Amour dans une petite ville

Wang Anyi · Chapitre 15 sur 18

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Amour dans une petite ville

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Les eaux du fleuve redeviennent limpides, l’épidémie de dysenterie s’atténue. Jour après jour, la puanteur disparaît des rues, remplacée par le suave parfum des fleurs de sophoras. Arrive l’été, avec une chaleur normale, un franc soleil baigne toutes les plantes qui croissent, verdoyantes. Dans les champs des environs, les beaux légumes poussent à vue d’œil. Une centaine de magnétophones apparaissent dans les rues de la ville ; ils diffusent tous les jours des chansons célèbres à Hong-Kong, Taiwan ou sur le continent, sans que l’on sache très bien si ce sont les chansons populaires qui font se multiplier les magnétophones ou les magnétophones qui propagent les chansons. Quand une nouvelle boutique s’ouvre, pour attirer l’attention, elle diffuse à la porte des chansons qui soupirent de façon incongrue sur l’inconstance de l’amour, sans aucun rapport avec le commerce en question. Même dans les cortèges de funérailles, on entend des enregistrements de chansons d’amour. Les chansons à la mode ne peuvent échapper au thème de l’amour, de même que la vie des gens ne peut échapper au sujet de l’amour. Ces chansons d’amour font perdre sa tranquillité à la petite ville qui devient bruyante. Les bateaux qui continuent à faire escale deux fois par jour apportent des choses étranges telles que les

magnétophones et Deng Lijun{18} ou encore ces jeux de gupai{19} moitié noirs, moitié blancs, qui avaient disparu depuis longtemps. De même, les bateaux emportent des choses étranges, telles que, vers le neuvième jour du neuvième mois lunaire, des paniers entiers de crabes à quatre pinces et huit pattes. Ou encore ce couple d’étrangers peu bavards du lycée qui est reparti de l’autre côté de la Terre vivre parmi les gens aux cheveux blonds et aux yeux bleus, là où il fait nuit quand il fait jour chez nous et où il fait jour quand nous sommes dans la nuit. Même les « chats sauvages », quand ils passent par ici sur leur bateau, laissent aussi quelques babioles, comme des petits sacs dont les femmes couvrent leurs seins, des culottes pas plus grandes qu’un poing et des parapluies étrangers qui se plient en trois et s’ouvrent d’un seul coup. Les « chats sauvages » sont devenus riches, ils portent au poignet une montre qui brille.

Leur histoire n’est pas terminée, il s’est juré qu’il ne la lâcherait pas aussi facilement. Elle aussi trouve anormal qu’il la laisse aller ainsi, livrée à son angoisse. Son corps la trahit. Contrairement à son esprit, il aspire follement à toucher le corps du garçon, à se frotter contre lui et ne regretterait pas de mourir torturé par lui. Elle est même sur le point de capituler, seul le regard sombre et méchant du garçon l’en empêche. Elle sent qu’il ne la comblera pas car il sait qu’elle est sur des charbons ardents, il sait qu’elle en viendra à le supplier, aussi manifeste-t-il une extrême arrogance. Bien que lui aussi soit dévoré de désir, qu’il rêve nuit après nuit de posséder cette fille, il est résolu à se venger, à ne pas lui donner ce qu’elle attend. Leur esprit à tous deux s’arc-boute, ils croisent le fer pour protéger leur corps.

Elle qui a provoqué l’affrontement le regrette presque, et des scènes de plaisir avec lui hantent ses rêves chaque nuit. Elle se demande si l’abstinence actuelle est préférable au plaisir d’avant. Son corps manifeste une soif intolérable qui revient de façon cyclique. Chaque paroxysme l’éprouve autant qu’une maladie. La crise passée, elle se détend et rassemble ses forces pour affronter la crise suivante. Elle maigrit, mais ne se soucie guère de cet amaigrissement qui lui redonne un certain charme. Elle consacre toute son attention à maîtriser son désir physique. Dans ces moments-là, elle aspire particulièrement à le voir, et s’il lui faisait le moindre signe, elle se jetterait vers lui à corps perdu. Mais il ne lui lance même pas un regard. Il a conscience de la violence de leur mutuel désir. Pour l’instant, il résiste à ce désir afin de la voir revenir complètement vers lui, sans la moindre restriction. Il la connaît trop bien, il sait la vigueur des caresses qu’exige son corps robuste. Il prévoit qu’elle viendra ramper à ses pieds. Sa clairvoyance lui fait remarquer la maigreur et la mauvaise mine de la fille, il s’en réjouit secrètement. Sa volonté de la punir est si forte qu’il parvient à juguler son propre désir.

