Wilderness

Lance Weller · Chapitre 12 sur 12 · partie 2/2

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Wilderness

11 Une forêt derrière, une autre devant

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Abel ferma les yeux et respira à fond, sa peau recevant comme la douce caresse d’une femme la chaleur modérée du feu qui crépitait dans le poêle. Il avait eu froid si longtemps que la faible chaleur soudaine provoquait des fourmillements dans ses doigts. Abel s’éclaircit la gorge et regarda le Haïda.

— Fais pas ça, dit-il.

Le Haïda se pinça les lèvres. Les yeux de la petite fille étaient fermés, mais Abel savait qu’elle était en vie car il voyait sa poitrine se lever et retomber. L’Indien posa sa lame sur la gorge nue de l’enfant et jeta un coup d’œil à Abel.

— Ils étaient dans un drôle d’état quand je suis arrivé, dit-il. Dieu seul sait depuis combien de temps ils étaient ici, en haut. Bloqués. Complètement coincés. (D’un signe de la tête en direction d’un mur, il indiqua la plaine enneigée à l’extérieur.) Leur cheval s’était enfui, leur chariot réduit en miettes, et eux, ils étaient déjà à court de nourriture.

Il renifla et fit une grimace.

— Qu’est-ce que tu leur as fait ?

Le Haïda haussa les épaules.

— Pas grand-chose, en fait. Le type, eh ben, il s’est jeté sur moi, alors j’ai été obligé de me défendre. (Il eut un sourire qui ne contenait pas la moindre trace de gaieté.) Et elle, là, elle était malade et avait l’air d’être déjà à moitié morte de faim, de toute façon, dit-il en désignant du menton le corps décharné et grisâtre de la femme derrière lui. Elle est morte ce matin. Donc il reste plus que la petite.

Il fit sauter l’enfant sur ses genoux et elle se mit à gémir doucement.

— Et j’crois qu’elle en a plus pour longtemps.

Il regarda Abel et sourit. D’un geste vif de la main, il traça une ligne très fine sur la joue de la petite fille avec la pointe de son couteau.

— Mais elle est mignonne comme un cœur, tu trouves pas ? Comme une poupée en porcelaine de Chine.

Il sourit à nouveau et gloussa.

— Une poupée en porcelaine de Chine, répéta-t-il. C’est marrant, ça.

— Espèce de salopard.

Le Haïda haussa les épaules.

La petite avait sept ans, peut-être, et elle était incroyablement maigre. Même sous les plis tachés de sa robe en haillons, il pouvait voir les angles saillants de ses membres, les articulations pointues de ses coudes et de ses genoux. Peut-être les premières rougeurs sombres des gelures sur ses doigts, ses orteils et sur les lobes de ses oreilles. Et il sursauta quand elle ouvrit les yeux, car ils étaient laiteux, comme s’ils se solidifiaient avec le froid.

Abel cligna des yeux et avala péniblement sa salive.

— Elle a un nom ? finit-il par demander.

— Bon Dieu, j’en sais rien, dit le Haïda. Celle-là (il donna un coup de coude à la mère de la petite et le corps de la morte fut secoué d’un mouvement rigide tandis que la fille gémissait et fermait les yeux), celle-là, elle l’appelait par toutes sortes de noms, mais j’ai jamais pu comprendre ce que ça voulait dire. (Il cligna des yeux comme s’il se concentrait.) Putain, quelle importance ça peut avoir, de toute façon ?

Abel l’ignora et s’accroupit lentement, péniblement, pour se mettre au niveau des yeux de la petite fille.

— Hé, là ? lança-t-il doucement à travers la pièce.

L’enfant ouvrit les yeux et cligna des paupières. Abel soutint son regard et lui dit :

— T’inquiète pas ma petite chérie. On va trouver une solution.

Abel se releva en haletant, les yeux lourds et brûlants dans leur orbite. La chaleur et le manque d’air à l’intérieur de la cabane provoquaient des démangeaisons dans sa gorge et il se prépara pour une nouvelle quinte de toux qui ne vint pas.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda-t-il à l’Indien.

Le Haïda se pinça les lèvres, remua un peu et poussa un sifflement de douleur. Abel observa la façon qu’il avait de se tenir, de bouger, de respirer, comment il clignait des yeux et transpirait. Le vieil homme leva le menton et dit :

— Ce Chinois, il t’a mis du plomb dans le corps.

Le Haïda fit une grimace.

— Ce petit salaud, dit-il. Putain. J’te l’ai dit, il a pas été très amical quand je suis arrivé ici.

— Le ventre ?

Les lèvres de l’Indien s’étirèrent sur ses dents.

Abel émit un grognement.

— T’es un homme mort.

Le regard de l’Indien se perdit dans le vague.

— P’têt bien. C’est possible, dit-il en hochant la tête. Mais j’vais te dire une chose, cette petite mignonne, elle y passera avec moi.

Il posa à nouveau le plat de sa lame sur la gorge de la fillette qui se mit à geindre doucement et ferma les yeux.

Abel leva la main, les doigts écartés.

— Mais pourquoi ? demanda-t-il.

— Parce que je peux, répondit le Haïda avec un haussement d’épaules.

— Nom de Dieu ! cria Abel.

Il enleva son chapeau et le jeta au sol, puis il le ramassa et le tint entre ses mains d’un air gauche.

— D’accord, dit-il en respirant profondément. D’accord. Supposons… Supposons que je te ramène en bas de cette montagne. Je te ramène à… à cette petite ferme. Je pourrais faire ça.

Les yeux du Haïda n’étaient plus qu’une fente.

— Tu ferais ça ?

Abel fit passer sa lèvre inférieure par-dessus sa lèvre supérieure et hocha la tête.

— Si tu me laisses ramener cette enfant en bas de cette colline, oui, je le ferai. Si ton compagnon est toujours pas venu, y a personne d’autre qui viendra.

— J’ai pas peur de mourir, vieil homme. Et toi ?

Abel poussa un grognement.

— Tu peux pas savoir à quel point je m’en fiche, mon gars.

Le Haïda le regarda dans les yeux.

— Tu mens, dit-il et il prit à pleine main les cheveux de la petite fille.

Abel poussa un cri et le chien se mit à aboyer dehors. Le Haïda sourit et leva le menton.

