Un mystérieux amour

Daniel Lesueur · Chapitre 33 sur 58

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Un mystérieux amour

Silentium

Et vous les écoutiez, dans cette nuit sublime, Où la lune, versant sa limpide clarté,

Éclairait pour vous seul, comme au fond d’un abîme,

Une morte cité.[3]

 

Je revois avec vous ces scènes inouïes,

Les monstrueux chevaux le long des murs dressés, Les merveilles de l’art partout épanouies

En rêves insensés.

 

Parlez... Il est meilleur d’aimer que de connaître; Ces deux bonheurs pour moi sont en vous réunis: L’univers ne m’est rien s’il n’enferme en votre être

Ses secrets infinis.

 

[2] Le Karma est un principe immatériel qui, pour les

Bouddhistes, répond à l’idée de l’âme. Il ne conserve pas au delà de la tombe la personnalité de l’être humain; il en est la quintessence, ce qu’on pourrait appeler la résultante morale. Mais l’auteur de ces vers a pris le mot dans un sens plus précis, enveloppant sous ce terme la série impérissable d’effets dont toute existence devient le point de départ, et qui varie suivant chaque action, chaque parole, et même chaque pensée de cette existence. Voilà en effet ce que nous laissons après nous d’immortel, ce qui attache au moindre de nos actes une telle importance et au rôle de l’homme une telle grandeur.

D. L.

[3] Vijayanagar, ancienne capitale du sud de l’Inde, dont les

monuments sont encore debout, mais qui reste absolument

abandonnée et dépeuplée. Voir la lettre d’Octave, page 107.

 

Silentium

Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit.

 

, dans un moment de doute et de détresse,

A J’écrivis la boutade amère que voici,

Mon âme, où vous lisez, toujours vous intéresse, Et des grands vers charmeurs vous aimez la caresse: Sans trop hocher la tête écoutez donc ceci.

 

Le verbe—notre orgueil—nous égare et nous leurre; C’est dans un jour maudit qu’il nous fut révélé. Le cœur n’a pas de mots: il chante ou bien il pleure, Il vibre pour jamais d’un soupir qui l’effleure. Hélas! depuis Babel nous avons trop parlé.

 

Nous avons gravement prononcé des syllabes Qui troublaient nos cerveaux et signifiaient peu; En caractères grecs, égyptiens, arabes,

Enfermant l’infini, comme nos astrolabes

En des chiffres crochus enferment le ciel bleu.

 

Nous avons profané, dans nos langues vulgaires, Le secret de notre être, inexpressible et doux; Ce secret que sans doute on a compris naguères, Lorsque, innocent encor de ses premières guerres, L’homme sur son champ noir menait ses grands bœufs roux.

 

Le champ fumait d’amour sous l’aube rose et tendre; Un désir éperdu de produire gonflait

La lèvre des sillons, et l’on pouvait entendre Comme un bruit de baisers s’élever et s’étendre Sur la cime des bois lorsque le vent soufflait.

 

On sentait palpiter la vie intense et neuve Dans les veines du sol, les antres et les nids.

Le berger, près de l’onde ou le troupeau s’abreuve, Songeait à deux jeux clairs plus limpides qu’un fleuve, Qui le verraient rentrer de ses travaux finis.

 

Tout germait, tout croissait dans l’aurore dorée, Tout aimait. Par l’amour triomphant du néant, La nature venait de saisir la durée:

La génération, formidable et sacrée,

Livrait au couple humain tout l’avenir béant.

 

Il nous fallait rester, rudes fils de la terre,

Purs, orgueilleux et nus, et soumis aux destins. De l’univers profond respectant le mystère, Il nous fallait, plongés dans un silence austère, Devant l’immensité courber nos fronts hautains.

 

Mais nous avons parlé... Nos bouches sacrilèges Ont fait des créateurs, des genèses, des dieux; Leur souffle a corrompu nos plus beaux privilèges, Et mêlé d’espoirs faux, d’erreurs, de sortilèges, Même l’âpre grandeur des éternels adieux.