Quant à elle, elle s’obstine mollement en raison de l’hostilité du garçon. Sans la punition qu’il lui inflige, cette obstination s’effondrerait et elle renoncerait à ses bonnes résolutions. Mais une telle persévérance est par trop pénible, trop dangereuse ; elle redoute à chaque instant de ne pas pouvoir tenir bon, de courir vers lui et de lui enlacer les jambes sans le lâcher malgré ses coups de pieds. Elle est retournée deux fois au bord de la rivière, mais la mort est trop effrayante et sa volonté de vivre si forte, le chant des porteurs d’eau si obsédant, qu’elle est repartie.

L’un comme l’autre, ils s’entêtent. Elle pense qu’il est vraiment fâché et lui est surpris de son obstination. Il ne peut s’empêcher de faiblir, et sa faiblesse fait rejaillir les flammes du désir avec une violence telle qu’il ne parvient plus, malgré ses efforts, à les maîtriser. Il se met à surveiller ses mouvements de près, à la recherche de l’occasion qui lui permettra, coûte que coûte, de l’attraper. Un soir qu’il la voit sortir seule de la cour, il la suit de loin.

Par la rue principale, elle gagne le chemin qui conduit au bord du fleuve. Ce chemin, blanc sous le clair de lune, descend en pente douce. Elle arrive au quai, puis sur la rive, s’éloigne le long de la berge. Il accélère le pas pour se rapprocher d’elle. Ignorant sa présence, elle ralentit et finit par s’arrêter. Il bondit alors sur elle. Surprise, elle se débat vigoureusement. Même si elle aspire à cette attaque, même si elle est venue au bord du fleuve parce qu’elle était torturée par le désir, même si sa volonté est si faible qu’elle va s’effondrer dès qu’elle touchera le garçon, elle est vraiment terrorisée car elle sait que, cette fois, tous ses efforts vont être réduits à néant. Elle a l’impression d’être debout au bord d’une falaise, de voir les nuages blancs qui flottent à ses pieds, elle sait qu’au-dessous s’étend une gorge insondable. Elle se débat vraiment, mais lui a perdu toute raison, il est comme une bête sauvage décidée à se battre jusqu’à la mort. À bout de forces, elle se défend en vain. Parce que son corps est resté si longtemps solitaire, que le désespoir a détruit son désir, qu’elle oppose une résistance sincère et énergique, parce qu’à cet instant elle n’y est pas préparée, de façon inattendue, elle est submergée par une immense sensation de jouissance telle qu’elle n’en avait jamais connu. Cette plénitude efface tout ce qu’elle avait vécu auparavant. On peut mourir sans regret quand on a connu un tel instant. Cette joie irradie jusqu’aux moindres parcelles de son corps, sa jouissance n’a jamais atteint de tels sommets. Elle a un goût d’éternité, comme une cérémonie d’adieux parfaitement réussie. Lui aussi ressent cet instant comme exceptionnel. Il s’écarte pour s’étendre sur le dos à côté d’elle et observe le ciel étoilé. À cet instant, le chant des porteurs d’eau monte de la rivière perdue dans le brouillard comme un chœur formé de cent voix à l’unisson, puissant et pourtant maîtrisé. Étendus l’un près de l’autre, ils sont saisis par un sentiment étrange et inconnu. Un lourd pressentiment pèse sur eux.

Les jours suivants, elle se sent bizarre. Elle commence à avoir envie de manger des mets acides alors que la viande et le poisson qu’elle a toujours aimés la dégoûtent. Elle est prise de nausées, d’étourdissements, puis les malaises se calment. Ses règles régulières, même aux pires moments, cessent. Les fluctuations de l’inquiétude et du désir liées à cette période s’apaisent. Une partie de son corps s’alourdit au fil des jours, tandis qu’elle éprouve une détente sans égale, comme si elle était déchargée d’un fardeau longtemps porté. Elle finit par comprendre qu’elle va devenir mère.

Elle se bande étroitement le ventre pour ne pas dévoiler son état. Elle est tellement ignorante qu’elle espère détruire cette chose en elle en agissant ainsi. Pourtant, elle chérit cette vie qui palpite dans son ventre, ressent une vive curiosité envers elle. La nuit, dans sa couette, elle relâche le bandage et se caresse le ventre, comme si elle touchait cette tendre vie en elle. À présent, elle est parfaitement calme, comme une eau paisible. Les flammes qui l’agitaient semblent avoir été absorbées, éteintes par cette frêle vie. Elle redoute que les brutalités du garçon ne la détruisent. C’est pourquoi elle n’ose pas sortir seule, n’ose aller nulle part, elle reste dans sa chambre. Elle ne se demande pas comment elle va faire, elle ne songe même pas que cette vie qu’elle porte en elle va finir par surgir au grand jour et entraîner des réactions dans son entourage. Elle se contente de veiller jalousement sur elle, de la garder dans la paix de son cœur.