— Tu vas retourner à la poursuite de ce cerf que t’étais en train de chasser, dit-il. Rapporte-moi un peu de viande et on discutera de ce que tu peux encore faire pour moi.

— T’es complètement cinglé si tu t’imagines que je vais la laisser seule ici avec toi.

Le Haïda haussa les épaules. La gorge de l’enfant était tendue sur son genou et il tapota la pointe de son couteau dans le creux au-dessus du sternum de la fillette.

— J’ai vu des gens mourir de tas de façons différentes, dit-il. Mais j’ai encore vu personne se vider simplement de son sang. Ça serait un spectacle nouveau pour moi. (Il jeta un regard circulaire dans la cabane et haussa à nouveau les épaules.) J’ai brûlé les chaises, mais tu peux t’asseoir sur le plancher. On la regardera ensemble.

— Espèce de salopard.

— Qu’est-ce que tu comptes faire, vieux soldat ?

Abel fit la grimace, fermant et relâchant sa main valide. Son bras abîmé le faisait souffrir jusqu’à l’os et il se sentait fatigué. Ça faisait un bruit de crécelle dans sa poitrine et au bout de quelques instants il baissa la tête pour saisir le regard de la petite fille. Elle battit des paupières sur ses yeux blessés et gelés, et ses lèvres desséchées se fendillèrent.

— Tu vas m’attendre, ma chérie, lui dit Abel. Attends-moi ici, je vais revenir.

Il se releva et regarda le Haïda.

— T’as entendu ? lui dit-il en se tournant vers la porte pour repartir dans la nuit et dans le froid.

Le chien se leva péniblement quand il le vit s’approcher. Abel hocha la tête et lui parla, passant quelques minutes à faire l’aller-retour entre le tas de bois et la porte d’entrée pour y empiler des bûches plus accessibles pour le Haïda. L’image de l’Indien tremblait à travers la vitre. Ensuite, Abel détacha le chien et, ensemble, ils commencèrent leur lente traversée de la prairie balayée par le vent qui soufflait tout autour d’eux en faisant siffler la neige qui n’était pas encore gelée comme quelque funeste créature.

Abel entendit la porte de la cabane s’ouvrir en grinçant tandis qu’il entrait dans la forêt où la montagne commençait pour de bon. Il entendit la voix du Haïda mêlée au bruit du vent, mêlée au bruit de la neige nouvelle qui tombait en grésillant sur la croûte de glace. Ce n’était qu’une bien petite chose dans tout l’univers, ce bruit. Et Abel n’y prêta aucune attention.

Cette nuit-là, il dormit adossé contre un énorme arbre abattu qu’il estima être plus vieux que la venue de Christophe Colomb. Il dormit avec le chien sur ses genoux, la fine couverture déchirée les enveloppant tous les deux. Ses mains tremblaient et il était incapable de les arrêter. Son souffle s’échappait de ses lèvres en cliquetant, comme si ses poumons eux-mêmes étaient pris de tremblements. Le chien restait étendu sans bouger, n’ouvrant les yeux que de temps à autre pour scruter le visage d’Abel Truman, où les larmes qui roulaient sur ses joues laissaient derrière elles de fins sillages de glace avant de perler dans sa barbe.

Ils se réveillèrent dans une aube encore sombre. Des nuages blancs flottaient silencieusement et les montagnes se dressaient, noires et compactes. Ni l’homme ni le chien ne projetaient d’ombre. Ils allaient, seuls et pâles, tels des esprits égarés errant au hasard, comme si leur ombre les avait abandonnés au cours de la nuit.

Le vieux soldat leva son fusil une douzaine de fois dans la matinée en apercevant des amas de branches qui ressemblaient à des bois de cerf, des branches nues d’aulne de Sitka qu’il prenait pour la courbe d’un arrière-train musclé. Chaque fois, il avait fait silence, s’était accroupi, avait visé, avant d’abaisser son fusil avec une lenteur dépitée. Le chien l’observait, la gueule ouverte, épuisé, tandis qu’Abel se penchait pour cracher et jurait.

— J’imagine que tu ferais mieux, toi ? lui demandait-il.

Au début de l’après-midi, il l’entendit raire une nouvelle fois. Une longue plainte prolongée qui resta suspendue dans l’air glacé et blanc. Il entendit un aboiement sauvage et primitif, et le chien se mit à trembler et geindre. Abel le fit taire et inclina la tête, suçant une dent branlante jusqu’à ce qu’il eût dans la bouche le goût du sang. Au bout d’un moment, il jura et repartit.

Quand il découvrit ses déjections, elles étaient encore chaudes. Derrière lui, le chien s’arrêta net, les poils hérissés. Abel fit basculer son canon, vérifia la cartouche, et soudain il repensa à David Abernathy en train de jurer maladroitement et de tripoter son fusil pendant que les balles yankees hachaient les pins de West Wood tout autour d’eux. Le vieux soldat sourit et grimpa lentement la pente.

Les arbres laissaient soudain place au versant abrupt d’une arête qui dévalait devant lui dans un amas chaotique de rochers couverts d’une pellicule de glace, comme si quelque créature gigantesque et bestiale avait labouré de ses griffes l’arrière de la crête et l’avait mis à vif. La journée était claire et ensoleillée de ce côté du col et le vieil homme pouvait voir les contreforts enneigés sur des kilomètres, et, au-delà, le vert houleux du détroit de Puget. Il voyait le bleu des cours d’eau intérieurs et l’éclat froid du soleil à leur surface ; il voyait aussi, dans le lointain, la fumée s’élevant des cheminées de Port Angeles. Sa vue s’étendait également vers l’est, où la nuit obscurcissait déjà la chaîne des Cascades, drapant d’un voile de ténèbres le mont Rainier derrière lequel une lune blanche et ronde s’était levée. Le fusil était lourd dans sa main et il serra la crosse pour sentir le fil de fer s’incruster dans sa paume comme une sorte de réconfort. Il se mit à trembler. Il ferma les yeux un instant, essayant d’imaginer l’odeur des fumées de la ville, le bruit métallique des trains lancés à toute allure sur les rails, le ramenant chez lui, à l’est. Vers un autre océan, une autre côte. Il inclina la tête et respira l’air bleu et froid des hauteurs, puis, regardant la pente du haut de la crête, il jura tout bas.

