Amour dans une petite ville
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Tous les jours, sept ou huit bateaux arrivent à quai puis repartent, et les coups de sirènes plus ou moins longs se succèdent.
Dans cette ville, près de la moitié de la population est de passage, elle arrive par la route et repart par bateau, ou arrive par bateau et repart par la route.
C’est une ville particulièrement bruyante.
Ils ont loué un petit théâtre de huit cents places qui porte cependant le nom ronflant de « Cinéma-Théâtre du peuple ». Comme il ne possède pas de logements, l’administration du théâtre leur a recommandé une pension voisine. Mais le prix de l’hébergement aurait englouti toutes les recettes des représentations, aussi ont-ils poliment décliné l’offre et cherché une autre solution. Ils ont établi le dortoir des filles dans la cabine de projection, une sorte d’étroit couloir dans le mur duquel sont ménagées des ouvertures pour les appareils de projection. Le brouhaha et la chaleur humaine de la salle y pénètrent directement, il y fait atrocement chaud. Les femmes couchent côte à côte sur une longue planche qui rappelle les kang collectifs du Nord-Est. Aucune ne dort bien la première nuit. Assaillies de démangeaisons insupportables, elles ouvrent à grand-peine les yeux, allument la lumière et
découvrent des punaises grosses comme des haricots mungo{16} qui courent librement dans les interstices des nattes de paille. Les hommes, partout chez eux, peuvent dormir n’importe où quand les spectateurs ont quitté la salle. La première nuit, les hommes mariés sont désorientés sans leur femme, la solitude leur pèse, ils se tournent et se retournent et doivent se contenter de faire appel à leurs souvenirs, à leur imagination. Dans la salle, les voix résonnent fort, souvent pour des plaisanteries salaces, dont chaque mot pénètre dans la cabine de projection. Les filles font semblant de ne pas entendre, sur le point d’éclater de rire, elles s’efforcent de se contenir. Elles n’osent pas échanger un regard car au moindre coup d’œil, elles risquent de se trahir. Après cette nuit agitée, le lendemain matin, tous ont les yeux rouges et gonflés, la mine brouillée, blafarde.
Les représentations se déroulent cependant normalement.
Les citadins sont difficiles à satisfaire, ils réagissent vivement à la moindre maladresse, font parfois des réflexions acerbes. Il faut être très vigilant pendant les représentations, très professionnel, dissimuler sa fatigue et se dépenser sans compter. Quand le rideau tombe, l’esprit trop agité a encore de l’énergie à revendre. De plus, les danseurs soupent après le spectacle, aussi, vers onze heures ou minuit, n’ont-ils pas la moindre envie de dormir. Comme il fait une chaleur étouffante, ils bavardent par petits groupes dans la salle ou dans les coulisses ; certains sortent dans la rue prendre le frais. Ils se promènent d’abord devant le théâtre, puis s’éloignent de plus en plus, jusqu’au bord du fleuve. La rive est très calme la nuit, l’eau coule lentement, avec de légers clapotis. Quelques vagues lumières, une brise fraîche, chargée d’humidité, caresse les visages. Ils marchent d’abord tous ensemble, puis des couples s’écartent discrètement et disparaissent. De toute façon, la berge est si longue et il fait si sombre ! Ce jour-là, ils sont sortis tous deux séparément. Tout d’abord, ils s’attardent en arrière, mais sans se rendre compte, semble-t-il, que l’autre aussi est à la traîne. Ils restent séparés, chacun allant son chemin. Il fait nuit noire, sans lune ni étoiles, l’obscurité les enveloppe. Chacun marche seul, enroulé dans un rideau de nuit. En réalité, ils ne sont qu’à dix pas de distance, lui dans le bosquet de saules sur la berge, elle dans le bosquet de saules en deçà de la levée. Ils sentent la terre trempée de rosée souple et résistante sous leurs pas, ils ne font aucun bruit en marchant. Les deux mains tendues, elle caresse tour à tour les grands saules qui l’environnent. Elle s’appuie à un tronc de la main gauche et ne le lâche que quand sa main droite a atteint le suivant devant elle. L’écorce rugueuse râpe ses paumes, créant une légère douleur mais lui procurant en même temps un vif plaisir. C’est un grattement affectueux comme celui d’une grand-mère qui la tiendrait par la main. Elle fait exprès de frotter