 

Notre rôle ici-bas, notre rôle superbe,

N’était-il pas de vivre, et, vivant, d’adorer?... D’adorer le soleil, la femme et le brin d’herbe, L’enfant, l’étoile d’or, les lis, le flot, la gerbe, Les cieux—mais sans jamais pourtant les implorer.

 

Qu’aurions-nous demandé que la bonne nature Ne nous eût pas déjà donné de ses deux mains? Quand nos rêves risquaient l’immortelle aventure, Nous ont-ils peint là-haut, pour l’extase future, Quelque chose de mieux que nos bonheurs humains? Non! Nous devions serrer sur nos chaudes poitrines, Pendant le jour béni qui nous était prêté,

Nos charnelles amours, fragiles et divines, Créatrices amours, ou seules nos doctrines, Malgré l’enfantement, ont mis l’impureté.

 

Puis nous devions mourir, fermer à la lumière Si douce des matins nos yeux reconnaissants; D’un suprême regard, plein de candeur première, Enveloppant les fils, l’épouse et la chaumière, Tout ce qui fait nos cœurs joyeux et frémissants.

 

Quel désir, quelle crainte eût ébranlé nos âmes? Quel juge ou quel sauveur pouvions-nous invoquer? Nos devoirs—ceux qu’un ordre universel proclame— Ont, pour l’esprit subtil et pour les sens de flamme, Des charmes si puissants qu’on n’y saurait manquer.

 

La nature n’a pas commis à nos morales

Le pouvoir de hâter son auguste action.

Nos gestes sont les siens. Les ombres sépulcrales N’ont point de rouge enfer au bas de leurs spirales: L’œuvre utile avec soi porte sa sanction.

 

Ce qui doit être fait est bon et simple à faire; De quoi serions-nous donc alors récompensés? Et puisque la douleur suit le mal qu’on préfère, Et qu’elle est pour nous seuls, par-delà cette sphère Quel courroux frapperait de pauvres insensés?

 

O superstitions obscures et sanglantes!

Sacrifices hideux fumant au bord des flots, Longues processions de victimes dolentes, Chaînes, croix et carcans, et chastetés brûlantes, Vous avez pour toujours éveillé nos sanglots!

 

Comment vous effacer jamais de nos mémoires? Il nous faut remonter tous vos sentiers maudits, Saigner tous vos tourments, lire tous vos grimoires, Car vos crosses, vos clefs, vos chasubles de moires, Cachent encor le seuil de nos vieux paradis.

 

O nature, nature, oh! dis, tes bras de mère S’ouvriront-ils encor pour tes fils révoltés? Nous voulions t’arracher notre vie éphémère; Mais nous y renonçons... L’épreuve est trop amère, Et nous tombons, martyrs de nos divinités!

 

Pour naître, nous quittons tes entrailles fécondes; Pour vivre, il faut ton air qui joue en nos poumons, Il faut tes fruits, ton blé, la fraîcheur de tes ondes; Pour aimer, il nous faut les caresses fécondes; C’est aussi sur ton sein que nous nous endormons.

 

Avons-nous tant parlé pour découvrir ces choses? Cent siècles ont passé, le jour est-il plus beau? Paraît-il dans les nids plus de métamorphoses, Plus d’étoiles au ciel, plus de feuilles aux roses, Depuis que nous restons penchés sur un tombeau?

 

Quoi! mourir est-il donc un problème si sombre? N’est-il point de splendeur dans un couchant vermeil? Tout s’éteint, douce loi. Pendant les nuits sans nombre, Alors que nous fermions nos paupières dans l’ombre, Nous est-il arrivé de craindre le sommeil? Apprendrons-nous enfin à garder le silence, A demeurer muets devant les morts pensifs? A quoi bon tant de mots? Lorsque, avec violence, La passion en nous se déchaîne et s’élance, Nos plus informes cris sont les plus expressifs.