Le loup harcelait le cerf dans les pins et les rochers tombés du replat de la montagne. Énorme. Noir autour du museau, une fourrure gris argent qui redevenait noire aux extrémités. Une poitrine large comme les deux mains d’un homme. Une forme sombre et basse qui se déplaçait comme de l’eau sur les pierres. Il courait en silence et il sautait les pattes avant écartées, les mâchoires ouvertes et les poils hérissés entre les épaules. Quant à lui, le cerf courait en soulevant de la poudre dans l’air et en balançant sa grande tête surmontée de ses bois. Tout seul, le loup n’avait aucune chance de le terrasser, mais la faim, le désespoir et l’instinct le poussaient à continuer, et le cerf courait, le loup le poursuivait, et la forêt sombre se referma sur eux et ils disparurent.

Abel jura et cracha. Et tout en jurant et crachant, il s’assit brutalement dans la neige, les jambes étendues devant lui. Le vieil homme respira à fond plusieurs fois, les yeux fermés, ses cheveux gris humides. Le chien clopina jusqu’à lui et se coucha contre sa cuisse. Il se mit à geindre doucement et à donner de petits coups de patte sur le pantalon d’Abel, qui le regarda longuement, et voyant l’état dans lequel se trouvait l’animal, il sentit quelque chose se déchirer en lui.

Alors que les flocons recommençaient à tomber, il jeta un coup d’œil vers les montagnes. À sa gauche et à sa droite, les sommets étaient effacés par le rideau neigeux et le froid faisait trembler l’air. Il connaissait ces signes. Encore un jour, deux peut-être, et le col serait infranchissable d’un côté comme de l’autre et la température deviendrait glaciale. En face de lui, il pouvait encore voir jusqu’au détroit, où les lumières s’étaient allumées dans les villes tout autour. Elles scintillaient, froides, lointaines et désormais inaccessibles à tout jamais.

— Bon Dieu, Buster. On était quand même tout près d’y arriver, murmura-t-il.

En tombant, la neige faisait un léger tic-tac. Comme une multitude d’horloges dans le silence d’une bibliothèque, ce bruit évoquait la vieillesse, la mémoire et la fin. Abel renifla et cracha. Il posa le canon de son fusil sur la tempe du chien.

— Sacré toi, va, dit-il avec tendresse.

Le chien agita la queue dans la neige. Il roula les yeux pour regarder le vieil homme et ouvrit la gueule.

Une heure plus tard, Abel entreprit de redescendre à travers les arbres, lentement, péniblement, essayant de suivre ses propres traces jusqu’à la prairie avant que la neige ne les recouvre et ne les fasse disparaître. Au cours de la journée, le soleil avait creusé des trous dans la neige qui maintenant se remplissaient d’obscurité et Abel avait l’impression d’être entouré d’innombrables flaques sombres. Il avançait en claudiquant sans s’arrêter, portant le chien comme un joug en travers de ses épaules. La queue de l’animal se balançait doucement contre lui et le vieil homme tourna la tête pour le regarder dans les yeux. Le chien cligna des yeux et ouvrit la gueule.

— Me regarde pas comme ça, marmonna Abel. Et faudrait pas non plus t’habituer à ce que j’te porte comme ça tout le temps, j’te préviens.

 

Tandis qu’elle grimpait lentement dans la montagne, Ellen Makers suivait les menues traces de gibier qui longeaient le sentier principal. Meurtrie, blessée, malade d’inquiétude et de regret à l’idée d’avoir laissé Glenn seul, elle levait maladroitement son fusil au moindre bruit s’élevant dans la forêt enténébrée, puis elle attendait, paralysée par la crainte, jusqu’à ce qu’elle fût certaine que ce qu’elle avait entendu n’avait pas été provoqué par un homme. Pendant des années, elle avait vécu à l’ombre d’une peur angoissante, mais jamais auparavant elle n’avait connu une telle frayeur.

Elle marcha toute la journée puis continua dans les premières ombres du soir tandis que l’obscurité, qui tombait comme de grands rideaux noirs de la voûte des arbres, dérobait au monde jusqu’à sa dernière couleur. Et puis elle se tapit dans les broussailles entre la piste du gibier et le sentier, et elle tendit l’oreille pour savoir s’il était dans les parages. Elle n’entendit rien et il n’était pas là, pourtant elle continua à attendre tout en redoutant l’issue de son attente.

Elle ne fit pas de feu cette nuit-là, et la nuit fut longue. Elle s’était enveloppé les épaules d’une couverture et elle ne cessait d’allonger le bras dans le noir pour toucher le fusil, là où elle l’avait posé. La forêt était pleine de mouvements. Des craquements, des bruits de bêtes, tous sans rapport avec les animaux qui les faisaient : Ellen imaginait des ours et des couguars et elle apercevait dans le clair de lune blême les silhouettes furtives de pikas et de cerfs bondissant sur leurs pattes fines comme du fil de fer. De temps à autre, elle levait son fusil, haletante et paniquée, et le pointait sur le Haïda qui s’était approché d’elle à la faveur de la nuit après avoir pris une autre apparence, comme les gens de son peuple en avaient le pouvoir d’après ce qu’elle avait toujours entendu dire. Et chaque fois, tandis qu’elle reposait son fusil, elle maudissait Abel silencieusement et se maudissait elle-même, gardant dans son esprit l’image du grand Indien accroupi sous la tente et qui caressait le canon de son fusil comme si c’était son membre tout en regardant ce que Willis était en train de lui faire.

Elle dormit de façon sporadique, et à un moment donné elle se réveilla et vit que la lune s’était cachée derrière les nuages qui avaient envahi le ciel. Son souffle la nimbait d’un halo et les aiguilles de pin sur le sol faisaient entendre des craquements saccadés sous l’effet du gel qui s’intensifiait. Il flottait dans le monde une odeur vive et glacée, et bientôt il se mit à neiger. Ellen voyait les flocons tomber à travers les arbres sur la piste du chariot qui menait au col, saupoudrant la boue et blanchissant les flaques d’eau qui s’étaient couvertes d’une pellicule de glace. Soufflant dans ses paumes endurcies, elle les frictionna l’une contre l’autre, puis elle enfila les gants de travail de Glenn. Au bout d’un moment, elle se rendormit.