Par la suite, son ventre s’arrondit de plus en plus. C’est le garçon qui le remarque le premier. Il la fixe longuement, cherche l’occasion de l’interroger. Un jour qu’elle descend pour se rendre aux toilettes à l’heure de la sieste, elle le voit dans la cour. Accroupi à la porte du studio comme s’il guettait l’occasion, il lui demande : « Ton ventre… » Sans attendre la fin de la question, elle répond aussitôt : « Ça ne te regarde pas » puis retourne en hâte dans sa chambre. Elle redoute qu’il la blesse au ventre, elle ne permettrait à personne de lui faire du mal. Ensuite, on commence à faire des remarques, la direction la convoque pour l’interroger. Elle commence par nier, puis reconnaît le fait quand elle ne peut plus faire autrement, mais elle refuse obstinément de dire qui est responsable. Elle déclare qu’elle est seule en cause ; naturellement, c’est une absurdité ridicule. La direction mentionne le nom du garçon, ce qui semble évident aux yeux de tous, mais elle secoue la tête, effrayée : « Non, non, non, c’est moi, c’est moi seule. » Puis elle se met à pleurer à fendre l’âme. La direction veut la faire avorter, mais elle préférerait mourir plutôt que d’y consentir. Elle implore, à genoux, qu’on l’épargne. On menace de l’expulser de la troupe. Elle sèche ses larmes et déclare alors que c’est aux dirigeants d’en décider.

Pendant ce temps, caché dans la réserve de meubles poussiéreuse à côté du bureau, il colle son oreille contre le mur, un bout de toile d’araignée s’accroche à sa tête. Il entend la conversation filtrer à travers les briques dont le ciment est effrité. Il sait que c’est lui qui a provoqué ce malheur. Quel malheur ! Quel terrible malheur ! Il glisse contre le mur, se retrouve assis par terre, recroquevillé sur lui-même. Ce péché qu’ils ont commis, il fallait bien qu’ils en soient punis, cela ne fait aucun doute pour lui. Mais en fait, il n’était pas préparé, jamais il n’aurait imaginé cela. Maintenant, voilà la punition qui arrive. Leur passion a produit un fruit. Sans le vouloir, ils ont semé une graine de vie. Que va devenir cette vie ? Qu’est-ce que cela signifie ? Que va-t-on leur faire ? Il est terrorisé. Cette vie inattendue devient à ses yeux un profond et dangereux fossé qui va les éloigner l’un de l’autre. Il se figure que cette nouvelle vie les sépare sans songer le moins du monde qu’elle crée entre eux le lien le plus étroit. Les sanglots de la fille, qui lui parviennent à travers le mur, le bouleversent. Il ne peut retenir ses larmes, plein de pitié, désespéré pour elle, pour lui, pour tout ce qu’ils ont partagé. Il sait que tout cela est terminé.

Elle accouche à l’aube, un jour d’automne. Tous les membres de la troupe vont la voir à l’hôpital, sauf lui qui reste au milieu du studio sombre et vide, assis sur le plancher dur comme un désert aride. Prostré, la tête enfouie entre les genoux qu’il entoure de ses bras, dans un silence absolu, sans le moindre bruissement d’insecte, l’esprit engourdi, incapable de réfléchir, incapable d’y voir clair, il se demande ce qui va advenir, il se demande comment tout cela a pu arriver. Cette vie qui s’est formée en elle ne lui apprend rien. Le sang neuf qui irrigue cette vie ne peut se mêler au sien. Il ne peut ressentir le bourgeonnement ni le mûrissement de cette vie, il ne peut sentir que ce don de la vie crée une responsabilité et un amour auxquels on ne peut se dérober. En fait, la moitié de cette vie vient de lui, mais il doit tenter de la comprendre de l’extérieur et l’éducation qu’il a reçue ne lui est d’aucun secours. De plus, obsédé par sa propre douleur, il ne peut espérer aucune aide, il est incapable d’agir. À partir de cet instant, elle l’a emporté sur lui.

Étendue dans une mare de sang, elle est si épuisée qu’elle n’a même plus la force de pleurer. Dans cette mare de sang, elle met au monde des jumeaux, un garçon et une fille.