Un mystérieux amour

Daniel Lesueur · Chapitre 36 sur 58

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Un mystérieux amour

Repentir

Si nous sommes très grands, si l’univers s’incline Devant le rayon pur qui tremble sur nos fronts, C’est que nous enlaçons d’une étreinte divine

Ceux que nous adorons.

 

C’est en les possédant que, dans nos courtes heures, Nous sommes les rivaux de l’Infini sacré;

Lui seul nous les reprend lorsque dans ses demeures,

Morts, ils ont pénétré.

 

Il les berce à jamais sur son sein formidable, Comme nous les bercions pendant les nuits d’amour; Mais il reste jaloux dans le temps insondable

De nos baisers d’un jour.

 

Car, à nos bien-aimés, en sa longue caresse, S’il dispense la paix et l’oubli précieux,

Leur rend-il un instant l’ombre de cette ivresse

Que leur versaient nos yeux?

 

Non, non!... Qu’il vienne alors et saisisse sa proie, Nous demeurons vainqueurs même au jour des adieux. Quand un cœur frémissant par nous s’emplit de joie,

Nous devenons des dieux.

 

Repentir

suis triste, ô grands bois! j’ai péché contre vous.

J Vous courbiez sur nos fronts vos feuillages si doux,

Qu’assombrissait la nuit divine;

Et nous pouvions errer en nous disant tout bas Ces choses, que, souvent, l’oreille n’entend pas

Tandis que le cœur les devine.

 

Hélas! et mes discours vous ont tous mis en deuil. J’ai laissé s’élever la voix de mon orgueil

Dans votre auguste et pur silence,

Et j’ai blessé celui qu’en secret vous charmiez. Dites, m’écoutiez-vous quand vous vous endormiez

Au vent du soir qui vous balance?

 

Lui—lui, qui s’irritait—ne souffre déjà plus; Car j’ai chargé son mal de baumes superflus;

J’ai guéri sans peine sa plaie.

Il sait que je suis fière et qu’il était jaloux, Et que l’amour parfois, dans ses caprices fous,

Met notre âme ainsi sur la claie.

 

Mais vous, m’accordez-vous aussi votre pardon? Vous avez par moments de doux airs d’abandon,

Qu’avec ivresse je contemple;

Vous murmurez des bruits tendres comme des mots, Et vous arrondissez vos superbes rameaux

Ainsi que les arceaux d’un temple.

 

Le jour, des fleurs sans nombre émaillent vos sentiers, Vous êtes rayonnants, sur vos sommets altiers,

L’azur tend ses immenses toiles;

Mais je vous aime mieux dans le calme des soirs, Quand vous êtes pensifs, et que vos arbres noirs

Pour fruits d’or portent des étoiles.

Si jamais j’ai rêvé de bonheur infini,

Sans cesse j’y mêlais votre charme béni,

O grands bois frissonnants et sombres!

Afin de l’enchanter d’un songe surhumain, J’avais conduit celui que j’aimais par la main

Dans la profondeur de vos ombres.

 

Et, puisque je l’ai fait souffrir dans ces beaux lieux, Puisqu’il a pu, sous votre abri mystérieux,

Douter de mon amour sans bornes,

Je vous croirai toujours irrités contre moi, Et je verrai toujours en tressaillant d’effroi

Frémir vos hautes cimes mornes.

 

Mais du moins entendez aujourd’hui mon serment: Lorsque je marcherai pas à pas, lentement,

Près de lui sous vos voûtes fraîches;

Soit que le gai printemps fasse éclore les nids, Soit que le vent d’hiver, sur les chemins brunis,

Roule à nos pieds vos feuilles sèches;

 

Craignant l’âpre regret et l’amer souvenir, Je ne laisserai point à ma lèvre venir

Des mots moins doux que ma pensée.

De mes torts d’un instant, bien que légers et courts, Humble, je veux distraire et consoler toujours

Sa chère âme que j’ai blessée.

 

Et, s’il veut éprouver son pouvoir absolu

—Ce pouvoir sous lequel l’amour a résolu

De plier ma fière nature,—

Docile, il me verra suivre ses volontés,

S’il vous invoque, et s’il m’entraîne à ses côtés

Dans vos abîmes de verdure.