Anna et son orchestre

Joseph Joffo · Chapitre 11 sur 18

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Anna et son orchestre

Livre III

 

 

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CHAPITRE PREMIER

 

Nous descendons à toute allure les ruelles escarpées qui dégringolent de la Souleyvranige vers les rives de la Corne d’Or.

Marko Markov m’ouvre un chemin à travers la foule grouillante qui descend ou remonte vers le Grand Bazar. Il a peigné sa barbe et ses manchettes amidonnées brillent dans le soleil.

— Dépêche-toi, Anna, nous allons manquer le rendez-vous.

Je cours pour me maintenir à sa hauteur. Mes narines se dilatent et je respire à fond le parfum de poivre et de cannelle qui règne dès que l’on approche du bazar aux épices.

— Attention !…

J’ai juste le temps de me ranger contre les rayons d’une charrette pour laisser passer un gamin loqueteux au turban dénoué qui porte sur ses épaules un thon de quarante kilos plus long que lui.

La gueule monstrueuse sertie de dents aiguës me frôle le visage. Des enfants crient et semblent poursuivre le malheureux porteur, qui flageole sur ses maigres jambes brunes. Dans un renfoncement du mur, des Turcs affalés sur le sol autour de tasses de thé et de bouteilles de raki discutent âprement.

À présent, l’odeur des chich-kebab et des piments grillés remplace celle des épices et, comme chaque fois, l’eau me vient à la bouche.

Décidément, ce quartier de Roustem Pacha Djanni me transporte de joie. Lorsque je peux, avec Boris, papa ou l’un des autres, je descends… Je passerais des journées à me promener dans la fraîcheur odorante des souks, au milieu des étals de cuirs, au milieu des sacs de raisins de Smyrne, dans les montagnes de melons, de pastèques, de bananes. Entre les lattes qui laissent passer un soleil jaune, l’orange des mandarines et le rouge sanglant des grenades éclatent.

Après le quartier des fruits, ce sont les échoppes où, pour quelques piastres, on peut manger du fromage blanc avec des cuillers d’argent.

— Papa !… Papa !…

Il s’arrête, pousse un soupir, tend une pièce de monnaie au costaud en casquette qui plonge sa louche dans la purée blanche et onctueuse et me tend une assiette pleine à ras bord.

Mon père me regarde avaler le yogourt à toute vitesse et piétine d’impatience. Des hommes aux yeux sombres s’arrêtent pour me contempler. Il faut dire que les femmes sont rares. On rencontre des femmes âgées voilées de noir, des paysannes qui courent, rapides, de lourds cabas en équilibre sur la tête, et il ne doit pas être commun de voir à trois heures de l’après-midi une jeune fille s’empiffrer sans vergogne, mais je suis gourmande ! Et cette crème est si délicieuse ! Père le sait bien. Il invente des itinéraires compliqués pour éviter le quartier des marchands, mais il ne se repère pas encore très bien et nous y tombons toujours dessus à l’improviste, à ma grande joie.

— Ça y est ? Tu as bientôt fini ?

Il consulte sa montre, presque sphérique, une montre qui fait une bosse sous son gousset.

J’avale à toute allure les dernières cuillerées, manque m’étrangler, regrette de ne pouvoir lécher l’assiette et nous courons déjà en zigzag à travers la foule de plus en plus grouillante.

Très dur de courir dans les ruelles d’Istanbul. Il faut regarder en l’air pour éviter les poutres trop basses, le linge qui pend, il faut regarder à terre pour éviter les repoussantes saletés, les peaux de bananes, les chiens, les écorces de fruits, et il faut regarder tout autour de soi pour ne pas rentrer dans le ventre prodigieux d’un de ces Turcs majestueux qui promènent leur bedaine sous leurs cafetans comme s’ils étaient les derniers empereurs de Byzance, enjambant, narines pincées, les détritus et les immondices qui empestent sous le soleil d’Orient.

