sibylle, étonné de la

silhouette longiligne et des traits fins de celle qu’il prit pour l’écuyer de sa parente, l’écarta d’un geste autoritaire de la main et aida sa cousine à

descendre de sa monture. Il n’y alla pas par quatre chemins et lâcha tout de

go :

— Ma cousine, comme vous voilà attifée ! Est-ce l’inconfort de la route

qui vous pousse à vous présenter devant moi dans un semblable

accoutrement ? Ou douteriez-vous de la capacité de votre époux, et de la

mienne, à assurer votre protection ?

Fier de sa saillie, il se retourna vers Gaston de Béarn et l’assemblée masculine, un sourire moqueur aux lèvres. Talesa, piquée par la rustauderie

de son cousin, répliqua sans hésiter :

— Dans le combat pour la Vraie Foi, l’armée de Dieu, mon cousin, a

besoin de tous ses enfants, hommes ou femmes.

— Allons, allons, trancha-t-il, contentez-vous de garder la place qui sied à

Son humble servante. Quittez donc au plus tôt ces hardes indignes de votre sexe. Mon palais vous attend, vous pourrez y revêtir vos plus beaux atours

pour lui faire honneur.

Sibylle et la comtesse échangèrent un regard offusqué ; Alphonse ne

dérogeait pas à la réputation de goujaterie et de balourdise dont on

l’affublait habituellement. Il n’appréciait pas la compagnie des femmes et

ne s’en cachait pas. « Un véritable soldat ne doit vivre qu’avec les hommes, et non avec les femmes ! » avait-il coutume de claironner à l’envi. Les

règles de courtoisie les plus élémentaires ne le concernaient pas. Il se

désintéressa bien vite de sa cousine pour prendre Rotrou par le bras et

l’entraîner vers sa demeure. Un rictus de contrariété barrait maintenant son

visage. Cette femelle déguisée en homme ternissait la joie des retrouvailles.

Elle ne lui rappelait que trop sa belliqueuse épouse Urraca dont le pape

Pascal II venait enfin de légitimer la répudiation. Héritière du royaume de

Castille et de León, elle n’entendait pas partager son trône avec lui et en réservait les prérogatives au fils qu’elle avait eu de son premier mariage

avec Raymond de Bourgogne. Depuis lors, les deux époux étaient en conflit

permanent et la guerre civile ravageait leurs royaumes. Plantant là sa cousine sans plus de façon, il ajouta, amer, à l’adresse de Rotrou :

— Femme qui guerroie, discorde sous le toit !

 

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