Un mystérieux amour
Philosophie
Présenter à sa soif la coupe intarissable,
Être son ombre fraîche et son moment d’oubli, Voir en cette âme haute, avec ce grain de sable,
L’équilibre établi;
Être mieux que sa sœur et mieux que sa maîtresse; Être le souvenir qu’il berce en souriant
Quand luira sur son front l’éclatante tristesse
Du ciel de l’Orient:
Voilà l’ambition douce et passionnée
Qu’ont fait naître en mon cœur ses beaux yeux inconstants. Et lorsque de l’aimer je me suis étonnée,
Il n’en était plus temps.
Philosophie
songe bien souvent à votre œuvre profonde,
J A ce plan gigantesque en votre esprit conçu:
Retracer pas à pas le chemin que le monde
Poursuit à son insu.
Cet unique chemin, où, dans l’ombre éternelle, Tout en semblant errer, marche le genre humain; Où jadis de ses dieux la bonté paternelle
Le guidait par la main.
Vous contemplez partout les forces impassibles. Sans pouvoir présumer leurs effets à venir, Sans décider non plus sur leurs causes possibles,
Et sans les définir;
Vous voulez seulement constater leur empire, Dire où leur bras de fer a dirigé nos pas.
Si, pour d’autres, Demain sera meilleur ou pire,
Vous ne le cherchez pas.
Et Demain, toutefois, recueillant vos idées, En illuminera le Passé, noir décor;
Elles iront ainsi, par le temps fécondées,
Grandissantes encor.
Elles ajouteront leur pierre à l’édifice
Dont vous étudiez, pensif, les fondements: Tour dont le sang des cœurs, les pleurs du sacrifice
Forment les durs ciments,
Et qui monte toujours, Babel inébranlable, Et qu’on n’augmentera qu’en faisant comme vous, En sondant les secrets du passé formidable,
Car lui seul est à nous.
Moi, qui de ces lueurs reste tout éblouie.
Et qui toujours échappe à la réalité,
J’eus un songe, embrassant—vision inouïe!—
La vague immensité.
Je vis l’effort constant de l’ardente nature, A chaque illusion accordant son tribut,
Et suivant jusqu’au bout l’éternelle aventure,
Toucher enfin le but.
De progrès en progrès, se cherchant elle-même, Grâce à des millions de siècles entassés, La matière unirait dans un être suprême
Ses pouvoirs dispersés.
Elle aurait ce jour-là la pleine conscience De son essence propre et de ses propres lois; Toute évolution et toute expérience
Cesseraient à la fois.
Les temps seraient remplis. La puissance infinie N’étant qu’un attribut de l’absolu savoir,
Il paraîtrait enfin, ce Dieu que l’esprit nie,
Que le cœur voudrait voir.
Ainsi s’expliquerait le tourment indicible,
Le désir implacable et de tous les instants, Qui, sur l’âpre chemin du bonheur impossible,
Nous traîne haletants.
Ce rêve d’idéal, d’amour et de lumière,
Commençant à la bête et finissant à Dieu, Nous tient, nous, qui, chétifs, à la forme première
Disons à peine adieu.
Mais tandis qu’autrefois, par une erreur grossière, Nous placions hors de nous la divine grandeur, Nous savons aujourd’hui que de notre poussière
Doit surgir sa splendeur.
Nous la portons en nous comme l’infime atome En germe recélait l’esprit qui resplendit.
Quoi! déjà dans nos seins le sublime fantôme
Se dégage et grandit.
Triomphe, ivresse, espoir où notre orgueil s’abreuve!... Hélas! qu’il nous soit doux au moins de le penser, Car la loi qui nous fit, gauche et fragile épreuve,
Va nous recommencer.
Mais peut-être—ô mystère! ô synthèse des choses! Enfantement brutal, horrible, essentiel,
Dont tout souffre, l’insecte en ses métamorphoses
Et l’astre énorme au ciel.
Peut-être, dans l’immense et finale harmonie, Rien ne s’étant perdu, nos maux, nos passions, Feront plus de clarté que la gloire infinie
Des constellations.
Et puisque, élaborant un Dieu, créant un être Qui réunisse en soi ses milliers d’éléments, La force unique doit avant tout se connaître
En tous ses changements;
Vous, dont l’œil calme a lu dans les temps et l’espace, Qui voulez, pressentant cette suprême loi, Dire à l’humanité qui se hâte et qui passe:
«Attends, regarde-toi.»
Vous êtes en avant de la foule frivole,
Vous avez fait un pas vers l’accomplissement, Et votre voix tranquille a mis une parole
Dans notre bégaiement.