Oui, Istanbul est la ville la plus sale et la plus passionnante. Cinq mois que je suis là et que je ne me lasse pas de ses grouillements, de ses cris, de ses odeurs. Cinq mois ! Mes frères gagnent leur vie. Ils jouent pour les familles juives des airs folkloriques qui font jaillir les larmes des nostalgiques de la terre natale. Quant à mon père, il a retrouvé quelques vieux amis qui l’ont fait pénétrer dans les milieux d’affaires et, si j’ai bien compris, il amène des acheteurs aux vendeurs, et des vendeurs aux acheteurs. L’affaire faite, il touche un pourcentage des deux côtés. Cela ne semble pas lui rapporter grand-chose mais paraît avoir le mérite de l’amuser follement, ce qui est l’essentiel. En ce moment, il court après un bijoutier grec qui veut acheter des émeraudes, et va le mettre en relation avec un Chypriote qui désire vendre des améthystes. La tractation durera des heures dans le souk des antiquaires et se terminera par des larmes d’attendrissement ou par une double colère. Dans ce cas comme dans l’autre, Marko Markov reviendra à la maison épuisé mais ravi.

— Ne bouge pas d’ici, je te rejoins dès que j’ai fini.

J’incline la tête. Je le regarde dévaler la ruelle à la recherche de son Grec et je tourne sur la droite. Et c’est, comme chaque fois, la surprise d’un silence soudain qui tombe comme une chape.

Je suis dans les jardins de la mosquée Nuruosmaniye.

 

Toutes les villes du monde, et j’en ai connu de nombreuses, ont une heure qui leur convient mieux que les autres. Pour Istanbul, ce sont les fins languissantes de l’après-midi.

Derrière le silence, que ne troublent que les filets d’eau qui coulent des fontaines, on devine la rumeur lointaine du port. Par les échancrures des murailles, j’aperçois la Marmara, fermée par les îles des princes.

Le chant du muezzin éclate au-dessus de ma tête et, synchroniquement, Niza Ogghouz apparaît et vient vers moi.

Niza est mon amie. Elle habite à trois maisons de la mienne. Elle a dix-huit ans et je l’estime beaucoup. Elle est très belle et possède depuis quelques jours un éclat particulier que seul le bonheur peut procurer.

Je comprends qu’elle soit heureuse : les fiançailles approchent et elle aime Érim, que je n’ai jamais vu.

Nous nous embrassons. Assises sur les marches de pierre, nous bavardons, chacune voulant dire davantage que l’autre. Elle rit et me jure que si je ne joue pas du violon à son mariage, elle m’en voudra toute sa vie. Je viendrai, bien sûr, avec mes frères.

Curieuse histoire que celle de Niza Ogghouz. Il y a quatre mois, son père a réuni la famille, a passé ses doigts dans sa grande barbe de patriarche et a dit :

— Niza, tu es en âge de te marier.

Niza est devenue écarlate, a failli s’évanouir tandis que ses petites sœurs ricanaient dans le couloir, l’oreille collée à la porte.

— Niza, dit le père, connais-tu un garçon sérieux qui voudrait t’épouser ?

— Non, dit Niza.

— Eh bien, alors, a conclu le père, il faut en trouver un. Je m’en occuperai demain.

Après cette remarque judicieuse, il a frotté ses paumes l’une contre l’autre, s’est gratté le dos contre le dossier de son fauteuil et a ajouté :

— Voilà une bonne chose de faite.

Niza n’a pas dormi de la nuit, décidée à traverser le Bosphore à la nage plutôt que d’épouser un des amis habituels de son père, personnages sinistres, toujours de noir vêtus, fourrés en permanence dans leurs livres de comptes.

Mais le père de Niza, un homme qui connaît la vie, s’est adressé à un

« shatchun »{3}. Je connais très bien ce « chatroun » : c’est Salomon Bayek, homme minuscule aux yeux inquiets et papillotants, qui se déplace à une telle vitesse qu’il ne se trouve jamais à l’endroit où on l’a laissé et qui casse régulièrement sa tasse de thé chaque fois qu’il vient à la maison.

Salomon a commencé par présenter à la famille Ogghouz un armateur de pêche richissime, de cinquante-trois ans et de cent cinq kilos, qui a achevé de conquérir Niza en lui révélant que son meilleur souvenir avait été le jour où il avait tué quatorze léopards sur le plateau anatolien.