Tôt le lendemain matin, elle entendit le cri du loup dans les hauteurs. Un loup solitaire qui chantait à la lune, bien qu’il n’y eût pas de lune pour l’écouter chanter. Ce n’était pas un chant non plus, d’ailleurs. Son appel se poursuivit longtemps, dévalant les pentes et roulant dans la vallée où les arbres étaient moins denses, près de la côte, et puis le vent s’en empara pour l’emporter vers le large, et il s’évanouit comme s’il n’avait jamais existé.

Quand il fit suffisamment clair pour se déplacer, Ellen mangea un peu de pain avec du fromage. Elle se leva et s’étira, puis s’éloigna entre les arbres pour faire ses besoins, creusant avec son talon un trou dans la neige jusqu’à la terre pour recouvrir ce qu’elle laissait derrière elle, avant de rouler sa couverture et de l’accrocher comme elle avait vu Abel le faire, à la manière des soldats. Elle examina une première fois l’endroit où elle avait campé, puis une deuxième fois, avant de prendre le chemin en direction de Marmot Pass où, se disait-elle, elle trouverait sûrement l’un des deux hommes.

Il faisait à nouveau nuit quand Abel atteignit la prairie. Le vent creusait des motifs dans la neige et il faisait sombre à l’intérieur de la petite cabane, sombre elle aussi sur la nappe blanche. Il l’observa de la lisière des arbres, portant toujours le chien en travers de ses épaules, mais il ne put distinguer la flamme de la bougie oui vacillait auparavant dans le cadre de la fenêtre.

L’odeur de fumée de bois parfumait toujours le vent. Au bout d’un moment, Abel poussa un grognement et s’avança.

Il posa le chien dans la neige devant la cabane. L’animal tapota la croûte gelée et leva la tête, cherchant le regard du vieil homme. Abel se pencha sur lui et lui parla en caressant son front et sa joue fine et douce avant de passer la main dans sa fourrure, le long de son flanc. Le chien laissa retomber sa tête dans la neige. Le vieil homme vit passer dans ses yeux l’ombre de la mort et il prit une profonde inspiration en frissonnant, mais il se tut aussitôt car il venait d’entendre les sanglots de la petite fille à l’intérieur de la cabane.

Abel se leva rapidement, ce qui le fit grimacer de douleur. Il regarda fixement la porte, se demandant ce qu’il devait faire.

Il avala sa salive, ce qui lui arracha une nouvelle grimace, puis il empoigna son fusil et s’avança aussi silencieusement que la neige le lui permettait. Il alla jusqu’à la porte. Le vent qui soufflait en bourrasques secouait les vieilles planches pourries, les faisant claquer, et à la façon dont elle bougeait, Abel sut que la porte n’était pas verrouillée. Derrière lui, le chien gémit en se débattant dans la neige. Le vieil homme posa le plat de la main sur le battant et le poussa.

Le Haïda était assis, jambes écartées, devant le poêle où il ne restait plus que deux braises rouges. Il avait fait une hémorragie au cours de la nuit, mais son sang avait à peine eu le temps d’imbiber ses vêtements avant de geler. Abel renifla. Une vague de nausée s’empara de lui et il tendit le canon de son fusil pour toucher l’épaule de l’Indien. Celui-ci ne bougea pas, aucun souffle ne sortit de ses lèvres. Ses yeux étaient fermés et ses cheveux de jais retombaient, froids et raides, sur son long visage. L’imposant Indien tenait, enroulé autour d’une de ses mains, un morceau de dentelle vaporeuse bleu pâle, qui faisait penser à la jarretière d’une jeune mariée, comme s’il avait voulu que cet objet fût sa dernière vision avant de mourir.

Le regard d’Abel alla du morceau de dentelle à l’Indien.

— Non, dit-il. T’avais trop de noirceur en toi pour mériter un tel réconfort.

Posant son fusil, Abel défit la dentelle des doigts glacés de l’Indien et la jeta dans le foyer où elle fuma un instant, puis de petites flammes jaunes se mirent à danser le long de la broderie, jetant une lumière frémissante.

Abel la regarda brûler. Ensuite, il se redressa et tira le corps de l’Indien dehors. La lune se cacha derrière un nuage et l’obscurité fut totale. La neige tombait. Elle balayait la plaine, portée par le vent qui venait de se lever à nouveau, faisant flotter et claquer ses vêtements. Il tremblait et, quand il avala sa salive, il sentit le goût du sang dans sa bouche et il déglutit à nouveau.

Abel alla jusqu’au chien et s’agenouilla près du corps sans vie. Il enleva la neige du visage de l’animal, puis il s’assit et posa la tête du chien sur ses genoux. Il lui dit qu’il avait été un bon chien, il lui parla à voix basse, il lui raconta des choses. Abel ferma les yeux, il prononça le nom de l’animal, il le berça dans le froid et la neige qui les recouvrait peu à peu. Mis à part le vent, le seul bruit qu’il entendait était le tic-tac des flocons qui tombaient, comme un rire doux et léger, comme le temps perdu.

Abel resta ainsi un moment, puis il se leva et regagna la cabane pour prendre soin de la petite fille, raviver le feu, s’occuper de ce qu’il était en mesure de prendre en charge et laisser le reste de côté.

L’homme qui sentait le chien, les feuilles et la transpiration revint. Jane Dao-ming se souvenait l’avoir entendu dehors, avec le chien, et il était si silencieux quand il avait réapparu. Une tache floue de la couleur des feuilles qui se déplaçait sur le plancher, et bientôt, la chaleur qui lui parvint de l’âtre. Et puis un bruit de quelque chose qu’on traîne par terre, les jurons à voix basse du vieil homme. Et puis il revint, s’assit sur le bord du lit et l’aida à s’habiller. Il lui parlait pendant ce temps, d’une voix qui se voulait apaisante, mais dont le ton ne convenait pas du tout à l’effet recherché. Le vieil homme fit de petits bruits aigus quand il toucha les endroits de son corps où l’Indien avait mis la lame de son couteau, et sa voix était éraillée quand il lui demanda comment elle s’appelait, et elle l’était encore quand il répéta son nom lentement, avec application.

