Amour dans une petite ville

Wang Anyi · Chapitre 16 sur 18

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Amour dans une petite ville

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Quand on entend les nouveau-nés pleurer à tour de rôle, personne n’a le cœur de la chasser de la troupe. On se contente d’inscrire une faute grave

dans son dossier{20} et on lui assigne la tâche de concierge. En effet, quelques jours avant la naissance, le vieux concierge est tombé au milieu de la cour en allant allumer la chaudière. Quand on l’a découvert, victime d’une hémorragie cérébrale, il ne respirait plus.

Elle habite la loge de concierge avec ses deux bébés. Chaque jour, elle reçoit puis distribue les journaux et le courrier, allume la chaudière pour l’eau du thé et répond au téléphone. Son modeste salaire doit les faire vivre tous les trois, non sans difficulté. Des gens bien intentionnés se mêlent de lui suggérer de faire adopter un des enfants, mais elle s’y refuse absolument. En effet, elle a entendu dire qu’il ne faut pas séparer les jumeaux, ils doivent être élevés ensemble, surtout quand ils sont garçon et fille. Ils risquent de ne pas vivre si on les sépare. Même si elle a du mal à joindre les deux bouts, elle est heureuse, le cœur paisible comme les eaux d’un lac. Jamais elle ne s’est sentie aussi propre et pure. Les flammes qui l’ont torturée pendant des années ont fini par s’éteindre. Elle a bel et bien survécu au désir qui la brûlait. Elle se figure que c’est grâce à ses enfants, auxquels elle voue une reconnaissance et un amour sans bornes. Elle s’efforce de les protéger de son mieux de tout mal. Curieusement, elle croit qu’ils sont toujours en danger et que le plus grand danger vient de lui. Elle ne le laisse pas les approcher de crainte qu’il ne les étrangle, comme il a failli le faire avec elle. Elle nie avec la dernière énergie tout lien qu’il pourrait avoir avec les enfants, sans se douter qu’il a juste un peu de curiosité à leur égard, et même de la crainte. Cependant, comme s’ils ne voulaient pas le laisser en paix, ils lui ressemblent de plus en plus en grandissant. Tout le monde remarque les ressemblances : le front, le nez, la bouche, il ne peut échapper au piège des liens du sang. Il doit se contenter de leur jeter un bref coup d’œil de loin car la mère l’évite et se sauve en toute hâte quand elle l’aperçoit. Pourtant, ce rapide coup d’œil lui suffit pour saisir la ressemblance. Surpris et effrayé de voir que les enfants, par intuition, tentent de l’attraper, il ne lui reste qu’à fuir. Il ne parvient pas à admettre le fait qu’il a engendré des enfants. Non, non ! il n’en a pas, il n’y est pas prêt, il ne comprend pas ce que cela veut dire, aussi est-il voué à ne pouvoir être délivré, voué à endurer sans cesse ces flammes qui le brûlent. Comme elle a changé de vie et qu’il est seul à le subir, ce feu est encore plus violent. Il cherche par tous les moyens à évacuer ce feu qui le brûle comme de la lave.