Il a raconté le massacre en détail en avalant l’équivalent d’un demi-tonneau de raki. Puis il s’est mis à genoux devant la mère de Niza en l’appelant « ma petite future fiancée ». Il s’est ensuite écroulé sur le tapis et s’est mis à pleurer des larmes gigantesques en jurant qu’il serait l’an prochain à Jérusalem…

Le shatchun est arrivé à l’introduire dans un fiacre puis est remonté chez les Ogghouz. Il a attiré le père dans un coin et a chuchoté confidentiellement en clignant des paupières à toute allure :

— Mon expérience me porterait à croire que ce mariage, s’il se réalisait, ne serait peut-être pas des plus heureux pour mademoiselle votre fille…

Il avait donc pris de nouveaux contacts et, deux semaines plus tard, présentait aux Ogghouz Érim et sa mère.

Érim avait vingt-deux ans, les dents blanches, le cheveu noir, l’œil de velours, la lèvre rose, la voix charmeuse et le regard éloquent.

Bref, Salomon Bayek avait trouvé la perle rare.

De plus, Érim avait un métier : il était commis en drap dans une maison derrière la mosquée Bleue et serait bientôt commis en chef. L’avenir était donc magnifique et Niza chantait du matin au soir.

Je suis heureuse ici. Quel soulagement avec notre galetas d’Odessa ! La maison est vaste, il y a une cour intérieure avec des fenêtres grillées et je me donne l’impression d’être la favorite du harem.

Les juifs sont nombreux à Istanbul ; mais comme ils sont différents de ceux de Russie ! Ils sont joyeux, chamailleurs, embauchent mes frères pour des fêtes qui n’en finissent pas.

Et puis j’ai Niza. C’est ma première amie. Je lui ai raconté très vite ma grande aventure d’amour sur le Drovna. J’en ai même rajouté quelque peu et Niza a dû croire que le jeune mousse avait emporté avec lui mon faible cœur à travers les mers du monde.

Pas de point noir à l’horizon, et puis Istanbul n’est qu’une étape, une fête bariolée, une halte joyeuse avant le grand saut vers l’Amérique. J’essaie d’apprendre un peu d’anglais.

Comme les femmes d’Orient cloîtrées dans leurs sérails, j’ai tenu un journal à cette époque. Je le glissais entre les deux matelas, j’y écrivais des chansons, des contes, des nouvelles où l’on voyait une belle émigrante russe sombrer dans les bras d’un capitaine blond et mélancolique. Je me donnais trente ans, un teint de lis fané et je faisais d’un moussaillon un chef de navire. Après des nuits éperdues, tendres et dramatiques, le capitaine reprenait la mer et elle le regardait s’éloigner, splendide et sanglé dans son uniforme, debout sur la passerelle, tandis qu’elle agitait lentement un voile du sommet de la Corne d’Or. Je sentais mon cœur se déchirer, les larmes venaient et il fallait que je me précipite sur une assiette de yogourt pour retrouver la joie de vivre après ces efforts d’écrivain.

Malgré mes crises romantiques, je m’amusais follement et le mariage de Niza amena dans ma vie beaucoup d’animation.

Il faut dire qu’il y eut pas mal de péripéties.

Alors que Niza, Érim et moi – par affection pour Niza – brûlions de mille feux, le père d’Érim rentra de Trébizonde, où il collectait les impôts.

Sa première visite fut pour la famille Ogghouz. Il s’inclina devant la mère, salua la fille, s’assit, but une gorgée de vin de Santorin et demanda d’une voix puissante quel était le montant de la dot. Les femmes battirent en retraite. Niza, la sueur aux tempes, attendit dans le couloir les résultats de la violente discussion dont les éclats perçaient les cloisons. On dut faire venir Salomon, le shatchun, et finalement l’accord fut fait sur une somme qui devait être assez rondelette.

Je me souviens parfaitement du jour des fiançailles, conclusion logique de ces pourparlers et de ces visites.

Nous étions invités en tant qu’amis, et je m’étais acharnée durant des heures à tenter de maintenir en place un chignon qui croulait constamment.

Dès mon arrivée, je trouvai Niza au comble de l’énervement. Elle m’entraîna dans une petite pièce, à l’écart, et se laissa tomber sur un pouf avec une telle détresse que je m’inquiétai. En un souffle, Niza me révéla la raison de son émoi :

— Papa n’a pas l’argent.

Je tombai, du coup, sur le deuxième pouf.

