Amour dans une petite ville

Wang Anyi · Chapitre 11 sur 18

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Amour dans une petite ville

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Le soleil monte de plus en plus haut dans le ciel.

Le bateau, suivi par le soleil, remonte lentement le courant, dans un couloir bordé d’un rideau de saules. Dans l’eau tantôt limpide, tantôt trouble, le scintillement des rides ondoyantes roule sous la coque en mouvement. La cabine, humide comme si elle venait d’être lavée, est cependant aussi sale que si elle ne l’avait jamais été. Le plancher est couvert de mégots, de crachats, de débris de graines de pastèques et de fientes de poules. Entassés sur des bancs à demi pourris, les passagers, assourdis par le grondement des moteurs, sont incapables de distinguer d’autres bruits. Volontairement ou non, ils se sont tous deux assis ensemble dans la cabine du pont inférieur, où l’atmosphère est encore plus étouffante et humide. Par la rangée des hublots, on aperçoit les jambes de ceux qui sont restés debout contre la rambarde, comme s’ils étaient juchés sur les épaules des passagers du pont inférieur. Ces jambes se déplacent, tantôt en groupe, cachant la lumière, tantôt isolées, laissant passer le jour. Comme il fait toujours sombre dans la cabine, on a allumé une lampe dont l’ampoule, couverte de poussière, est entourée de volutes de fumée de tabac. De ce tabac bon

marché dont on bourre sa pipe{14}, que l’on fume à petites bouffées, rejetant une âcre fumée qui prend à la gorge et finit par donner un léger vertige. Le bateau roule quelque peu, l’ampoule crasseuse se balance doucement, de même que les nuages de fumée. Les jambes des uns se déplacent sur les épaules des autres, floues comme en rêve. Tous ont tendance à s’assoupir. Étroitement serrés, épaule contre épaule, les passagers se courbent, et comme les bancs sont trop proches, les genoux s’entremêlent. Rien n’est plus difficile que de parvenir à se faufiler entre deux rangées. La tête penchée sur les genoux, on dort d’un sommeil pénible, la tête qui roule d’un côté, de l’autre, se cogne aux têtes voisines.

Ils sont tous deux coincés l’un contre l’autre, bras contre bras, jambe contre jambe. La tête appuyée sur le sac posé sur ses genoux, elle est sur le point de s’endormir. Perdu dans ses pensées, il observe par le hublot, entre les jambes des voyageurs, l’étendue laiteuse d’eau et de ciel, et s’assoupit lui aussi. Le grondement des moteurs remplit la tête, comme si le monde entier s’était abîmé dans ce grondement. La fumée du tabac ordinaire perd peu à peu de son âcreté, elle s’adoucit, mais d’une douceur piquante qui crée un état d’hébétude. Ils sont presque endormis, ne gardant éveillé qu’un fil de conscience qui se balance comme un fil de soie flottant. Ce fil de conscience éveillé s’enroule autour de leur corps détendu, sans défense, il les taquine négligemment, comme un insecte caressant qui grimpe doucement le long du petit bras d’un enfant endormi dans l’herbe fraîche sous un chaud soleil ; comme un jet de lait jailli du sein maternel qui balaie doucement la tendre gorge d’un nourrisson ; comme une silencieuse pluie de printemps qui imprègne la terre desséchée ; comme un vent frais qui se faufile parmi les feuilles pour caresser votre corps en sueur par une nuit de canicule. Plus leur sommeil est profond, plus cette conscience se manifeste avec audace et vigueur, plus elle s’enfonce jusqu’aux régions les plus secrètes et les plus sensibles de leur corps. Elle arrive à parcourir, palper et caresser leur corps tout entier. Ils éprouvent un bien-être inconnu, leur sommeil tient de l’ivresse, il se manifeste même par de légers ronflements. Cette sensation, lasse d’avoir accompli sa tâche, s’assagit, se repose et s’endort elle aussi. À cet instant, comme stimulés soudain par on ne sait quoi, ils se réveillent en sursaut. Leur cœur bat à tout rompre, comme un balancier d’horloge, tout leur sang en ébullition court, rapide mais calme, dans leurs veines. Ils sentent se réveiller dans leur corps quelque chose qui vit et s’agite. Ils n’osent pas faire un mouvement ni se regarder. Coincés l’un contre l’autre, bras et jambes engourdis, ils ne peuvent remuer. La moitié de leur corps qui est collée à l’autre est tout à coup brûlante puis glacée l’instant d’après. Ils rougissent, voudraient se dégager, mais comme ils n’arrivent pas à se décider, ils restent assis, tout palpitants. Les hublots devant eux, sans rien pour les obscurcir, s’éclairent soudain sur une étendue d’eau claire, comme si le bateau avançait au fond de la rivière. Ils ont eux aussi l’impression de marcher au fond de la rivière. Ils sont tellement serrés qu’ils ne peuvent bouger, comme s’ils étaient attachés ensemble. Comme si une corde invisible les liait de la tête aux pieds si solidement qu’ils ne peuvent s’écarter si peu que ce soit.

Le soleil s’est couché depuis longtemps, très loin devant le bateau. Les fumeurs sont las de tirer sur leur pipe, mais le nuage de fumée, comme solidifié, ne se dissipe pas, oppressant, il pèse sur les têtes. Ils ont tous deux le cou raide, comme s’ils avaient porté une meule de pierre. Les gargouillements de leur ventre, de lui ou d’elle, on ne sait, couvrent presque le grondement des moteurs. Ils ont faim car tout à l’heure, au moment du repas, ils dormaient. Leurs camarades ne les ont pas réveillés, si bien qu’ils ont sauté le repas. Heureusement, le bateau va accoster.