Il lui demanda si elle pouvait le voir. Elle sentit le mouvement de l’air sur son visage et comprit qu’il agitait la main devant elle, alors elle répondit oui. L’homme fit un bruit dubitatif, puis il décrivit ses gestes : comment il faisait repartir le feu, parce que c’était tout ce dont ils avaient besoin, un bon feu. Et plus il parlait, plus sa voix se fatiguait et faiblissait. Quand la jambe de Dao-ming toucha le bras froid et mort de sa mère, elle se mit à sangloter.

L’homme qui sentait les feuilles et le chien revint s’asseoir près d’elle sur le lit pendant qu’elle pleurait. Il lui tint la main, il lui caressa les cheveux, il la laissa verser ses larmes sans faire de commentaires. Quand elle se fut calmée, il lui demanda si elle avait faim. Elle répondit oui et se remit à pleurer à cause de cette douleur particulière, vive et permanente. Le vieil homme demeura un long moment sans bouger. Finalement, il prit une profonde inspiration et se leva.

Elle l’entendit sortir et il resta longtemps dehors dans la neige avant de revenir. Il fit du bruit en fouillant partout dans la cabane, puis elle sentit bientôt l’odeur de la viande en train de cuire. Quand il eut terminé, il lui donna à manger de façon très attentionnée. La chair était filandreuse et dure, mais elle était très bonne. Le goût de la viande la fit pleurer à nouveau et le vieil homme lui dit d’essayer de dormir parce qu’ils partiraient au petit matin.

Quand la petite fille fut endormie, Abel alla chercher le reste de bois de chauffage. Il n’eut pas besoin de faire beaucoup d’allers-retours pour épuiser la pile de bûches et, quand il eut fini, il resta debout au milieu de la petite cabane à regarder la fillette dormir.

— Bon Dieu, mais qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire ? dit-il calmement, serrant le poing de sa bonne main droite.

Brusquement, il ressentit une vive démangeaison dans le haut de la gorge et il sortit en chancelant pour tousser et laisser passer ses haut-le-cœur dans la neige. Au bout d’un moment, il se sentit mieux ; il alla jusqu’au chien et le souleva délicatement. Il était très léger. Quand une des dents de l’animal cliqueta comme une pierre silencieuse sur l’ongle de son pouce, le vieil homme eut l’impression que son cœur se brisait, et il ne pouvait pas poser les yeux sur la cuisse du chien, là où il s’était servi de son couteau.

Le matin le trouva assis sur le sol de la cabane, la tête du chien posée sur ses genoux. Ses lèvres fissurées et ensanglantées esquissaient un faible sourire et ses doigts ne cessaient de décrire des cercles dans la douce fourrure derrière l’oreille de l’animal. Quand la lumière du soleil lui éclaira le visage, il posa délicatement le chien sur le plancher et sortit.

Il trouva le père de Dao-ming enfoui sous la neige et fit la grimace en voyant ce que le froid lui avait fait. Il retourna à l’intérieur où il réveilla la petite fille et la fit asseoir par terre devant le feu, puis il tira doucement le drap fin et souillé sur lequel la mère de l’enfant était allongée et il ressortit.

Comme il n’y avait pas d’outils dans la cabane, Abel dut utiliser la crosse de son fusil pour faire levier et dégager le corps de l’homme de la glace. La crosse finit par se briser et le fil de fer le blessa à la main. Il resta là à contempler son fusil disloqué. Il se pencha pour cracher, puis il enveloppa l’homme dans le drap, le porta dans la cabane et après l’avoir posé sur le lit, près de sa femme, il étala la couverture sur les deux corps.

La petite fille était assise par terre là où il l’avait laissée, son visage aveugle incliné vers le feu qui crépitait, les flammes jaunes dansant sur la bûche. Elle avait une main sur la tête du chien mort et ses joues ruisselaient de larmes. Il prononça son nom et elle se leva, se tournant vers lui. Abel lui dit qu’ils allaient partir, elle lui tendit les bras exactement comme il avait toujours imaginé que sa fille l’aurait fait. En reniflant, il enveloppa l’enfant dans une autre couverture prise sur le lit et se pencha pour la hisser sur sa hanche gauche. Le bras invalide d’Abel se cala juste comme il fallait autour de la taille de la fillette tandis qu’elle s’accrochait à son cou, et il était certain que même s’il venait, lui, à faiblir, son bras ne lâcherait pas. Et il ne se redresserait pas non plus de l’angle sous lequel il était plié, ce qui signifiait qu’elle ne risquait pas de glisser. Abel regarda son vieux bras estropié, bien en place et qui la maintenait parfaitement, comme s’il avait été fait pour remplir cette fonction.

— Ça alors, j’aurais jamais imaginé quelque chose comme ça. Dieu du ciel ! murmura-t-il en se balançant d’un côté et de l’autre pour tester la solidité de sa prise.

Le feu brûlait d’un éclat vif dans le foyer tandis qu’Abel jetait un dernier coup d’œil à l’intérieur de la cabane. Son regard se posa sur le chien, étendu sur le plancher.

— Bon Dieu, sacré Buster, va, dit-il tout bas.

Il renversa le poêle d’un coup de pied et s’attarda un instant pour observer les flammes se répandre comme une flaque d’eau.

Ensuite, ils restèrent tous les deux à regarder la cabane brûler, le visage de la fillette à moitié aveugle tourné en direction de la chaleur. Abel sentait la douceur de son souffle enfantin et il eut des visions d’herbe verte au printemps, de chevaux et de bien d’autres choses s’agitant, folles de joie. Il respira à fond et se tourna pour entamer la traversée de la prairie brillante et couverte de neige.

Arrivé à la lisière des bois, Abel s’assit pesamment. Sa respiration sifflante lui brûlait la poitrine.

— Très bien, haleta-t-il. Très bien, allons-y.

Il se remit péniblement debout et partit dans la neige en zigzaguant entre les arbres. Derrière eux, la cabane qui se consumait faisait monter une colonne de fumée dans le ciel.

— Je ne suis pas trop lourde ? demanda Dao-ming avec un fort accent, mais dans un anglais clair.