Silam Effendi, le père d’Érim, était célèbre dans tout l’empire de la Sublime Porte pour sa rapacité. Il me parut évident que, s’il n’avait pas la dot, jamais il ne permettrait le mariage.

— Il n’a vraiment pas un sou ?

Niza se mit à pleurer.

— Si, la moitié, mais cela ne sera pas suffisant…

J’appris par la suite que le père de Niza avait écorné la somme en jouant deux nuits de suite avec des Éphésiens qui faisaient le commerce de la limonade sur les marchés du littoral. Je me creusais la cervelle en vain pour essayer de trouver une solution lorsque la voix tonitruante de Silam Effendi éclata jusqu’à nous, suivie de celle, aiguë, du malheureux shatchun qui devait être dans ses petits souliers.

Je laissai Niza à moitié évanouie aux soins de sa mère qui lui faisait respirer dans des fioles à verre biseauté tous les parfums de l’Arabie et j’allai, sans un atome de mauvaise conscience, coller mon œil à la serrure de la salle de réception.

Mon père buvait de la vodka. Le père d’Érim était assis. Il ressemblait déjà à une caisse enregistreuse. Celui de Niza se raclait la gorge avec un air de fausse nonchalance. Quant au shatchun, il n’avait jamais été aussi vite de sa vie : il paraissait littéralement bondir d’un coin de la pièce à l’autre.

— Salomon Bayek, dit Silam Effendi, vous devriez vous asseoir un peu…

— C’est vrai, renchérit M. Ogghouz, asseyez-vous et racontez-nous quelques anecdotes…

Je vis Silam Effendi froncer un sourcil broussailleux.

— Excusez-moi, Ogghouz Bay, mais nous avons à discuter de choses importantes et…

Ogghouz battit des mains, fourragea dans sa barbe et un enfant au maillot aurait compris qu’il aurait donné dix ans de sa vie pour se trouver ailleurs.

— Buvons un peu, Effendi, détendons-nous, nous avons tout le temps…

Salomon se mit à tourbillonner de plus belle.

— Le mariage de deux êtres qui s’aiment est une chose si émouvante, pépia-t-il, qu’à chaque fois j’ai beaucoup de mal à conserver mon calme.

— Justement, coupa le père d’Érim, à ce propos…

— Un peu de raki, proposa Ogghouz, il est très vieux.

Silam Effendi laissa remplir son verre, n’y toucha pas et entra carrément dans le vif du sujet :

— Je suis très satisfait de l’union de nos deux familles et…

Le père de Niza se confondit en politesses, mais, sans se laisser distraire, l’autre poursuivit :

— Et justement il convient que nous réglions au plus vite cette affaire. C’est votre avis, je suppose ?

Ogghouz toussa à perdre l’âme.

— Bien évidemment, bien évidemment.

Il y eut un silence mortel suivi de deux raclements de gorge.

— Il avait été convenu d’une somme…

Ogghouz se frappa violemment le front à trois reprises avec la paume de la main.

— Mais c’est vrai ! s’exclama-t-il, où avais-je la tête !

Il réussit à s’extraire un rire qui me fit aussi peine à voir qu’à entendre et se dirigea vers le secrétaire comme s’il traînait un boulet de trente kilos à chaque jambe. Il sortit d’un tiroir une liasse de billets que, suivant la coutume, il remit au shatchun. Celui-ci la soupesa, plissa le nez, bougea les oreilles, retroussa les lèvres, cligna des yeux et la déposa avec respect devant le futur beau-père de Niza…

Silam l’examina en connaisseur et ne se donna même pas la peine d’y toucher.

— Il en manque, dit-il.

Cet homme devait être capable de repérer l’absence d’un kurus dans un sac contenant 3 000 livres turques.

Je vis Ogghouz étreindre frénétiquement sa barbe comme si elle était un radeau sur une mer démontée et, finalement, il baissa humblement la tête.

— C’est vrai, Effendi, il en manque la moitié.

Les yeux de Salomon allaient de l’un à l’autre.

Pesamment, Silam Effendi se dressa.

— En ce cas, articula-t-il, je n’ai plus qu’à me retirer.

Je crus que tout était perdu et je m’apprêtais à battre vivement en retraite pour ne pas me faire surprendre lorsque mon père intervint pour la première fois.

