Un mystérieux amour
Pourquoi je l’ai aimé
Quoi! l’immense univers n’a point comblé le vôtre? Parmi tout ce qui naît et tout ce qui périt,
Quoi! nul bien ne valait un autre cœur, un autre
Qui pour vous seul s’ouvrît?
Vous m’avez révélé ce mystère suprême; Vous m’avez dit: «Le monde et le ciel éclatant Sont un gouffre effroyable et vide à moins qu’on n’aime,
N’aimât-on qu’un instant.
«De l’homme disparu chaque infime vestige Dévoilerait vraiment trop d’atroce douleur, Si l’amour n’entr’ouvrait sur sa cendre, ô prodige!
Son immortelle fleur.»
Partout il a germé, l’amour qui nous enivre; Vous l’avez vu partout où votre esprit plongea; Et vous venez me dire: «Il faut aimer pour vivre.»
Je le savais déjà.
Pourquoi je l’ai aimé
donc l’ai-je aimé? C’est très étrange à dire.
P O mon cœur! réponds, toi. Pourquoi donc l’ai-je aimé?
Tu sortais cependant d’un bien affreux martyre;
Je te croyais fermé.
Ton sang avait coulé bien longtemps goutte à goutte; Des pleurs, des pleurs cruels, avaient terni mes yeux. Ah! s’il avait souffert, je comprendrais sans doute,
Mais il semblait heureux.
Ce n’est pas la douleur qui joignit nos deux âmes, On ne la lisait pas dans ses regards de feu; Il était fier et fort, et les chagrins des femmes
L’irritaient quelque peu.
L’amour, pour lui, n’est pas le dieu qui nous tourmente: C’est un enfant joyeux jouant sur son chemin; Il se penche, et lui rit... C’est une fleur charmante,
Qui se fane en sa main.
Une chose pourtant lui paraissait amère,
C’est que la fleur d’un jour, détruite sans pitié, Portât si rarement sur sa tige éphémère
Le fruit de l’amitié.
Et j’ai cru deviner que, dans la solitude,
Le plus hardi marcheur à la fin devient las. Ce n’était point l’amour, mais la sollicitude
Qui manquait à ses pas.
L’amour... Il en savait l’ivresse ardente et brève, Le secret égoïsme et les transports jaloux. Peut-être, malgré lui, nourrissait-il un rêve
Plus profond et plus doux.
Et moi, qui pressentis cette vague détresse Dans un être si fort et si maître de soi,
J’eus l’éblouissement d’une immense tendresse
Montant soudain en moi.