Amour dans une petite ville

Wang Anyi · Chapitre 9 sur 18

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Amour dans une petite ville

{9}

L’automne se révèle mouvementé.

Plusieurs jours de pluie incessante noient le fleuve derrière un rideau de brume. Les bateaux, tels des fantômes, accostent dans ce monde d’eau aux contours indistincts, puis repartent. Hors de la ville, le piétinement des chemins de terre par les paysans les transforme en bourbiers ; les paysans apportent cette boue dans les rues où elle se mêle à l’eau noire. Les loches se faufilent jusque dans les rues. On a même découvert une sangsue, incongrue ailleurs que dans le Sud, qui a mis la population en émoi. Il paraît évident qu’elle est venue à la suite de la transformation de quelques champs en rizières par une équipe de production des environs, mais la population ne peut se défendre du pressentiment d’un malheur imminent. Cette sangsue est d’une vigueur étonnante. Si elle vous mord la jambe, elle ne lâche plus prise, et quand on l’arrache violemment, la morsure laisse un trou sans fond d’où le sang ne se met à couler doucement qu’après un certain temps.

La pluie finit par s’arrêter, la terre s’assèche, le temps vire brusquement au froid, et c’est l’hiver.

Cette année, l’hiver se révèle d’un froid aussi exceptionnel que l’été a été chaud. Pas de vent, un soleil radieux, un ciel aussi pur qu’au printemps, et pourtant le froid vous transperce les mains, les pieds et le visage. Il rougit comme des radis le nez et les oreilles. Dans les rues, même au soleil, inutile de songer à rester immobile plus de trente secondes, tant sans en avoir l’air le froid est intense. On pressent qu’il va se produire quelque chose d’inhabituel, un sentiment d’inquiétude plane sur les rues comme une âme errante.

En effet, après le Nouvel An, meurt le dirigeant du pays, le premier

ministre{9}.

L’inquiétude trouve sa justification et s’apaise peu à peu.

Puis meurt le très respecté maréchal Zhu De{10}.

Puis survient le tremblement de terre{11}.

Puis meurt le leader, le président Mao.

Puis la Bande des Quatre est renversée{12}.

Cet automne-là, ils prennent un an de plus, elle dix-huit ans, lui vingt-deux, mais c’est comme s’ils avaient vieilli de cent ans. Quand ils se souviennent de l’automne précédent, il leur semble appartenir à une autre vie.

Incapables de maîtrise et de modération, ils s’aiment avec tant de rage et de fougue, ils usent tant d’énergie et d’amour qu’ils sont las, mais pour lutter contre cette lassitude, ils s’aiment encore plus follement. Cet excès de sollicitations arrive à engourdir leur corps qui a besoin de stimulants neufs pour réveiller ses sensations et sa vitalité. Ils font appel à leur imagination pour renouveler leurs étreintes. Ils se connaissent si bien qu’ils ont peu à peu perdu tout mystère l’un pour l’autre : leur intérêt s’émousse. Pourtant, ils sont incapables d’en finir, ils ne peuvent se passer l’un de l’autre. Ils rentrent à la fois épuisés, mécontents et insatisfaits, mais repartent chaque fois avec un ardent et impérieux espoir.

Ils reviennent le corps poisseux de sueur, gravissent l’étroit escalier de bois qui grince sous leurs pas et leur irrite la plante des pieds. Ils se sentent fatigués, sales, mais sans courage pour aller se doucher. La chaufferie est depuis longtemps éteinte, mais ils étaient trop pressés pour aller remplir leur thermos avant de partir. Ils n’osent pas prendre de l’eau chaude aux autres, de peur que ceux-ci ne découvrent leur secret. Dans la cour règne le silence. Ils se couchent, exténués, mal à l’aise dans leur peau poisseuse qui rend leur couette humide. Ils ne comprennent vraiment pas pourquoi, malgré tous leurs efforts, ils ne retrouvent plus le plaisir des débuts, ils en sont très affectés. Ils ne peuvent s’empêcher d’avoir honte de leur propre souillure, ils voudraient faire peau neuve, redevenir honnêtes, ils en prennent secrètement la résolution. Cependant, quand ils se revoient le lendemain, ils échangent les signes de main et les regards dont ils ont pris l’habitude pour se donner rendez-vous et fixer l’heure. Pendant tout le temps qui précède leur rencontre, ils sont si tourmentés qu’ils ne tiennent pas en place. Heureusement, ils sont depuis longtemps entraînés à n’en rien laisser paraître, ils passent donc ces heures d’anxiété sans se faire remarquer avant de se faufiler hors de la cour.