malicieusement sa paume sur le tronc et ne la retire que lorsqu’elle sent la douleur. Quant à lui, il casse un rameau de saule qu’il passe et noue soigneusement autour de son cou, puis il tire fort sur les deux bouts, la tige froide lui serre le cou, elle s’incruste de plus en plus profondément ; le froid pénètre en lui, il suffoque mais cela le rend joyeux. Si la branche de saule ne se rompait pas, il serrerait encore plus fort. Il en coupe une autre avec laquelle il recommence le même jeu. En peu de temps, couvert de rameaux cassés ou non, il ressemble à un Esprit des arbres. Les autres se sont éloignés, seuls les voix et les rires lui parviennent distinctement, ainsi que des chants plutôt discordants. On entend le léger clapotis du fleuve. Alors surgit dans le ciel une petite étoile lointaine mais très brillante. L’obscurité s’atténue et il aperçoit dans le bois de l’autre côté une silhouette en mouvement. Elle découvre au même moment dans le bois sur la rive une étrange silhouette couverte de ramée. Ni l’un ni l’autre ne sont sûrs de se reconnaître, pourtant leur cœur bat plus vite. Dans le ciel apparaît une deuxième étoile, plus grande, plus proche, qui semble sur le point de tomber dans le fleuve. L’obscurité recule encore pour faire place à un brouillard cotonneux. Dans ce brouillard, ils se reconnaissent. Ils ne se retournent pas mais ils se sont découverts. Elle continue à avancer en s’appuyant aux troncs de saules. Le sol est de plus en plus souple. Chaque fois qu’elle lève un pied, elle a l’impression que quelque chose la retient délicatement. Les saules sont de plus en plus amicaux, comme s’ils donnaient à ses paumes des baisers à la fois rugueux et chastes. Lui continue à couper des rameaux et à en faire des lacets pour s’emprisonner le cou. Cette suffocation rafraîchissante le rend de plus en plus joyeux ; il ne se rend pas compte qu’il a imprimé sur son cou des marques sanglantes. Détendu et réjoui, il ne peut s’empêcher de murmurer : « Quel beau temps ! »
Il ne s’attendait pas à entendre, à sa gauche, une voix claire reprendre en écho : « Oui ! Beau temps ! »
Il ajoute : « On voit les étoiles ! »
Et l’écho reprend : « Oui ! On voit les étoiles. »
Il poursuit : « La lune aussi va se montrer. »
Et on lui répond : « Oui ! Elle va se montrer. »
À peine la voix s’est-elle tue qu’un quartier de lune apparaît. Il éclaire d’un seul coup le ciel, mais la brume se fait plus épaisse. Il sort peu à peu de l’ombre des saules, elle aussi, et ils se rejoignent sur la route entre les deux bosquets. C’est un chemin de terre couvert de sable dont les grains brillent sous la lune.
« Il fait si chaud, ces jours-ci, dit-il en marchant à côté d’elle.
— La chaleur ne me fait pas peur », répond-elle. Elle a les mains humides et collantes, comme imprégnées de larmes des arbres. Elle les frotte vigoureusement l’une contre l’autre avec un bruit irritant. Il les frappe avec une branche de saule.
« Pourquoi te frottes-tu les mains, dit-il, arrête ! »
La branche fraîche ne lui fait aucun mal en frappant sa peau brûlante, mais elle s’écarte :
« Non, justement ça me plaît de les frotter ! »
Il la frappe à nouveau. Il la suit quand elle s’esquive à gauche ou à droite. Elle se met à courir, il la poursuit. Elle court à grandes enjambées de ses longues et fortes jambes, le cœur battant, telle une biche poursuivie par le loup. Tendue mais en même temps jubilante, elle glousse de joie. Lui se ramasse comme un lièvre et s’élance, le corps penché vers le sol, ému et excité à la fois. Il frissonne légèrement, serre les dents sans un bruit. À un pas d’elle, il tend les bras, est sur le point de l’atteindre, mais elle l’évite. Devant eux, les rires et les chants sont proches, on distingue vaguement le groupe des autres. Instinctivement, elle ralentit sa course et il l’attrape. De très loin en aval, la mélopée des porteurs d’eau semble remonter le fleuve, mais quand on y prête attention, elle est couverte par le vent.
Le quartier de lune s’est caché, les étoiles pâlissent, la brume se fait plus dense. Ils n’y voient pas à cinq pas, mais entendent devant eux les chants qui s’éloignent, quittant la berge pour monter sur la digue, longuement suivis par l’écho. L’eau du fleuve coule, d’un noir d’encre, avec quelques points lumineux visibles par intermittence.
