Amour dans une petite ville
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Au début, il s’adonne au jeu. À la table de mah-jong, personne n’est plus tendu que lui. Les yeux rouges, les mains agitées de mouvements convulsifs, il fait vibrer toute la table par le tremblement de ses jambes. Il gagne de grosses sommes, reperd tout ce qu’il a gagné plus son capital, vend sa montre et fait même des dettes. Puis il songe à se marier. Dans son petit bourg natal, sa famille lui trouve une épouse et le mariage est célébré trois mois plus tard. Leur vie de couple n’a rien d’harmonieux. À chaque fois que sa femme vient lui rendre visite, elle repart plus tôt que prévu. Quand on lui demande pourquoi tant de hâte, elle déclare, tout en larmes, qu’elle ne peut en supporter davantage, sans préciser de quoi il s’agit, puis s’éloigne en s’essuyant les yeux. Il ne cherche pas à la retenir, il se contente de sourire tristement. Il ne s’entraîne plus depuis longtemps, boit jusqu’à s’enivrer. Il tombe malade, atteint de néphrite, et quand il est guéri, la compagnie qui ne peut guère le garder lui trouve une place de vendeur dans un grand magasin. Il estime que, pour un homme comme lui, c’est un métier dégradant de rester derrière un comptoir et décide, dans un accès de colère, de retourner dans son pays natal. Sa femme lui trouve une place de caissier au dépôt de céréales du bourg. Le jour de son départ, tout le monde l’accompagne. Quand il passe devant la loge, elle est debout devant la
porte, un enfant dans chaque bras, et regarde des gamins jouer au fangbo{21} dans la rue. Chose surprenante, elle ne s’enfuit pas, mais l’observe. Lui aussi la regarde fixement, puis passe son chemin.
À ce moment-là, ils sont tous deux adultes, il a vingt-huit ans et elle vingt-quatre. Des gens toujours prêts à rendre service ont cherché à la marier. Elle n’y est pas opposée, car la solitude lui pèse. Mais personne ne veut d’elle, car elle est célèbre dans toute la ville pour être un « soulier percé », une femme de mœurs légères, qui a deux enfants naturels nés de père inconnu. Quand on parle d’elle, on crache trois fois par terre pour chasser la souillure et conjurer le mauvais sort qui s’attachent à elle. En vérité, une fois libérée de la frénésie du sexe, elle est plus propre et pure qu’elle ne l’a jamais été. Hélas ! personne n’a conscience de cela, même pas elle qui persiste à se sentir inférieure. Elle ne se plaint pas que personne ne veuille l’épouser. Elle travaille dur pour élever ses deux enfants.
Les années coulent peu à peu comme le cours du fleuve, de même que les eaux du fleuve glissent lentement comme les années. La mélopée des porteurs d’eau a faibli, jour après jour. La ville a construit un château d’eau qui puise l’eau directement dans le fleuve. Comme il n’y a plus de travail pour les porteurs d’eau, leur chant se tait, on cesse de l’entendre, il tombe dans l’oubli. Pourtant, lorsque la troupe part en tournée, qu’elle reste seule avec les enfants pour garder les bâtiments désertés, il arrive parfois que dans son profond sommeil, au milieu de ses rêves paisibles, retentissent vaguement les vocalises du chant des porteurs d’eau. Les petits grandissent, ils ont appris à dire « maman », ils lancent cet appel à tous les échos. Ils adorent jouer sur le plancher du studio dont la peinture rouge se décolore de plus en plus. À leurs yeux, ce plancher est immense, entouré de miroirs de toutes parts. Quand ils sont au milieu de la pièce, qu’ils se découvrent de tous les côtés dans les miroirs, effrayés, ils se sauvent. Mais ne pouvant maîtriser leur curiosité, ils reviennent lentement, main dans la main, pour s’observer, immobiles. Appuyée au montant de la porte, la pancarte portant l’inscription « eau bouillante » dans la main, elle observe avec un sourire mélancolique les enfants qui se roulent à terre.
« Maman ! crient les enfants.
— Oui ! » répond-elle. C’est un appel capable de la sortir du sommeil le plus profond.
« Maman ! appellent à nouveau les enfants.
— Oui !
— Maman ! »
Le studio vide renvoie en écho les appels des enfants répétés par jeu. Tels des chants venus du ciel, ils créent un sentiment de solennité sacrée. Solennellement, elle s’incline en retour.
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