— Non, répondit Abel tout essoufflé. Non, c’est moi qui suis trop vieux, tout simplement.

Il regarda le visage de la petite et, à la lumière du jour, il vit les dégâts que le froid avait occasionnés à ses yeux sombres. Deux taches pâles bordées de sang. Elle avait les pieds gelés, ainsi que les mains et le nez, et bien qu’il l’eût enveloppée pour qu’elle ait le plus chaud possible, il savait qu’elle ne pouvait en aucune manière marcher toute seule. Il avala sa salive et poursuivit sa route en chancelant, le souffle court et bruyant.

— C’est qu’une marche, dit-il. Rien qu’une marche.

Et il continua à avancer avec peine dans la neige entre les arbres, descendant le versant de la colline.

Il marcha toute la journée et une partie de la soirée. Il marcha jusqu’à ce que la lumière fût telle que le vieil homme ne pouvait plus être sûr de rester dans la bonne direction, puis ils s’arrêtèrent dans une petite clairière où les arbres déformés par le vent dressaient leurs silhouettes étranges et torturées comme un verger dénaturé.

La petite fille sanglotait maintenant. Elle avait les mains et les pieds gonflés, rougis et durs. Pour elle, la nuit fut longue et froide. Abel fit ce qu’il put : il alluma un petit feu qui s’éteignait sans cesse, il ouvrit sa veste et serra le corps minuscule et frigorifié de l’enfant contre le sien. Il lui parla. Il lui parla toute la nuit, mais sans savoir si elle l’entendait. Abel ne connaissait aucune de ces histoires qu’on raconte aux enfants, alors il lui décrivit les étoiles et les planètes dans le ciel. Il raconta comment, tant d’années auparavant, son père l’emmenait jusqu’à la colline située au sud de leur maison, où ils écoutaient les chants provenant de l’église noire, près des bois de pins, et observaient les étoiles. Le ruban pâle de la Voie lactée. Le fier Orion et sa nébuleuse scintillante. La ruine majestueuse de la pleine lune d’automne, et Mars la lointaine, qui enflammait le sang des hommes et les poussait à faire la guerre. Il lui décrivit les léonides et mentionna quatre étoiles qui étaient tombées sous leurs yeux ce soir-là. À intervalles réguliers, le hurlement d’un loup leur parvenait des hauteurs au-dessus d’eux, solitaire et prolongé, sauvage et triste. Et à un moment donné, ce matin-là, bien avant que le lever du soleil n’eût commencé à faire pâlir la nuit, Abel Truman se leva de la neige avec la petite fille et reprit sa route en la portant.

Tandis qu’ils avançaient, il décrivait, pour les yeux aveugles de l’enfant, l’apparence de la neige dans la forêt et les caractéristiques des arbres qui les entouraient. Il lui expliqua comment faire une tisane avec certains types de mousses et pourquoi le soleil creuse des trous dans la neige sur les pentes élevées. Il lui récita toutes les couleurs cachées de l’océan gris et à quoi il ressemblait par les soirs d’été, quand soufflaient les vents chauds et que les étoiles se reflétaient à tout jamais à sa surface – comme s’il y avait eu deux voûtes célestes et pas de terre – et il lui peignit les matins aussi, quand le brouillard stagnait, bas au-dessus des vagues, et qu’il se déversait de la forêt de telle manière qu’on avait l’impression de se trouver au fond d’un grand chaudron tout chaud. Toutes ces choses, et bien d’autres encore, il les raconta à la petite fille tandis qu’ils avançaient.

Abel marcha jusqu’au moment où il commença à ne plus sentir ses pieds et à trébucher. Il parla jusqu’à ce que sa voix ne fût plus qu’un simple coassement. Et une fois, vers la fin de la journée, Abel Truman leva sa bonne main droite devant lui, comme pour repousser quelque chose et s’en débarrasser. Il se baissa pour resserrer ses lacets, il mangea des poignées de neige pour calmer le feu de sa gorge. Et il repartit.

Il parla à l’enfant de choses qu’il avait vues au cours de sa vie – de l’époque où il était soldat et des braves gens qu’il avait connus. Il lui raconta l’histoire de la Wilderness, où il était tombé, et d’Hypatia, qui lui avait sauvé la vie dans cette forêt. Il lui parla de Glenn et Ellen Makers, et alors que la nuit tombait une fois de plus, Abel leva les yeux vers le ciel à la recherche des étoiles au-dessus de la cime des arbres, mais il ne vit que des nuages noirs. Et puis la neige recommença à tomber de façon continue. Un vent froid se mit à souffler. Il continua à la porter, à descendre la montagne à travers les arbres noirs.

Ellen Makers grimpait lentement la montagne à travers la neige. Elle serrait fort son fusil devant elle. Elle sentit la fumée longtemps avant de voir la colonne s’élever au-dessus de la forêt, là où elle savait qu’était située la petite cabane de trappeur. Elle s’arrêta pour l’observer un instant puis, après avoir essuyé l’humidité sous son nez, elle poursuivit son chemin.

La piste débouchait sur une large prairie enneigée, entourée de rochers veinés de glace et, à l’autre bout de cette prairie, se trouvaient les ruines encore fumantes de la cabane. Ellen traversa l’étendue neigeuse et resta quelque temps devant les braises à se réchauffer et à se demander ce qu’elle devait faire. Il y avait des traces de loup tout autour et, un peu plus loin, sur le côté, elle vit un amas sombre sur la neige. Elle s’approcha et dut reprendre brusquement son souffle en reconnaissant le corps de l’Indien Haïda. Elle attendit un moment, réfléchissant à ce qui s’était passé et essayant de savoir ce qu’elle devait en penser. Rien n’était comme elle l’avait imaginé, et cela la tourmentait ; elle avait l’estomac noué par l’inquiétude. Pendant quelques instants, elle essaya de reconstituer les événements d’après les indices restants, mais ses capacités en matière de résolution d’énigme laissaient à désirer, la journée avait été longue et les cendres refroidissaient.

Finalement, le soleil se coucha, la lune apparut et, dans sa lumière haute et bleutée, Ellen vit des empreintes de pas menant vers les arbres qui se dressaient, noirs et silencieux, là où la pente redescendait pour plonger vers la vallée. Un loup hurla tout près et Ellen sursauta. Après avoir attendu encore un moment, elle se mit à suivre la piste qui descendait.