Alors qu’ils sont physiquement follement attirés l’un vers l’autre, à l’instant même où ils se touchent, la froideur les gagne, tant ils ont depuis longtemps épuisé toute la gamme des sensations. Ils ont perdu l’attrait pour la nouveauté, la frayeur et la douleur qu’elle suscite. Comme si, après un tour sur scène pour la forme, ils ne ressentaient que découragement. Aucune joie, rien qu’un corps souillé, sans espoir de retrouver leur pureté première. Ils sont accablés de tristesse et de remords, mais hélas, il est trop tard.

Les artistes de la compagnie sont de plus en plus nombreux à tomber amoureux, ils forment presque tous des couples inséparables. Ils devraient, eux aussi, faire partie de ce groupe où tous vont par deux, ils pourraient même être les premiers de la troupe. Mais ils ressentent une honte extrême, comme s’ils ne le méritaient pas. Ils observent les autres qui paraissent plus purs qu’eux, dont l’avenir s’annonce radieux, alors qu’eux-mêmes sont depuis longtemps tombés dans une fange dont ils ne pourront jamais se laver. Aussi, au milieu de cette ambiance amoureuse, se dissimulent-ils encore plus secrètement, comme de parfaits inconnus. Les autres se figurent qu’ils sont à nouveau en conflit, ils ne s’en étonnent plus et les laissent à leurs désaccords. Personne ne se rend compte de leur détresse. Chacun ayant sa part de cette détresse, ils ne peuvent ni la partager ni faire preuve de compréhension, chacun porte son fardeau sans pouvoir en parler à l’autre ni trouver du réconfort auprès de lui. Ils comprennent parfaitement tous deux que s’ils se dévoilaient si peu que ce soit, la situation deviendrait insupportable. Il n’y a rien à faire, ils sont seuls, entièrement seuls face à cette détresse. Ils considèrent que tous les autres sont plus heureux qu’eux. Par excès de précipitation, faute de patience et de modération, ils ont épuisé trop tôt toute joie, il ne leur reste plus à présent que honte et douleur.

Comme chacun doit porter seul le poids de ce malheur, ils en arrivent à se haïr, d’une haine profonde et réfléchie. Sa gravité implique qu’ils ne se harcèlent plus en présence des autres, car ils estiment qu’agir ainsi serait légèreté et affectation. Ils ne se querellent que lorsqu’ils sont seuls. Ils le font avec violence, en employant des mots cruels destinés à blesser l’autre à l’endroit le plus sensible. Sanglotant, elle lui crie : « Je te hais, je vais te tuer ! » Lui, tendant ses mains ouvertes vers sa gorge, lui lance d’une voix contenue : « Si tu continues, je t’étrangle. » Elle est sincère dans sa haine, lui est sincère dans son désir de l’étrangler, si bien qu’effrayés l’un comme l’autre, ils baissent les bras. Vraiment excités, ils s’injurient, tremblent de colère, finissent par s’empoigner et se battre. Il est fort comme un bœuf, mais elle est dans un tel emportement qu’il ne peut avoir le dessus. Puis leur colère se calme peu à peu, seule demeure l’excitation. Ils ne savent plus s’ils se battent ou s’ils font l’amour, peut-être font-ils les deux. Au bout d’un moment, dans l’obscurité complète, dans une extrême confusion, tout le reste disparaît pour faire place à une frénésie sans nom. Dans leur corps monte alors une étrange joie, joie depuis longtemps perdue, depuis longtemps appelée, désespérément attendue, qui surgit, imprévisible, sans qu’ils y soient prêts. Enfin, épuisés par leur empoignade, bras et jambes coupés, ils éprouvent un contentement depuis longtemps oublié. Ils se calment peu à peu, échangent un regard où la haine a fait place à un tendre amour. Main dans la main, comme des écoliers qui reviennent en vacances à la maison, ils rentrent, balançant les bras en un geste innocent. Seules leurs mains qui se touchent expriment leur amour. Elles ne se séparent qu’à cent mètres de la cour qui abrite la compagnie, ils retrouvent alors le poids de la honte. Les airs de violon et les chants qui s’échappent de la cour leur semblent venir d’un autre monde. Ils reprennent conscience de leur souillure, tels deux chiens errants émergeant d’un bourbier. Complètement déshonorés l’un en face de l’autre, chacun ayant connaissance de l’horrible histoire de l’autre, chacun espérant voir l’autre s’en aller au diable ou quitter carrément ce monde en emportant leur déshonneur mutuel, afin de pouvoir prendre un nouveau départ. Leur haine renaît de plus belle, inextinguible.