Éperdus et en même temps épuisés, main dans la main, ils prennent le chemin du retour. Quand ils approchent de la ville, ils retrouvent les lumières éclatantes, le grondement d’un train qui passe et le brouhaha des voix qui ne cesse jamais, de la gare jusqu’au quai. Dans cette ville, même la nuit ignore le calme. Ils empruntent d’étroites rues cimentées où rien n’étouffe leurs pas qui résonnent. Même s’ils font attention, posent le pied doucement, leurs pas sonnent avec un bruit clair et plaisant à l’oreille. Une faible lueur à l’horizon leur fait croire que l’aurore est proche, ils s’affolent comme s’ils avaient violé un tabou, marchent plus vite, se lâchent la main. « Comme il est tard ! » pensent-ils au même moment. Ils ont l’impression que tout ce qui les entoure les épie dans le noir. Sans se concerter, ils se disent en eux-mêmes : « Jamais je n’oserai recommencer. » Ils pénètrent dans le théâtre avec le sentiment d’avoir commis une grave faute.
La faible lueur qu’ils ont aperçue à l’horizon vient des lumières qui ne s’éteignent pas de toute la nuit, éclairant sans cesse la ville.
Le théâtre est plongé dans le noir, toutes lampes éteintes. Elle s’avance dans une obscurité à ne pas voir ses doigts quand elle étend la main, grimpe jusqu’à la cabine de projection, finit par retrouver sa place et se faufile sous sa couverture. Elle n’ose pas se déshabiller, de peur de réveiller les autres, et s’endort tout habillée. Lui erre dans les coulisses sans parvenir à retrouver sa couette. Il finit par y renoncer, cherche une malle pour en faire une couche de fortune, mais elles sont toutes occupées et il se fait agonir d’injures par ceux qu’il dérange. Il abandonne ses recherches, découvre à tâtons le rideau de scène, se couche à moitié sur un morceau de rideau qui traîne par terre et s’endort, le visage à l’abri des plis. La poussière qui imprègne le tissu depuis plusieurs décennies lui tombe sur le visage, mais blotti dans ses draperies, il se sent en sécurité.
Tout en sachant que le moment et le lieu sont mal choisis, ils ne peuvent refréner leur passion. Ils sont en parfaite santé après cette période de convalescence, le corps et l’esprit en pleine vigueur. Leur expérience passée les a mûris, ils savent maîtriser leur énergie débordante pour la concentrer sur l’acmé du plaisir. Leur attirance pour ce répugnant péché les tourmente, ils ne tiennent pas en place, n’ont de goût à rien. Seulement, ils ne parviennent pas à trouver un coin tranquille, partout il y a du monde, dans tous les coins, partout des groupes de gens. Ils ne peuvent qu’aller au bord du fleuve après le spectacle. Cependant, ils découvrent que même les bords de l’eau ne sont pas tellement tranquilles à ce moment-là : des promeneurs vont et viennent, il y a aussi des motoculteurs conduits par des paysans lourdauds et vulgaires. Un couple qui déambule suffit à provoquer leurs infâmes plaisanteries. Ils ont un regard perspicace et une insatiable curiosité. Quand ils balaient du regard le bois de saules à la façon d’un projecteur, impossible de leur échapper. En outre, il n’y a plus de nuit aussi noire que le premier jour, la lune et les étoiles éclairent comme en plein jour, si bien que l’on distingue le moindre brin d’herbe. Sans une obscurité complète, même s’ils sont parfaitement en sécurité, le désir s’émousse. S’ils doivent détourner une partie de leur attention pour rester vigilants, avoir honte et remords, se faire des reproches, ils n’arrivent plus à se concentrer pour jouir de cette douleur et cette joie merveilleuses. La première nuit, quand ils y repensent, leur paraît aussi invraisemblable qu’un conte de fées, irréelle, comme voulue mystérieusement par le destin. Mais depuis qu’une fois, au paroxysme du plaisir, ils ont été apostrophés par un paysan sur son motoculteur, l’abattement et l’humiliation les ont empêchés de retourner au bord du fleuve. La seule mention de ce lieu provoque en eux une honte insupportable. Ils sont bien obligés de se forcer à attendre dans ce petit théâtre où l’on se marche sur les pieds, et ils sont seuls à savoir combien l’attente les ronge. Ils pensent que le monde entier n’est que douleur, que douloureuse nécessité de prendre patience. S’il faut continuer