— En tant qu’ami, dit-il, je me permets de vous dire, Silam Effendi, que vous faites bon marché du bonheur de deux jeunes gens et…

L’interpellé voulut l’interrompre, mais on n’arrêtait pas plus Marko Markov lorsqu’il parlait que lorsqu’il fonçait sur les moujiks antisémites une canne plombée à la main. Il parla du changement des mœurs, des nouvelles coutumes, de la vie chère, de la possibilité du crédit, de la beauté de Niza, de la déception d’Érim, de son désespoir, de son suicide probable, de deux vies brisées, misérables, tout cela pour quelques malheureux rectangles de papier ; bref, il fut étincelant. Un taureau se serait laissé convaincre. Lorsqu’il s’arrêta, hors d’haleine, Silam, qui s’était assis, se releva.

— Je me retire, dit-il.

Le malheureux shatchun poussa un gémissement. C’était un brave homme et sa commission lui échappait.

— Une mitswa{4}, Effendi, une toute petite mitswa.

Silam enfila des gants et se dirigea vers la porte.

Je vis mon père bondir sur ses pieds et sa poitrine sembla doubler de volume. Je compris qu’il allait tenter la dernière chance.

— Si vous voyez la totalité de l’argent, dit-il, est-ce que le mariage se fait ?

Silam s’arrêta pile.

— Oui, dit-il fortement.

Mon père prit la liasse, traversa la pièce et se dirigea vers une vieille commode surchargée de bibelots. Il déplaça deux statuettes, un vase faussement étrusque et déposa les billets sur le marbre.

La commode était située devant une gigantesque glace.

Il y avait à présent deux paquets de billets, un réel et son reflet.

Silam Effendi eut un sursaut. Il ouvrit la bouche et je crus qu’il allait hurler.

Lentement, son expression changea et pour la première fois j’eus l’impression que cet homme était capable de rire.

Il se retourna vers mon père et ses yeux se rétrécirent.

— Vous êtes un homme d’affaires, Marko Bay, dit-il doucement, vous avez le sens de l’illusion.

Ogghouz et le shatchun eurent dans l’œil une étincelle d’espoir. Tous étaient suspendus aux lèvres du père d’Érim.

— Je n’ai qu’une parole, dit-il, ce mariage se fera.

Salomon poussa un cri d’oiseau prenant son vol un matin de printemps et Silam se tourna vers lui.

— Pour vous montrer cependant que moi aussi je m’y connais un peu en affaires et que je sais de temps en temps accomplir une mitswa, j’invite Salomon Bayek à prendre sa commission sur la partie de l’argent qui est dans la glace, et ne vous plaignez pas : c’est la part de l’amour.

Ils se mirent tous à rire, sauf Salomon.

C’est ainsi que toute une nuit je jouai du violon pour le mariage de Niza.

Je reçus bien des années plus tard une lettre d’elle alors que j’étais à Vienne. Elle était heureuse, avouait avoir beaucoup grossi et avoir mis à cette époque sept enfants au monde. Je suppose que d’autres ont suivi par la suite et que, vieille dame stamboulotte, elle se souvient encore de la petite juive russe qui l’attendait presque chaque jour dans les jardins silencieux de la mosquée Nuruosmaniye, et avec laquelle elle parlait de son bel Érim tandis que tombait la nuit et que les lampes faisaient briller les céramiques de la mosquée ottomane.

 

Je suis de plus en plus jolie.

C’est un fait qui m’apparaît indubitable chaque fois que je me regarde dans le miroir de poche que Boris m’a acheté pour mon dernier anniversaire dans un des recoins du Grand Bazar.

J’ai des admirateurs. Éphraïm Tambouris, en particulier, flageole de tous ses membres grêles dès qu’il m’aperçoit. Pendant les deux jours qu’a duré le mariage de Niza et d’Érim, il ne m’a pas quittée d’un pouce ; il a parcouru la ville en courant à toute allure pour me rapporter une corde à violon.

Cela m’attriste un peu, car ce grand dadais pâlichon boutonneux et bégayeur ne se déclarera jamais. Fatiguée de le voir tourner autour, je lui ai dit :

— Éphraïm, faites-moi la cour.

