Un mystérieux amour

Daniel Lesueur · Chapitre 23 sur 58

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Un mystérieux amour

Pourquoi je l’ai aimé

Quoi! l’immense univers n’a point comblé le vôtre? Parmi tout ce qui naît et tout ce qui périt,

Quoi! nul bien ne valait un autre cœur, un autre

Qui pour vous seul s’ouvrît?

 

Vous m’avez révélé ce mystère suprême; Vous m’avez dit: «Le monde et le ciel éclatant Sont un gouffre effroyable et vide à moins qu’on n’aime,

N’aimât-on qu’un instant.

 

«De l’homme disparu chaque infime vestige Dévoilerait vraiment trop d’atroce douleur, Si l’amour n’entr’ouvrait sur sa cendre, ô prodige!

Son immortelle fleur.»

 

Partout il a germé, l’amour qui nous enivre; Vous l’avez vu partout où votre esprit plongea; Et vous venez me dire: «Il faut aimer pour vivre.»

Je le savais déjà.

 

Pourquoi je l’ai aimé

 

donc l’ai-je aimé? C’est très étrange à dire.

P O mon cœur! réponds, toi. Pourquoi donc l’ai-je aimé?

Tu sortais cependant d’un bien affreux martyre;

Je te croyais fermé.

Ton sang avait coulé bien longtemps goutte à goutte; Des pleurs, des pleurs cruels, avaient terni mes yeux. Ah! s’il avait souffert, je comprendrais sans doute,

Mais il semblait heureux.

 

Ce n’est pas la douleur qui joignit nos deux âmes, On ne la lisait pas dans ses regards de feu; Il était fier et fort, et les chagrins des femmes

L’irritaient quelque peu.

 

L’amour, pour lui, n’est pas le dieu qui nous tourmente: C’est un enfant joyeux jouant sur son chemin; Il se penche, et lui rit... C’est une fleur charmante,

Qui se fane en sa main.

 

Une chose pourtant lui paraissait amère,

C’est que la fleur d’un jour, détruite sans pitié, Portât si rarement sur sa tige éphémère

Le fruit de l’amitié.

 

Et j’ai cru deviner que, dans la solitude,

Le plus hardi marcheur à la fin devient las. Ce n’était point l’amour, mais la sollicitude

Qui manquait à ses pas.

 

L’amour... Il en savait l’ivresse ardente et brève, Le secret égoïsme et les transports jaloux. Peut-être, malgré lui, nourrissait-il un rêve

Plus profond et plus doux.

 

Et moi, qui pressentis cette vague détresse Dans un être si fort et si maître de soi,

J’eus l’éblouissement d’une immense tendresse

Montant soudain en moi.