à patienter ainsi sans espoir, la vie, même la vie, devient un fardeau. S’ils doivent traîner ainsi une existence misérable et sans joie, à quoi bon vivre ? Cependant, jeunes comme ils sont, ils ne peuvent y consentir, ils cherchent par tous les moyens à se ménager des occasions d’être seuls. Le spectacle se termine par un numéro réunissant presque toutes les danseuses de la troupe. Elle ne danse pas, mais doit aider la première danseuse à changer rapidement de costume au milieu du final. Après ce changement de costume, il reste encore sept minutes avant la chute du rideau. Normalement, les danseurs doivent se changer et se démaquiller avant de retourner au dortoir, mais il y a tellement de bousculade dans les coulisses que beaucoup de filles préfèrent rentrer se changer au dortoir. Cependant, le temps de passer par la scène, de contourner les sièges des spectateurs et de monter jusqu’à la cabine de projection, il leur faut bien trois minutes. Ils disposent donc tous deux de dix minutes, dix précieuses minutes. Ils connaissent par cœur chaque mesure qui monte de la scène jusqu’à la cabine de projection, chaque mesure est un signe qui leur rappelle ce qu’ils doivent faire, car leur temps est étroitement minuté. Quand le plaisir est passé, le sentiment de tous leurs espoirs réduits en poussière leur donne envie de se taper la tête contre les murs jusqu’à en faire jaillir le sang. Pourtant, le lendemain, ils sont si brûlants de désir qu’ils oublient toute pudeur. « Qu’est-ce qui nous prend ? »
Encore tout essoufflés, ils se relèvent en hâte. Lui vole au bas de l’escalier, elle remet de l’ordre sur le champ de bataille. Désorientée, elle ne peut s’empêcher de penser :
« Mais qu’est-ce qui nous prend ? »
Cette humiliation, ce désespoir, l’amènent, elle qui n’a jamais beaucoup réfléchi, à s’interroger :
« Mais qu’est-ce qui nous prend ? »
Mais la question demeure sans réponse, ils sont incapables d’y répondre et personne ne peut le faire pour eux. Il ne leur reste qu’à se faire des reproches et se tourmenter.
La précipitation et la tension les empêchent cependant d’assouvir complètement leur désir, ce qui les fait encore plus rêver à l’autre. Ils ressentent vivement les entraves que leur créent les tiers, ils se sentent particulièrement seuls et ne peuvent s’empêcher de se blottir étroitement l’un contre l’autre, de s’entraider dans leur infortune et de regarder le monde entier d’un œil hostile. Chaque jour, il lui achète un cadeau : de l’eau de Cologne, un esquimau, un mouchoir, une barrette pour les cheveux, de la poudre de riz. Elle se poudre devant le miroir à longueur de journée, pour dissimuler son teint bronzé sous une épaisse couche de poudre blanche, tel un kaki sec couvert de givre. Elle se trouve jolie ainsi mais n’a pas le cœur à se réjouir de cette beauté. Elle est si affligée que rien ne l’intéresse. Cette affliction même la rend gentille et prévenante envers lui. Elle achète de la viande et des œufs au marché et les cuisine pour lui sur un réchaud à alcool emprunté. Elle les cuit trop peu, presque sans huile ni sel, mais il mange tout, plein de reconnaissance. Assise à côté de lui, elle l’observe, tendue dans l’attente de ses réactions. Il mange en silence, sans un mot. Quand elle le voit peu à peu finir le plat, elle se détend, satisfaite. Ils n’ont nulle part où aller pour se parler seul à seul, mais dans leur cœur ils se sont déjà fait mille et mille serments. Ils sont à la fois solitaires et dévorés d’anxiété, mais malgré leurs tourments, loin d’être pâles et défaits, ils paraissent au contraire de plus en plus robustes et florissants. Ils ont beau être à bout de patience, ils sont bien obligés de se contenir. Avec dans le cœur ce brasier auquel ils ne peuvent échapper, rien n’est plus éprouvant pour eux que de devoir supporter ce feu qui les ronge en restant impassibles. Quand ils entendent au crépuscule un long coup de sirène venant du quai, ils imaginent qu’il est lancé par un bateau qui vient de leur petite ville, ils sont saisis d’un furieux, d’un irrésistible désir de rentrer, de quitter cet endroit où tout n’est qu’effervescence. Quand ils songent à elle à présent, leur petite ville leur paraît un havre de calme et de tranquillité.