J’ai cru qu’il allait tomber par terre de saisissement et je lui ai versé un verre d’eau. Plus exactement, j’ai cru que c’était de l’eau. Il l’a bu d’un trait et… s’est écroulé : ce garçon ne supporte pas la vodka pure.

Involontairement débarrassée d’Éphraïm, le frère cadet d’Érim m’a entraînée entre deux valses à l’autre bout de la maison pour me montrer des bijoux de Damas qu’il considère comme très précieux.

Une fois arrivé dans une sorte de boudoir obscur, il s’est jeté sur moi, a fourré son nez dans mon cou, m’a paralysée par une prise qu’il avait dû voir porter par ces lutteurs qui s’exhibent presque nus, le crâne rasé, sur les places publiques, et nous nous sommes écroulés sur un sofa.

J’étais très ennuyée quelques secondes après de lui avoir fait une aussi grosse bosse. Son front était tout bleu et j’ai pensé que j’avais eu tort de frapper avec le talon ferré de ma chaussure. Mais il l’avait tout de même bien cherché !

Les jours passent. Niza et Érim sont partis. Ils habitent une petite maison près de Roumeli Hisor, à proximité des murailles du château, et, comme je n’ai plus d’amie à présent, j’accompagne mon père plus souvent dans ses tractations interminables.

Le matin je m’exerce avec Yanni, Isaac ou Boris. Mes deux grands frères sont très occupés. J’entends parler de plus en plus souvent de passeports, de visas… Je ne suis pas trop inquiète : encore un mois de répétition, peut-être un peu moins, et je pourrai tenir ma place honorablement dans l’orchestre. Je ne mourrai jamais de faim tant que l’espèce humaine aimera la musique.

Trois heures. Istanbul cet après-midi est gris et rose. Il a plu un peu, mais un soleil pâle colore les toits et les façades. Sur le port, les incrustations argentées à la proue des caïques brillent doucement. Il sera dur de partir, j’aime l’Orient, cette douceur de vivre.

— Anna !

La voix forte de mon père interrompt ma rêverie.

— Tu veux venir ? Je vais voir Azim Hodja…

J’enfile mon châle, expédie mes mules sous mon lit et enfile des bottines. Cette mode est horripilante, j’ai trente boutons à chaque jambe.

Marko s’impatiente en bas, mais me voici.

Pour me faire pardonner de l’avoir fait attendre, je glisse mon bras sous le sien et nous voilà partis à travers la foule vers les escaliers qui mènent au quartier bas.

Ai-je dit suffisamment ce qu’était Marko pour moi ? Bien des années sont passées et je n’ai aucun effort à faire pour retrouver son visage, ce grand sourire qu’il tournait vers moi. Je le trouvais grand, beau, fort, tendre… Que dire de plus ?… Je l’admirais de toute mon âme, rien ne pouvait m’arriver avec lui et je ne pense pas qu’une seule fois nous nous soyons disputés. Il aimait rire, boire, se battre et chanter faux, il aimait la vie et, dans sa vie, je pense avoir beaucoup compté. Je sais qu’il a compté énormément dans la mienne et je n’ai jamais aimé un homme comme j’ai aimé mon père Marko Boronsky.

Il se frotte les mains en descendant à grandes enjambées tandis que j’arrive à peine à le suivre.

— J’ai un acheteur, dit-il ; si je réussis cette affaire, tu auras du yogourt jusqu’à la fin de tes jours, tu pourras même te baigner dedans.

Tout en se frayant un chemin entre les portefaix, les mendiants, les gosses en loques, les camelots, les charrettes, les piétons pressés, il me met au courant en quelques phrases rapides. Azim Hodja a reçu un arrivage de tapis caucasiens, persans et même chinois ; sur le lot il y en a deux anciens, XVIe ou XVIIe siècle. Il a chargé mon père de trouver un acheteur et ce matin, sur le port, Marko a déniché la perle rare : un Français, commerçant à Marseille, qui serait très intéressé. Un dénommé François Cartoufle. Les Français ont de drôles de noms !

Dans le gigantesque hall de l’hôtel Ahmet, je me sens brusquement intimidée. Les femmes, ici, sont extraordinairement poudrées, sentent extraordinairement bon bien longtemps après qu’elles sont parties et leur chignon ne doit jamais bouger d’un millimètre. Les hommes se tiennent très droits et les militaires chamarrés portent des corsets qui les empêchent de se baisser. Ils n’en ont nul besoin, d’ailleurs, car si par inadvertance ils laissent tomber leur porte-cigarettes, ou si une de leurs décorations se décroche, il y a vingt laquais qui se précipiteront avec ensemble.

