Amour dans une petite ville

Wang Anyi · Chapitre 10 sur 18

Pages du PDF

Amour dans une petite ville

{13}

Quant à lui, son corps n’a jamais été aussi souple et robuste en même temps. Debout, les bras pendants, il regarde posément devant lui puis renverse le buste en arrière avec une extrême lenteur, la tête tournée vers le bas : son calme regard observe le monde à l’envers. Il lève alors les mains jusqu’à ses épaules, les place de part et d’autre de sa tête lorsque celle-ci va toucher le sol, puis les avance doucement jusqu’à ses talons et redresse la tête entre ses jambes. Tout ce qu’il voyait à l’envers reprend sa place à l’endroit sous ses yeux. Il jette sur les choses un regard tranquille ; très à l’aise, il n’éprouve ni tension ni douleur, comme si cette position était la plus normale qui fût. La jeune fille surgit en coup de vent dans le calme de son regard, puis disparaît toujours en coup de vent. Quelque chose semble couler doucement entre elle qui pirouette tel un tourbillon et lui dont le corps est désarticulé. Ils ont tous deux conscience de ce flot souterrain dont ils croient entendre le murmure.

C’est alors que la troupe se prépare à partir en tournée dans le Sud.

Le jour du départ, on fait cuire des zongzi{13} dans chaque foyer : toute la rue embaume le parfum des feuilles de roseau. Dans le demi-jour naissant, le bateau accoste lentement. C’est la ruée pour descendre, les pas précipités sur la passerelle, paniers et palanches s’entrechoquent. Quand tous les passagers sont descendus, la troupe monte à bord. Les malles d’accessoires, de costumes, de projecteurs sont transportées à bord l’une après l’autre ainsi que les toiles des décors et les portants. Lorsqu’enfin tout a trouvé sa place, que la troupe au complet est montée et que le bateau s’ébranle, le soleil levant se cache, intimidé, derrière les branches dansantes des saules de la rive. La mélopée des porteurs d’eau retentit, alternant le haut et le bas, entrecoupée par le grincement des roues, elle glisse sur l’eau miroitante. La brume se dissipe, les chants se font plus sonores, plus hauts, mais gardent un fond de mélancolie indicible, partant du ras de l’eau, ils s’élèvent de plus en plus. Les roues des charrettes se frayent un chemin dans la boue, passent d’une ornière à l’autre dans un cahot qui ébranle la charge, agite l’eau qui jaillit hors du tonneau, et le chant se transforme en trille. Ce chant ne cesse alors d’alterner pauses et trilles qui révèlent les inégalités du chemin.