Heureusement, les représentations terminées, la tournée va se poursuivre. Ils espèrent que la prochaine étape leur ménagera un lieu tranquille pour assouvir le désir qui les brûle. Cette fois-ci, ils partent par le train. Ils attendent patiemment que les décors soient démontés et emballés, que les toiles, projecteurs, accessoires et costumes soient chargés sur un wagon spécial, puis ils attendent le train dans une gare sans abri, sous l’ardent soleil de midi. Une fois montés à grand-peine dans le train, faute de places libres, ils sont obligés de rester debout dans le couloir, dans un équilibre précaire. Dérangés par les vendeurs ambulants de nourriture puis de boissons, ils doivent se faufiler vivement entre les jambes des voyageurs assis pour les laisser passer, ce qui provoque d’aigres reproches. Pourtant, ils prennent leur mal en patience, contiennent leur irritation, car les espoirs qu’ils mettent dans la prochaine étape les rendent d’humeur joyeuse. Debout face à face, appuyés chacun contre un dossier, ils détournent la tête pour éviter de se regarder, mais ils partagent le même espoir sans avoir besoin de l’exprimer par des mots. Le train roule bruyamment sur les rails, il prend son temps, s’arrête à chaque petite gare, mais ils ont assez de patience car ils croient sincèrement que tout ira bien quand ils seront arrivés. Ils laissent derrière eux le bord du fleuve, ils n’y pensent ni l’un ni l’autre, mais ils ne l’oublieront jamais. Il les poursuivra éternellement, son souvenir s’imposera à eux.
C’est un été torride et ils transpirent à grosses gouttes. À l’arrivée, exténués, ils descendent enfin du train. La troupe s’installe dans un théâtre de mille places, qui donne à l’arrière sur une petite cour fermée par trois bâtiments bas entourant un puits à pompe électrique. Du matin au soir, on entend le murmure de l’eau comme s’il pleuvait. Le soleil traverse les minces toits de tuiles : dans les pièces règne une étouffante chaleur de four. Les hommes qui ne supportent pas cette fournaise sortent leurs nattes qu’ils étendent par terre pour dormir, remplissant ainsi toute la cour. Tous deux, stupéfaits, se demandent sur quoi reposaient leurs espoirs, qu’espéraient-ils donc trouver de mieux ? Une chambre pour chacun ? Quand ils comprennent l’absurdité, l’inanité de leurs espoirs, le découragement les gagne. En effet, ici, c’est encore pire qu’à l’étape précédente où il y avait séparation entre les femmes à l’étage et les hommes en bas. À présent, toute la troupe est réunie au rez-de-chaussée, sans une cachette, sans rien pour se dissimuler. Tout se passe au grand jour, à la vue de tous, sans même une berge de fleuve offrant un semblant de sécurité. Ils ne peuvent s’empêcher de regretter la ville qu’ils ont quittée. Ils découvrent soudain toutes les possibilités qu’elle leur offrait. Ils auraient dû les apprécier, en profiter, ils ont manqué l’occasion. Ici, il n’y a aucun recours possible, aucun espoir. L’abattement, le découragement les portent à ne plus rien attendre des prochaines étapes. Ils trouvent le présent bien difficile à vivre. Accablés, démoralisés, ils deviennent irritables. Dès le soir de l’arrivée, elle se querelle avec une autre fille pour une bagatelle. Tandis qu’elle installe sa moustiquaire, on la bouscule et la moustiquaire qu’elle venait d’arranger tombe en désordre. Dans la pagaille de l’arrivée, rien n’est plus banal qu’une bousculade, mais elle en fait tout un drame. En larmes, la voix enrouée, suffocante, elle ne parvient pas à s’expliquer. Sans indulgence, l’autre fille se met à l’invectiver avec une virulence cent fois supérieure à la sienne. Elle a des paroles très dures, avec des sous-entendus on ne peut plus clairs. Même elle qui n’est pas très futée les comprend, mais, incapable de se défendre en paroles, elle tremble de la tête aux pieds et gronde comme une bête sauvage. Si les autres ne la retenaient pas, elle bondirait sur cette fille et la mettrait en pièces. Pourtant, cette première confrontation lui fait comprendre qu’elle n’est pas de taille à se mesurer aux autres, elle manque de répartie, ce qu’elle dit est ridicule et sans force. De plus, à partir de cette dispute, ses compagnes prennent leurs distances. Non seulement elles la tiennent à l’écart, mais elles font exprès de dire pour qu’elle l’entende : « Si nous n’avons pas le droit de la provoquer, au moins pouvons-nous nous tenir à distance. » La gorge serrée de colère, elle n’a cependant aucune raison d’aller argumenter avec elles. Dans son cœur couvent les flammes d’une colère sans nom, qui se mêlent à son désir brûlant et doivent absolument trouver un exutoire.