Près du bar, un homme sourit longuement à notre arrivée et serre la main de mon père avec enthousiasme.

C’est Cartoufle.

Il est tout en blanc, des pieds à la tête ; il n’a qu’une seule tache rouge sur lui : un rubis sur sa large cravate ; ses guêtres sont neigeuses.

Père me traduit les compliments dont le Français m’abreuve et nous montons en calèche. Azim Hodja habite à l’autre bout de la ville, derrière Sainte-Sophie.

Son magasin est immense, surchargé de cette odeur étouffante que dégagent des tapis de haute laine entassés sur trois étages. Il y en a partout : à terre, le long des murs, entassés, roulés, et, bien sûr, on commence à parler de tout, sauf de l’affaire.

Nous buvons du thé à la menthe. Azim offre des cigarettes anglaises, une servante apporte des plateaux de figues, de raisins secs, de graines de pastèque, de poissons salés et je suis en train de prendre une indigestion de lokoums parfumés à différentes essences. Pendant une bonne demi-heure, acheteur et vendeur se congratulent sur leurs bonnes mines réciproques, s’interrogent sur l’état de leur santé, sur celle de leurs enfants, et le Hodja qui en a quatorze n’en oublie aucun, de l’aîné qui est marchand en gros sur les bords de l’Euphrate jusqu’au petit dernier qui vient d’avoir sa deuxième dent qui le fait bien souffrir.

Après avoir mangé, bu, et au moment où j’ai l’impression que la visite va prendre fin, la conversation tombe incidemment sur les tapis.

Cartoufle examine avec une absence totale d’intérêt un lot de superbes pièces. Je n’y connais rien, mais leur beauté me ravit : les couleurs sont éclatantes et, au milieu de la violence des tons de superbes caucasiens, les pastels bleutés des tapis de Tien-tsin sont d’une grande douceur. À présent, les politesses sont finies. Les deux adversaires jettent des chiffres, lèvent les bras au ciel, semblent prêts à s’étrangler. Ils piétinent, reviennent, Azim cite le Coran, jure sur Mahomet, déclame des versets entiers et le Français, la main sur le cœur, semble devoir tomber raide mort.

L’affaire ne se fera jamais. Ça y est, c’est raté, je ne me baignerai pas de sitôt dans le yogourt.

Mon père tend soudain son index vers Azim Hodja.

— Je pense que tu as tort de refuser cette offre, qui me semble très raisonnable. Vois-tu, quand nous aurons franchi le seuil de cette boutique, tu pourras considérer que tu viens de payer cette marchandise le prix que nous t’en offrons à l’instant. Es-tu acheteur à ce prix ?

Le Hodja reste quelques secondes interloqué, et ses cellules grises fonctionnent à plein rendement, cherchant la faille du raisonnement.

— Je suis un vieux marchand, finit-il par murmurer, j’en ai entendu de toutes sortes dans ma vie, mais voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé. C’est vendu.

Après avoir chargé les tapis dans la calèche et touché la commission, mon père et moi, nous nous précipitons dans les souks, où j’achète toute une foule de cadeaux, des foulards brodés pour ma mère, de la cire à moustache pour Avram, un briquet d’amadou pour Boris, des cravates pour Max. Mon père rit de me voir prise d’une telle frénésie. Il achète, lui, du raki, du vin français, des gâteaux et, les bras surchargés, il se penche vers moi :

— Et pour toi, Anna, tu ne t’achètes rien ?

Je n’y avais pas pensé, l’idée ne m’en était pas venue.

Comme je lui dis que je n’avais besoin de rien, il me fit entrer chez un marchand de tissu et m’offrit une splendide cotonnade pour une robe d’été… que je ne devais jamais porter.

En rentrant joyeusement à la maison, nous ignorions l’un et l’autre que quatre jours plus tard nous quitterions Istanbul.

Nos visas étaient périmés et l’administration turque ne transigeait pas : les délais ne seraient pas prolongés. Il n’était évidemment pas question de renouvellement.

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