Un mystérieux amour

Daniel Lesueur · Chapitre 19 sur 58

Pages du PDF

Un mystérieux amour

A Octave

 

, vous si profond, vous, dont l’oreille écoute

A Les solennelles voix de l’immense univers,

Vous m’avez demandé, pour vous railler sans doute,

De vous parler en vers.

 

Vous connaissez pourtant les paroles de femme, Léger souffle effleurant votre lèvre tout bas; Votre cœur s’y enivre un instant, mais votre âme

Les juge, et n’y croit pas.

 

Vous aimez le doux rythme et la lente harmonie; Vous trouverez peut-être un plaisir tout nouveau A voir ainsi monter la tendresse infinie

Du cœur jusqu’au cerveau.

 

Tous ces balbutiements de bouches frémissantes, Tous ces aveux d’amour que vous avez comptés, Ils vous lasseront moins lorsqu’en rimes puissantes

Ils seront racontés.

 

Eh bien, écoutez-les... Ce sont toujours les mêmes. Qu’importe que je sache un art qui peut charmer, Puisque vous demandez, en vos doutes suprêmes,

Si je sais mieux aimer?

 

Qu’importe que j’emprunte une langue divine, Si vous ne voyez pas, sous les mots précieux, Ces choses que, sans voix, on lit et l’on devine

Dans un éclair des yeux?

 

Ainsi vous connaîtrez, en parcourant le monde, Tous les obscurs chemins par où l’homme a marché, Et mon cœur qui se montre, ô misère profonde!

Vous restera caché.

 

Vous irez retrouver, dans son ombre farouche, Avec son sens perdu, l’hiéroglyphe sacré; Mais, en vous rappelant quelque mot de ma bouche,

Vous direz: «Est-ce vrai?»

 

Vous interrogerez les colonnes, les dômes, Les piliers de granit du temple au vaste front, Et vous les croirez, eux, ces muets, ces fantômes,

Lorsqu’ils vous répondront.

 

Mais si, malgré les dieux à la morne attitude, Qui de leurs peuples morts nous gardent chaque trait, Devant vos yeux lassés, dans votre solitude,

Mon visage apparaît;

 

Vous aurez aussitôt ce sceptique sourire, Que je comprends trop bien pour vouloir m’en blesser; J’en souffre, et je vous plains... Tout ce que je puis dire

Ne saurait l’effacer.

 

Voilà bien, voilà bien la douleur éternelle, L’angoisse de l’amour, et l’effroyable émoi Où l’on crie, en dépit de l’étreinte charnelle:

«Cet être est-il à moi?...»