Sur la route qui passe par l’écluse de dérivation des crues, des motoculteurs pétaradants vont et viennent, leurs conducteurs voient souvent un diable et une diablesse en train de se battre. La diablesse échevelée, le diable vomissant des injures, ils se frappent et crient de douleur. L’histoire s’est répandue le long de la route, agrémentée de quelques détails, et quand elle revient dans les rues de la ville, elle est complètement méconnaissable. Tremblants d’effroi, ils écoutent cette histoire avec les autres, dans le calme d’une paisible soirée.

Ils voudraient se débarrasser de l’autre, c’est lui qui commence par prendre ses distances, puis elle fait de même. Cette froideur ne les peine pas du tout, ils en sont même soulagés comme d’une pause après un combat acharné. Il reprend son rythme de vie passé, son entraînement quotidien suivi d’une douche, du repas, puis d’un sommeil paisible. Il se sent calme et de bonne humeur. Cependant, après cette expérience, ils paraissent tous deux plus vieux que leur âge. Elle a maigri, sa peau s’est distendue, des plis sont apparus, telles des vagues, en haut de ses cuisses. Lui, en revanche, a grossi. Moralement aussi, ils ont vieilli. Les amours des garçons et des filles de la troupe leur paraissent jeux puérils dont ils ont depuis longtemps percé à jour le déroulement et discerné le fond. Elle a perdu la pudeur qui sied à une jeune fille non mariée. Des histoires qu’elle ne devrait normalement ni écouter ni raconter ne la choquent nullement. Elle trouve cela naturel, de même qu’il lui arrive d’entrer par erreur dans les toilettes des hommes sans s’émouvoir. Elle ne comprend pas les moqueries des autres, elle s’en étonne et se sent injustement traitée. Pour lui, il y a beau temps que les tabous entre hommes et femmes n’existent plus. À ses yeux, toutes les femmes sont nues, et il voit au premier coup d’œil leurs parties les plus secrètes. Il est incapable de garder une distance à l’égard de l’autre sexe, alors qu’il devrait avoir un cœur rempli de sentiments de pureté sacrée envers les femmes, ce qui le rend extrêmement malheureux. Ce monde lui a dévoilé trop tôt ses secrets, il saisit tout au premier coup d’œil, si bien que rien ne peut plus provoquer sa curiosité ni son intérêt. Il est dégoûté de tout, il lui semble qu’il arrive au terme de sa vie alors qu’elle vient à peine de commencer. Tous deux comprennent enfin que, si indifférents soient-ils à l’autre, même séparés, ils sont coupables et ils le restent. Ils ont perdu leur pureté bien trop jeunes et vont passer de longues années ainsi jusqu’à la fin de leur vie. C’est pourquoi, malgré la distance, ils restent liés en esprit.

Ils n’ont cependant pas le courage de se rejoindre, effrayés de ce qui pourrait arriver s’ils continuaient à se rencontrer. Pourtant, lorsqu’ils sont le plus fermement résolus, au fond d’eux-mêmes, ils ne sont pas vraiment convaincus que leur histoire soit terminée. Ils se contentent d’attendre jusqu’au jour où ils seront incapables de continuer à attendre, et ils verront bien. Ils vivent comme d’habitude, rentrent chaque soir de bonne heure se coucher chacun dans sa chambre. Ils se croient parfaitement heureux et en paix, mais en réalité ils attendent le terme qu’ils se sont secrètement fixé. Ils ont le pressentiment que leur histoire ne peut se terminer ainsi. Inconsciemment, ni l’un ni l’autre ne le désire. Pourtant cette période de détente et de paix n’est pas illusoire. Ils étaient vraiment trop excités, trop fatigués, ils avaient besoin d’un bon repos pour reprendre des forces.