Elle ne peut s’en prendre qu’à lui. C’est une colère qui appelle à l’aide. Il vient aussitôt à son secours et ils s’emportent l’un contre l’autre. Cela fait longtemps qu’il enrage, et s’il ne s’était pas dominé, il se serait querellé mille fois avec bon nombre de ses compagnons. Cependant, plus raisonnable qu’elle, il est parvenu à se maîtriser. Mais le feu qui le brûle est encore plus violent, plus sauvage que pour elle. Il est à bout de patience tant il se sent dans une impasse. Si elle n’avait pas provoqué la querelle, c’est lui qui l’aurait fait et tout comme pour elle, c’eût été un appel à l’aide. Elle est la seule personne qui puisse lui fournir l’occasion de laisser éclater sa fureur, et pour elle, c’est la même chose. Ils n’ont d’autre issue que de s’emporter l’un contre l’autre. C’est une bagarre comme on en a rarement vu dans les annales de la troupe. Il la piétine avec violence, la bourre de coups de pieds à la faire passer de vie à trépas, pourtant elle se relève, le jette à terre à son tour, puis saisit une pierre avec laquelle elle le frappe à la tête. Dans le silence, un flot de sang rouge foncé coule jusque sur les dalles de pierre. Après un moment de stupeur, les spectateurs la ceinturent et l’immobilisent, elle aussi frappée de stupeur. On le transporte vers l’hôpital sur un brancard, mais à mi-chemin, il se remet debout et veut absolument retourner à pied au théâtre. Il rentre en pressant sa main sur la blessure. Sous sa paume, le sang coule goutte à goutte et tombe sur sa poitrine nue. Il se sent pourtant soulagé et un peu plus calme. Ce jour-là, ils ressentent une paix exceptionnelle, le feu qui les dévore s’apaise.
Mais de ce jour, ils deviennent les pires ennemis au monde, les plus hostiles, les plus irréconciliables. Ils ne peuvent pratiquement pas se trouver face à face, la moindre rencontre entraîne des démêlés catastrophiques. Il suffit d’un échange de quelques phrases agressives pour qu’ils en viennent aussitôt aux mains sans que l’on parvienne à les séparer, tels deux chiens errants qui s’accouplent. Nombreux sont ceux qui font cette comparaison, mais personne n’ose la formuler à haute voix, tant la remarque serait blessante. D’ailleurs, ces deux êtres les effraient sincèrement. Aussi s’arrange-t-on pour les isoler par tous les moyens, pour éviter les rencontres et les frictions. Ils sont pourtant inséparables, s’ils passent un jour sans se voir, comme envoûtés, ils vont à la recherche l’un de l’autre. Quand ils s’aperçoivent, sans se donner le temps de s’expliquer, ils s’élancent et qui un coup de poing, qui un coup de pied, la bagarre commence de façon inattendue.
C’est un véritable corps à corps, bras emmêlés, jambes emmêlées, cous emmêlés, il s’ensuit une lutte serrée et prolongée. C’est d’abord elle qui a le dessus, ensuite c’est lui, puis elle à nouveau, puis lui, toujours sans vraie victoire, sans résultat clair. Ils ont le désir de faire mal à l’autre, de même qu’ils désirent que l’autre leur fasse mal ; s’ils n’ont pas mal, c’est comme s’ils n’assouvissaient pas leur passion. Quand ils se font vraiment mal, ils poussent des cris déchirants, des cris perçants qui font frissonner les autres. Les gens sensibles se rendent compte que si ces cris sont terrifiants, c’est parce qu’ils expriment une joie étrange. Comme tous deux s’endurcissent dans ces batailles, ils deviennent jour après jour plus forts mais plus insensibles. Ils doivent donc déployer plus de force pour faire mal à l’autre. Chacun sait ce dont l’autre a besoin, et il s’attaque aux endroits les plus sensibles et les plus faibles de l’adversaire. Ils se réjouiraient, semble-t-il, s’ils mettaient l’autre à mort. Ils affichent l’un comme l’autre le calme d’êtres prêts à mourir sans regret.
