Un mystérieux amour

Daniel Lesueur · Chapitre 34 sur 58

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Un mystérieux amour

Toujours

Que valent nos discours? En supposant un être —Un monstre, un malheureux—qui n’eût jamais aimé, Et qui, voulant un jour à cette aurore naître, Dans des livres choisis chercherait à connaître Les douloureux bonheurs dont le monde est charmé:

 

Sentirait-il, du chœur confus de nos paroles, Monter le frisson fou qui dévore la chair,

Et l’éblouissement qui met des auréoles

Blanches autour du front riant de nos idoles? Saurait-il tout le prix de ce qui nous est cher?

 

Non: ceci ne s’apprend qu’au fond des yeux sans voiles, Dans les bras enlacés et dans les cœurs unis, Dans les torrents de feu qui parcourent nos moëlles. Pour savoir ce qu’on doit savoir sous les étoiles, Fermons le livre obscur, et regardons les nids.

 

Toujours

 

l’avons prononcé ce mot, ce mot suprême

N Que l’austère sagesse interdit à l’amour,

Que tout fragile cœur pourtant au cœur qu’il aime

Veut redire à son tour.

 

«Toujours!...» Nous avons dit: «toujours!» nous dont les âmes Acceptent fièrement l’universel destin,

Et roulent, fleuves purs, se perdre dans les lames

D’un Océan lointain.

 

Nous l’entendons mugir quand nous prêtons l’oreille, Cet abîme profond aux antres ténébreux, Et nous avons pu dire une chose pareille,

Et nous sentir heureux!

 

Oui, car nous méprisons l’âpre mélancolie Qui fait pâlir les fronts quand luit la vérité. Notre «toujours» à nous, s’efface et s’humilie

Devant l’éternité.

 

Mais il n’en est pas moins joyeux lorsqu’il palpite, Sublime et vain serment, sur nos lèvres de chair. Nous savons où le Temps entraîne et précipite

Tout ce qui nous est cher.

 

Si nous la murmurons, la trompeuse parole, A ceux de qui demain viendra nous séparer, C’est que l’amour poursuit cette illusion folle

Et veut s’en enivrer.

 

Car, bien qu’il soit trop vrai que tout meurt et s’oublie, L’amour déjà n’est plus s’il croit qu’il peut finir. Nous aurions blasphémé, si l’aveu qui nous lie

N’engageait l’avenir.