Un tel péché ressemble à une graine : il y a peu d’espoir qu’elle meure après avoir touché terre. Ils vivent en un temps d’obscurantisme, sans un aîné pour leur ouvrir l’esprit. D’ailleurs, dans certains domaines, même un sage ne saurait apporter la lumière. Il faut tâtonner, se cogner, ramper, se traîner dans l’obscurité avant de parvenir à se frayer un chemin hors du bourbier. De même, quand Adam et Éve ont goûté au fruit défendu, Dieu n’a pu les sauver, il a dû les chasser de l’Éden pour qu’ils peinent génération après génération. Comment espérer que deux enfants aussi ingénus et insignifiants qu’eux résistent à l’appel de la nature ? Ils ne peuvent compter que sur leur sens du bien et du mal et leur intelligence qui les entraînent tantôt vers la lumière, tantôt vers l’ombre.

Ainsi passent-ils un paisible printemps.

Au terme de leur histoire, ils semblent parvenus à trouver le calme. Ils ne sont ni en bons ni en mauvais termes, ils ont des relations banales. Quand par hasard ils se trouvent ensemble, ils échangent des propos anodins, ils s’entraînent même parfois ensemble sans en retirer grand profit. Même les commérages à leur sujet se sont peu à peu calmés. Quand par hasard on y fait allusion par désœuvrement, on en parle comme d’une chose passée. Eux-mêmes considèrent que leur histoire appartient au passé, que leur désir passionné, déchaîné comme un ouragan, s’est éteint et qu’ils sont hors de danger. Leur esprit se détend peu à peu, leur vigilance se relâche. Comme revenue au temps des débuts, elle l’interpelle vivement sans aucune gêne, et il l’accepte avec indulgence comme si rien ne s’était passé entre eux. Même quand ils sont seuls, ils coexistent paisiblement. Ils en arrivent à se demander s’ils ont vraiment vécu ces relations tumultueuses. Quand ils se remémorent chaque épisode dans les moindres détails, avec une netteté aussi parfaite que si c’était hier, ils ont l’impression d’avoir rêvé. En réalité, ils traversent une phase de récupération, de convalescence : la fatigue et la tension viennent de disparaître mais ils n’ont pas encore retrouvé leur vitalité, ils sont encore physiquement faibles, nonchalants comme dans une légère ivresse, engourdis, assoupis. Ils sont dans un état d’euphorie passagère qui va disparaître en un clin d’œil pour faire place à un déferlement violent. Ils découvriront que tout ce qu’ils ont vécu auparavant n’était que l’éclair qui zèbre le ciel avant l’orage, le tonnerre roulant au loin, un prologue, un prélude, un avant-propos, une prophétie. Comme ils sont faibles et craintifs, tout ce qu’ils ont vécu les a terrorisés au point qu’ils sont presque anéantis. Heureusement, ils sont jeunes, en bonne santé, esprits simples, pleins de curiosité. C’est pourquoi ils se rétablissent assez rapidement. Ils attendent de recevoir le véritable baptême de la vie dans toute sa violence.

Ils ont repris leur entraînement quotidien comme un retour au bon vieux temps. La façon dont ils étirent et rétractent leur corps défie les lois de la nature. L’essoufflement heureux et libéré qui succède à la douleur et la fatigue, la sueur ruisselante qui débarrasse l’intérieur de leur corps de ses souillures, ainsi que la douche qui lui succède, l’eau brûlante qui les transperce comme des aiguilles, et voilà réveillées toutes les joies oubliées de l’entraînement. Elle se sent légère comme une hirondelle, elle peut faire des centaines de pirouettes sans s’arrêter jusqu’à finir par s’effondrer par terre à bout de forces, tout en continuant à voir le toit du studio tourner en mesure. Elle se figure qu’elle continue à tourner, qu’elle tournera ainsi éternellement. Elle sent son corps dispos et vigoureux, obéissant à sa volonté, capable d’exécuter avec facilité ce qu’elle lui commande. Elle ne saurait oublier toutes les figures qu’elle a cessé d’accomplir pendant un temps mais qu’elle connaissait si bien qu’elle les retrouve, à la fois neuves et familières. Les miroirs du studio lui renvoient des dizaines de silhouettes pirouettantes d’elle-même, elle se voit tourbillonnant en plusieurs dizaines d’exemplaires, comme si elles étaient plusieurs dizaines d’elle-même à danser et à s’admirer. Elle est en pleine ivresse.