Ils se maîtrisent de moins en moins, perdent tout bon sens, ils se provoquent comme pour exciter le désir, puis s’empoignent, s’étrillent brutalement comme s’ils se caressaient follement. Sans la moindre raison, ils haïssent l’autre à mort. Quand ils pensent à l’autre, la fureur monte en eux. Cette haine, ils la ressentent jusqu’à la moelle. Elle devient d’autant plus violente qu’ils ne peuvent la justifier. Quand, dans leur empoignade, ils se roulent par terre en tous sens, ils oublient où ils se trouvent, ils oublient les spectateurs qui les entourent de toutes parts. Ils sont plongés dans un égarement si frénétique qu’ils ressentent les interventions des spectateurs comme des entraves à leur ivresse : elles déclenchent leur colère et leur résistance. Ils savent cependant que leur colère et leur violence ne peuvent être dirigées que contre un seul adversaire, aussi cela décuple-t-il les tortures qu’ils lui infligent. C’est un point dont ils ont clairement conscience. Ils en souffrent de façon indicible. Ils ne comprennent pas d’où vient finalement la force qui les pousse à agir de façon si enragée, si dépourvue de scrupules. Ils ne comprennent pas d’où s’élèvent ces flammes qui les embrasent, qui les ravagent si cruellement. Ils ne comprennent pas :
En eux, qu’est-ce qui se passe ?
Qu’est-ce qui se passe ?
Qu’est-ce qui se passe ?
Un certain sens de leur corps est, malgré eux, impitoyablement abusé et désorienté. Ces deux enfants innocents, quelle force surnaturelle se voue à les enfoncer dans un tel gouffre de noirceur et de vilenie ? C’est comme s’ils étaient tombés dans un piège, dans un complot, dans un guet-apens, ils sont incapables de se dégager, ne reçoivent aucun secours, aucune aide.
Personne pour les aider.
Personne capable de les aider !
Pour se sauver, ils ne peuvent s’appuyer que sur leur douloureuse expérience. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes !
L’espoir du retour est si lointain, une dizaine d’étapes sont encore prévues dans la tournée. Les contrats ont été signés six mois plus tôt avec les sceaux rouges des deux parties apposés sur le document qui a force de loi. Il ne saurait être question de modifier ces contrats pour tenir compte de la passion ignorée de deux enfants inconnus. Il leur faut donc attendre, attendre sans fin, sans pouvoir voler le moindre plaisir. Les villes et les théâtres sont plus ou moins grands, plus ou moins beaux, mais ils ont tous un point commun : aucun ne possède un coin tranquille où ils pourraient se retrouver seuls. La berge du fleuve avec son rideau de saules pleureurs s’éloigne de plus en plus, jamais ils ne la reverront. Cette berge est imprimée de façon indélébile dans leur souvenir, de même que les coups de sirènes qui remontent de l’aval, apportant des nouvelles de leur chère petite ville. Éprouvés par une faim et une soif insupportables, ils ne peuvent que se torturer l’un l’autre pour brûler leur énergie et leur force débordantes. Peu à peu, les autres finissent par s’habituer à leurs pugilats, ils renoncent à s’interposer pour les arrêter. Mais dès lors qu’aucune force extérieure ne cherche à les séparer, leurs combats face à face leur semblent privés d’une part de joie. Sans lutte acharnée contre ces forces extérieures, leur énergie effrénée ne parvient pas à s’épancher complètement. Si chacun concentrait ses forces contre l’autre, cela suffirait pour le vouer à une mort certaine, ce qui les effraie tous deux. En effet, chacun a conscience du rôle important de l’autre. Sans l’adversaire, ce serait la fin de tout. Aussi se contrôlent-ils inconsciemment. Il fait tellement chaud que la chaleur extérieure jointe à la chaleur de leur cœur les entraîne à deux doigts de la mort. « Mourir, se dit-il, serait une chance. » Elle est trop bornée pour songer au problème de la vie et de la mort. Elle non plus ne craint pas la mort. Cependant, leur jeune vie est si vigoureuse, indomptable, elle a déjà résisté à tant d’épreuves qu’ils ne peuvent tout simplement pas mourir. Il a une éruption de boutons rouges sur le visage et le corps, qui vont éclater comme des fruits trop mûrs. Quant à elle, ces épreuves, loin de la faire maigrir, lui font prendre encore plus de poids, modifiant ses formes de façon anormale. Auparavant, bien que mal proportionnée, comme toute jeune fille elle respirait la grâce et la fraîcheur. À présent, elle est aussi lourde qu’une femme de la campagne ; les fesses tombant sur les cuisses, elle se dandine comme un canard en marchant. De plus en plus sale, elle ne soigne pas sa tenue, s’habille n’importe comment, mais elle se poudre le visage. Ses manières aussi laissent à désirer : elle relève sa jupe toute froissée pour s’asseoir et quand elle se relève, elle laisse la trace nette de ses fesses en sueur sur le tabouret. Des camarades bien intentionnées le lui font observer, mais elle n’y attache aucune importance et oublie leur conseil l’instant d’après.
