Amour dans une petite ville

Wang Anyi · Chapitre 3 sur 18

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Amour dans une petite ville

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lui dit : « Toi, en revanche, tu sens le mantou{3} en train de cuire ! » À son tour, elle lève le bras pour humer sa sueur et rétorque : « J’ai une sueur acide, les moustiques ne me piquent pas ! » Effectivement, sa peau lisse et bronzée ne porte pas la moindre trace de piqûre, si petite soit-elle. Ils rient, puis chacun reprend ses exercices, venant parfois en aide à l’autre. Comme elle a du mal à travailler l’en dehors, il lui donne un coup de main : il la fait s’allonger sur le dos, plier les jambes puis écarter les genoux jusqu’à ce qu’ils touchent le sol. Quand elle se relève, elle laisse sur le plancher laqué de rouge la trace humide de son corps avec les deux jambes de chaque côté évoquant à s’y méprendre une grenouille. Cette trace met un certain temps à disparaître. Il s’exerce alors à faire des déboulés en manège autour de cette empreinte sans pouvoir s’en éloigner, comme s’il était le jouet de quelque sortilège, jusqu’à la disparition de toute marque sur les lattes du plancher. Lui, de son côté, espère grandir de quelques centimètres, persuadé que l’élasticité des ligaments doit lui permettre de les étirer. Dos au mur, il lui demande de l’aider à pousser sa jambe tendue vers sa tête. Elle y met toutes ses forces, le visage collé à son creux poplité. Avec le temps, à sa place habituelle au bout de la barre d’exercice, se dessine sur la blancheur du mur passé à la chaux une silhouette jaunâtre d’unijambiste qui ne s’efface plus. Quand elle s’entraîne à la barre à cet endroit, elle est attirée par cette silhouette dont son regard suit le contour depuis le talon jusqu’en haut de la cuisse.

Cependant, malgré leur persévérance, plus ils s’entraînent, moins il grandit, plus elle s’élargit. Il est vrai qu’elle est grande, mais bien loin d’avoir la fine silhouette d’une danseuse. Quoi qu’il en soit, avec le temps, chacun prend un an de plus.

 

C’est une toute petite ville ceinte de plusieurs cours d’eau, avec une route étroite qui conduit à la voie ferrée. Son originalité lui vient de ses arbres. Sophoras, ormes et saules, peupliers, cédrèles et pêchers, pruniers, abricotiers, jujubiers et plaque-miniers lui font un cerne d’émeraude. Depuis les bateaux qui descendent le cours du fleuve, s’aperçoit au loin une oasis débordant de verdure. S’approchant, on distingue les maisons de briques grises à toits rouges. Encore plus près, on entend la mélopée sereine des porteurs d’eau. En effet, les habitants ont l’habitude de boire l’eau de la rivière car celle des puits leur donne la colique. Les porteurs livrent l’eau à domicile par charrette à bras portant un tonneau goudronné. Les cahots sur le chemin inégal font jaillir des éclaboussures du tonneau plein d’eau. Les roues des charrettes ont raviné plus ou moins profondément le chemin qui longe la rivière. D’innombrables ornières s’entrecroisent et quand la roue d’une charrette passe de l’une à l’autre, elle bute sur la bosse de terre qui les sépare, transformant le chant du porteur d’eau en trille rythmé. Le chant s’éloigne tandis qu’un autre se rapproche, obsédant, toujours associé à la verdure des bouquets d’arbres. Cependant, le bateau est reparti après avoir abandonné quelques dizaines de voyageurs et plus de dix palanches lourdement chargées. Par la passerelle vacillante, tous les arrivants sont montés sur la berge et s’éloignent par le chemin de terre en direction du centre de la ville.

La plupart des rues sont revêtues de pavés polis par l’usage. À travers les semelles de coton, les passants ressentent la bienfaisante chaleur des pierres chauffées au soleil. Les charges des marchands oscillent au bout des palanches, leurs pas font trembler le sol. Ils ne déposent leur fardeau que lorsqu’ils sont parvenus au cœur de la ville. Ils apportent de la ciboule nouvelle fraîchement cueillie, où perle encore la rosée. Aujourd’hui, dans neuf foyers sur dix, on mangera des raviolis farcis à la ciboule et toute la rue exhalera son odeur alliacée. La palanche libérée de ses bottes de ciboule s’éloigne tout doucement, portant une charge de beignets.