Amour dans une petite ville

Wang Anyi · Chapitre 8 sur 18

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Amour dans une petite ville

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seuls films occidentaux visibles{8}. Les types humains que l’on y voit ont peu à peu créé un modèle esthétique. Son regard naturellement pensif suggère une personnalité grave et réservée, sans rien de frivole. Il lui donne l’air d’un homme malgré ce corps d’adolescent de quinze ans.

Maintenant qu’ils ont balayé les obstacles, leur vie reprend son cours, ils manifestent une vitalité pleine d’amour et de jubilation. Ils n’ont plus peur l’un de l’autre, ils ne se fuient qu’en présence des autres. Cette attitude a un goût de mystère, comme s’ils se moquaient du monde entier. Quand ils se croisent, ils font semblant de s’ignorer, sans se jeter un regard comme des ennemis, alors que dans leur cœur, ils échangent œillades et sourires furtifs, avec un sentiment de satisfaction et d’orgueil extrême. Quand ils sont seuls, en revanche, ils sont soudés l’un à l’autre sans parvenir à se détacher. Ils ignorent ce qu’on appelle l’amour, ils savent simplement qu’ils ont un besoin irrépressible l’un de l’autre.

Chaque soir, à la tombée de la nuit, abandonnant le studio plongé dans l’obscurité, ils disparaissent. Comme des fantômes, ils ne ressurgissent l’un après l’autre dans la cour que lorsque la brume fait pâlir la nuit et que les trois étoiles d’Orion se couchent à l’ouest. Cheveux ébouriffés, vêtements en désordre, yeux brillants dans l’obscurité, foulant les dalles humides, chacun rentre à tâtons dans son dortoir. Nuits de bonheur fou, caresses passionnées, corps contre corps, lassitude heureuse, orgueilleuse paresse. Ces caresses semblent s’infiltrer par tous les pores jusque dans leur sang, tant ce sang court dans leurs veines en chantant avec allégresse. Ils soupirent presque de joie, ils voudraient faire part de ce bonheur à tout le monde pour que tous les envient. Pourtant, ils sont contraints de l’enfermer étroitement dans leur cœur sans en rien laisser filtrer. Car ils ont commis une faute. Elle a beau être ignorante, elle sait qu’elle a fauté. Elle ne sait pas ce qui est bien, mais elle sait ce que l’on ne doit pas faire. Lui qui est intelligent le comprend encore mieux qu’elle : la faute est loin d’être vénielle. Mais elle est si attirante qu’ils ne peuvent résister. Dès que leurs corps se touchent, qu’ils s’unissent, la faute, l’interdit, le mal, tout cela cesse d’exister pour faire place à une joie faite d’excitation, de douleur et de peur. Ce qu’ils ressentent au début, c’est de la peur mais c’est aussi le sentiment qu’ils dominent le plus vite. Elle qui est ignorante surmonte facilement cette peur. Lui qui est réfléchi sait encore mieux comment maîtriser cette peur. La peur disparue, il leur reste le regret de sa disparition. Jamais ils n’oublieront combien faire l’amour dans les tremblements de la peur était délicieux. Lutte entre la vive résistance opposée par la peur et la violence de l’attaque du désir dont leurs corps retiraient une jubilation aussi puissante que subtile.

Ils sont si épris l’un de l’autre que l’entente des corps, l’accord de l’esprit ne pourraient être plus intenses. Ils sont soudain si intimes, même en présence des autres, que ceux-ci n’en reviennent pas. Ils reprennent leur entraînement ensemble, s’entraident à nouveau, pleins d’attentions l’un envers l’autre. Même une parole dure est une manifestation de leur intimité. Ils mettent en commun leurs tickets de cantine et partagent les plats qu’ils achètent. Elle se charge de laver son linge et il la remplace dans son travail avant et après les représentations. Elle n’est pas moins forte que lui, mais il ne veut pas qu’elle y mette la main. Elle reste donc inactive, grignotant des navets croquants, verts à cœur rouge. Si quelqu’un lui reproche de ne rien faire, elle réagit vivement, et quand elle n’a pas le dessus, il vient à sa rescousse. Ils forment une alliance d’une solidité à toute épreuve. Mais quand l’union du cœur et de l’esprit ne suffit pas à exprimer l’intensité de l’amour, on adopte parfois une attitude d’hostilité. Justement parce que leurs liens sont si évidents, leurs altercations suscitent les reproches des autres. Alors ils deviennent de véritables ennemis. Quand ils sont seuls ensemble, leurs corps s’attirent tout en se repoussant violemment, ils se battent, résistent, refusant de céder, se déchirent et se harcèlent jusqu’à l’épuisement. Puis ils font l’amour en se manifestant une grande tendresse, mais ils reprennent la lutte aussitôt après. En présence des autres, ils se lancent des regards noirs, des remarques acerbes, sans une parole gentille, ils s’injurient avec des mots grossiers. Effrayés, les autres vont avertir le directeur de la troupe pour qu’il les punisse, mais sans résultat. Ils continuent ainsi, alternant sans cesse le chaud et le froid, comme si, dans une vie antérieure, ils avaient contracté une dette qui ne pourrait jamais être soldée.