« On dirait une femme mariée ! remarquent les jeunes filles derrière son dos.
— Mais c’est une femme ! » tranche une femme mariée.
La chaleur est telle qu’ils n’arrivent pas à dormir sur les lits collectifs. Les hommes couchent depuis longtemps à la belle étoile et les femmes sortent de leur dortoir l’une après l’autre pour émigrer vers le toit en terrasse du théâtre. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, ils se tiennent tranquilles. Ils ont beau être trempés par la rosée en fin de nuit, personne n’a le courage de rentrer au dortoir. Dans les pièces obscures, la susurration des moustiques remplit l’espace, tels dix mille violons dont on ferait vibrer les cordes à vide. Une fois, en pleine nuit, sans s’être donné le mot, tous deux redescendent en catimini de la terrasse et entrent dans une pièce déserte. Des nuées de moustiques qui volent en tous sens leur frôlent le visage, les mains et le corps. Debout dans le silence, chacun entend la respiration précipitée de l’autre. Puis il l’attrape par le bras et la pousse au hasard sous une moustiquaire. Les moustiques s’y engouffrent, bourdonnant à leurs oreilles en un véritable bombardement. En un instant, ils sont la cible de dizaines de piqûres qui les démangent furieusement, mais ils n’en ont cure. Tout transpirants, ils se roulent dans leur sueur à l’odeur forte et répugnante. Privées de la natte de paille, les planches rugueuses du lit leur font mal, les égratignent, leur plantent des dizaines d’échardes dans le corps, mais ils ne s’en rendent pas compte. Soudain, le bourdonnement des moustiques se calme, la lourde chaleur régresse, ils sentent la fraîcheur l’espace d’un instant, mais aussitôt après, l’humiliation et le regret les submergent. Elle éclate en sanglots, mêlant sueur et larmes. Lui ne pleure pas, mais il sent monter en lui le remords et ravale ses larmes.
Juste Ciel ! Est-ce qu’ils vont mourir ? Ont-ils contracté une maladie incurable ? Doivent-ils aller consulter un médecin ou se confier à quelqu’un ? Mais quelle honte ! Impossible d’en parler à qui que ce soit ! Parce qu’il leur faut garder un secret absolu, ils ne peuvent échapper à l’isolement. Ils conserveront toujours leur sordide secret, jamais ils ne pourront se sentir à l’aise parmi les autres, ils sont voués à la solitude. Il serre les poings et frappe lourdement le bord du lit sans oser crier. Des hordes de moustiques envahissent la moustiquaire, les assiègent et sucent leur sang à cœur joie. Mais comme ils sont engourdis, ils ne sentent ni la douleur ni la démangeaison. Le monde leur semble plongé dans des gémissements tonitruants, ils sont complètement désemparés.
Dans la fraîcheur de l’automne, ils reviennent au chef-lieu. Vers le soir, ils aperçoivent les bouquets d’arbres verdoyants baignés dans un halo doré par les rayons du soleil déclinant. Lentement, les arbres s’assombrissent jusqu’à former une masse d’un noir d’encre dissimulée dans le crépuscule. Il fait nuit noire quand le bateau accoste et que la compagnie débarque avec tout son chargement ; recru de fatigue, ses bagages sur l’épaule, chacun gagne la rive par l’étroite passerelle. Au loin, on entend la mélopée des porteurs d’eau dont les vocalises flottent dans l’obscurité entre ciel et eau. Tous deux parmi les autres franchissent la passerelle branlante : elle vacille dangereusement sous leurs pas, sans toutefois les jeter à l’eau, et ils retrouvent les oscillations familières avec un brusque sentiment de nouveauté. Ils lèvent un visage dont la nuit ne parvient pas à masquer les flétrissures, pour regarder avec indifférence la petite ville qu’ils ont quittée trois mois plus tôt. Ils ne peuvent se défendre d’une certaine tristesse. Tout leur semble familier mais en même temps distant. Sur la rive, ils s’arrêtent un instant. Tout près, la charrette d’un porteur d’eau peine à gravir la pente raide depuis la rive. L’homme est penché en avant et le chant de sa puissante voix de basse s’étire aussi. La charrette qui vacille laisse échapper de l’eau du tonneau. Sur la route qui mène à la ville cheminent au clair de lune quelques rares piétons, une voiture tirée par un âne, sabots sonnant clair sur la terre du chemin. La troupe emprunte cette voie vers la ville : quelques bifurcations partent vers d’indiscernables lointains. La voiture à l’âne tourne à un carrefour et disparaît. Seul perdure un long moment le son clair des sabots.