Au matin, le ciel était complètement couvert et il avait recommencé à neiger. Les flocons tombaient dru et rapidement, comblant ses pas derrière elle et peignant le monde blanc d’une teinte encore plus blanche. Les traces qu’elle suivait descendaient en serpentant à travers les arbres et Ellen s’inquiétait de voir la neige les effacer. Plus tard dans la matinée, elle trouva l’endroit où ils avaient passé la nuit et elle repéra une seconde série d’empreintes. Plus petites, comme celles d’un enfant traînant les pieds dans la neige, elles disparaissaient au bout d’une très courte distance.

— Il porte quelqu’un, dit Ellen.

Elle enleva ses gants et, alors qu’elle s’accroupissait pour poser deux doigts sur l’empreinte de la chaussure d’Abel, un loup émergea de la forêt.

Le fusil était lourd et froid dans ses mains nues et elle n’avait aucune idée du temps qu’il était resté à l’observer avant de sortir des arbres. Noir autour du visage, le loup était tacheté de flocons blancs. Ellen vit le chien en lui ; dans les plis de ses oreilles et dans ses yeux qui donnaient un aperçu des mécanismes les plus profonds de son cœur. Elle vit le collier qu’il portait : grossier, artisanal et terne. Le loup se tenait là, immobile, l’observant, la gueule ouverte, son souffle formant un nuage dans l’air froid.

Ellen déglutit et leva vivement le fusil à son épaule. Alors qu’elle le mettait en joue, le loup se coucha dans la neige. Elle cligna des yeux, le loup roula sur lui-même et se leva, enrobé de poudreuse, magnifique au milieu des arbres empanachés de neige.

Ellen garda son fusil pointé sur lui. Elle le visait comme Glenn le lui avait appris et elle resta longtemps ainsi, regardant le loup sans bouger. Il allait et venait, décrivait des cercles, et tandis qu’il bougeait, elle vit à nouveau le métal terne luire autour de sa gorge. Quand elle abaissa son fusil, il aboya une fois et s’enfuit, disparaissant dans les arbres et dans la neige qui tombait.

Quand elle s’approcha de l’endroit où il s’était tenu, elle l’entendit aboyer une nouvelle fois et, levant les yeux, elle le vit, qui l’attendait plus bas dans la pente. Ellen regarda autour d’elle. Elle portait une écharpe rentrée dans son manteau ; elle l’enleva pour la nouer autour de son visage afin d’avoir plus chaud et elle hocha la tête.

— Très bien, dit-elle. Montre-moi le chemin.

Elle le suivit le reste de la matinée, descendant la montagne à travers les arbres, et la marche était difficile dans la neige de plus en plus profonde. Plus elle descendait, plus l’air devenait froid, et elle entendait le loup devant elle, qui haletait et faisait crisser la couche de poudreuse. De temps à autre, de grands craquements résonnaient quand des branches croulant sous le poids de la neige s’écrasaient au sol. Mis à part le loup, il n’y avait pas d’animaux dans les alentours – il n’y avait que le tic-tac feutré des flocons, les branches qui se brisaient dans un bruit sec de coup de feu, et les vieux arbres qui grinçaient sans cesse, faisant penser à une conversation de vieillards se rappelant d’autres lieux en d’autres temps. Le vent s’était calmé, maintenant, et les flocons tombaient droit sur la terre, formant une sorte de gaze pâle et floue qui faisait de la forêt glaciale un paysage fantomatique et feérique d’une beauté terrifiante.

Tandis qu’elle avançait péniblement, elle pensait à Glenn, s’inquiétant à son sujet, imaginant le cours de leur vie commune, se voyant avec lui dans leur vieillesse, tranquilles, un peu tristes mais solides dans leur amour. Quand une petite masse de neige glissa d’une branche et lui frappa l’épaule, Ellen s’arrêta. Elle n’entendait plus le loup ; elle regarda autour d’elle et vit que les empreintes de l’animal déviaient de la direction qu’il avait suivie toute la journée pour repartir vers les hauteurs, dans la forêt, avant de disparaître. Alors qu’elle était là à se demander ce qu’elle allait faire, elle entendit les pleurs de l’enfant dans les arbres devant elle.

Ellen enleva ses gants. Respirant profondément, elle s’avança lentement. Elle n’avait pas fait une cinquantaine de pas quand elle découvrit Abel Truman assis dans la neige, adossé au gros tronc d’un vieil épicéa.

Il la regarda. Le visage qu’il leva vers elle était une carte gelée dessinant les chemins écartés de ses tourments. La veste d’Abel enveloppait un paquet qu’il tenait fermement au creux de son bras estropié et le froid s’était attaqué à lui, le gel assombrissant le bout de ses oreilles, de ses doigts et de son nez, et ses lèvres étaient légèrement bleuies.

Elle jeta son fusil par terre et s’agenouilla près du vieil homme. Malgré tout ce qui le faisait souffrir, il avait les yeux brillants, et quand il ouvrit la bouche, sa voix était difficilement supportable.

— Lizzy, murmura-t-il. Ma Lizbet.

Il leva la main pour toucher la joue d’Ellen, que son écharpe recouvrait, et elle prit sa main dans la sienne, laissant échapper un chuintement au contact de sa peau glacée.

— Tu m’as manqué, tu sais.

Un sourire terrible flotta sur ses lèvres.

— Sacrée bonne femme, dit-il en haletant. Mais tu m’as tellement manqué.

Ellen prononça le nom d’Abel et secoua la tête. Puis un bruit sortit du paquet qu’il tenait. Abel déglutit et tourna la tête vers le paquet, puis à nouveau vers Ellen.

— C’est notre petite Jane, dit-il en clignant des yeux. J’suis allé… J’suis allé la chercher et je l’ai ramenée.

Les mains tremblantes, Ellen parvint difficilement à ouvrir la veste gelée et découvrit l’enfant. Elle vit dans quel état elle était dans l’obscurité glacée.

— Oh, mon Dieu, souffla-t-elle en portant la main au visage de la petite fille pour sentir la chaleur de sa joue.

Abel fit un bruit et cligna rapidement des yeux comme s’il s’éveillait et revenait avant d’avoir atteint l’endroit où il allait.

— Ellen, souffla-t-il. C’est bien… Ses parents ont été tués là-haut… Allez-y, prenez-la.

Quand elle se pencha pour soulever l’enfant, elle dut faire des efforts pour la libérer du bras invalide d’Abel.

Il se pencha en avant et mit un petit porte-bonheur dans la main d’Ellen, une croix blanche taillée dans de l’os, ou quelque chose qui ressemblait à de l’os. Il fit tourner ses lèvres dans tous les sens.

— Pour la petite, murmura-t-il en se passant la langue sur les lèvres.

Il ferma les yeux et, quand il les rouvrit pour la regarder, elle vit qu’il était très loin et qu’il partait encore plus loin.

— Tu vois ? murmura-t-il. Tu vois, Hypatia ? Je t’avais dit que je t’emmènerais avec moi.

Abel ferma les yeux. Il courait. L’herbe du printemps était verte et odorante, elle lui arrivait aux genoux et elle formait un coussin sous ses pas. Et il y avait du soleil aussi, et un vent chaud qui soufflait. Des hommes l’appelèrent depuis les arbres, en haut de la montée. Il courut. Il courut vers eux.

En fin de compte, il fallut à Ellen le reste de cette journée et toute la suivante pour redescendre de la montagne avec Abel et la petite fille. Elle fabriqua un travois rudimentaire avec des branches qu’elle noua en utilisant des bandes découpées dans son écharpe, et sur lequel elle étendit Abel. Elle serra fort contre elle l’enfant qui était toujours emmitouflée dans la veste du vieil homme car la petite hurlait dès qu’Ellen essayait de la lui enlever. Le cadre qui ne cessait de se démanteler ralentissait leur progression et la rendait épuisante, et lorsqu’ils parvinrent enfin à Makers’ Acres, Glenn, qui paraissait amaigri et maladif, attendait sous le porche. Ils s’étreignirent un long moment, puis il l’aida du mieux qu’il put pour les amener à l’intérieur, où le feu brûlait et où il faisait bon.

Ils étendirent Abel et la petite fille ensemble dans la pièce du fond et les enveloppèrent de couvertures, puis ils chargèrent le feu et laissèrent la porte ouverte pour que la chaleur puisse circuler. Ils les débarrassèrent de leurs vêtements gelés avant d’enrouler leur corps nu dans des couvertures à nouveau. En voyant ce qu’il était advenu du vieil homme, Ellen détourna le regard et Glenn lui demanda de sortir de la pièce pendant qu’il s’occupait d’eux. Elle resta debout, près de l’âtre, à observer le feu. La neige tombait sur le toit, le vent soufflait autour de la cheminée et, un bref instant, elle crut entendre le loup hurler dans les collines. Ellen fit le tour de la pièce, essuyant la poussière sur des étagères qui n’étaient pas poussiéreuses. La vieille odeur doucereuse de pomme flottait toujours dans la maison.

Ses vêtements dégelaient peu à peu, se gorgeant d’humidité, et elle commença à avoir froid. Une tache de sang, noire, s’étalait sur les pierres de l’âtre, elle se passa la langue sur ses dents cassées, et elle regarda par la fenêtre où la nuit devenait plus claire. Des étoiles scintillantes apparurent et elle pensa que quelques-unes d’entre elles au moins devraient tomber. Mais aucun arc étincelant ne raya le ciel. Au lieu de cela, la lune sortit des nuages et vint marteler d’argent et de bleu la neige qui recouvrait le paysage.

Un peu plus tard, Glenn vint s’asseoir en face d’elle. Elle ne lui avait jamais vu un air aussi las, et lorsqu’il posa sa main valide sur la table, Ellen remarqua qu’elle tremblait. Elle contempla la main de son mari un moment avant d’y glisser la sienne. Elle était chaude et forte, et quand elle regarda Glenn, il n’eut aucun mal à lire dans ses yeux les questions qu’elle lui posait.

— Elle ne retrouvera pas ses yeux, je ne pense pas. (Il haussa les épaules et secoua la tête, plein de désolation.) Je pense qu’elle peut encore voir un peu, ou peut-être à certains moments seulement, mais ça m’étonnerait que cela dure. (Il haussa à nouveau les épaules.) Avec un peu de chance, elle gardera la plupart de ses doigts… et quelques-uns de ses orteils.

— Il m’a dit que ses parents étaient morts. Qu’ils avaient été tués.

Glenn se pinça les lèvres.

— Bon, dit-il. On aura tout le temps d’y voir plus clair par la suite.

Ellen acquiesça. Son doigt suivit le grain du bois que la farine avait blanchi, comme si, par magie, elle avait fait apparaître un abécédaire du dessus de la table. Serrant les lèvres sur ses dents cassées, elle regarda par la fenêtre, vers les étoiles qui scintillaient comme seules peuvent scintiller des étoiles par une nuit de neige, dans les ténèbres de la nature sauvage.

— Et Abel ? demanda-t-elle.

— Il est mort.

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1 Genre de galette cuite sur la braise, spécialité du Sud. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2 Littéralement, talons goudronnés. Surnom donné aux soldats de Caroline du Nord, un État connu pour son importante production de goudron.

3  Monsieur, où est votre mule ? et Je peux donner le fouet à ce vaurien, deux chansons populaires dans les armées sudistes.

4 Les soldats sudistes du général Lee s’étaient eux-mêmes surnommés “Lee’s Misérables”, en référence au roman de Victor Hugo paru en 1862.

5 Conflit frontalier entre les États-Unis et l’Empire britannique en 1859. Il n’y eut aucune confrontation.

6 Fin de phrase absente dans l'édition papier. (N.d.Ee)

7 Mudshark : littéralement, requin de boue. Terme d’insulte aux États-Unis, désignant une femme blanche qui fréquente des Afro-Américains.

8 The Scriptures : la Bible. les Saintes Écritures.

9 Marse Robert : surnom donné au général Robert E. Lee.

10 Johnny Reb : surnom péjoratif utilisé par les soldats nordistes pour désigner les sudistes.

11 Great Land : un des surnoms de l’Alaska.

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