Anna et son orchestre

Joseph Joffo · Chapitre 4 sur 18

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Anna et son orchestre

Chapitre III

 

Il fait chaud dans ma chambre, trop chaud.

Blottie sous l’édredon, j’entends le crépitement des dernières bûches, à la lueur rouge des flammes a succédé une pâle lumière violette. Dans la demeure silencieuse, on n’entend que l’écroulement intermittent des braises en avalanches minimes. Tout est calme dehors, le vent est tombé. Le monde dort.

Contre ma joue droite je sens une autre joue, plus petite et plus froide : c’est celle de Macha, ma poupée préférée, celle qui a le privilège de partager mon lit. Les autres reposent, entassées, dans d’immenses placards aux portes noires.

Elles m’intéressent de moins en moins depuis quelque temps ; c’est peut-être le signe que je grandis.

Je me retourne plusieurs fois et je m’enfonce encore davantage dans mon matelas que les tziganes des routes du Nord viennent remplir de plumes aux premiers jours du printemps.

J’ai de plus en plus chaud, et, circonstance aggravante, j’ai soif.

— Tu n’as pas soif, Macha ?

Mon chuchotement n’émeut pas Macha. Je la regarde, ses yeux noirs que révèlent les dernières lueurs du foyer fixent obstinément le plafond. Macha dort les yeux ouverts. Plus j’attends et plus ma soif est intense. L’été, Marthe ou ma mère dépose une carafe d’eau sur ma table de nuit, mais l’hiver elles jugent que ce n’est pas utile. Or j’ai dû manger trop d’amandes au miel ou le borchtch était plus salé que d’habitude, en tout cas la soif me torture. Il n’y a plus à hésiter : je me lève.

Je frissonne dans ma longue chemise de nuit lorsque mes pieds touchent l’épais tapis. Je trouverai des chandelles à la cuisine.

Ma paume a rencontré la rampe de l’escalier. Je descends dans le noir, tâtant chaque marche du bout de l’orteil.

La lune passe un rayon languide entre les tentures qui masquent les fenêtres. Évitant les hauts fauteuils qui garnissent la pièce, je m’avance précautionneusement en direction de la cuisine.

Voici la porte. La clenche glisse sous ma main, et tout à coup je suspends mon geste. On court dehors.

Il y a des halètements rapides, des semelles assourdies frappent le sol et un bruit métallique de clé résonne, tout proche.

Je sens mes cheveux se hérisser ; devenus vivants, ils se dressent sur ma tête. Je m’élance dans la cuisine au moment où la porte s’ouvre. Par l’entrebâillement, je vois des formes s’agiter dans l’ombre et l’un des hommes éclaire une lampe. La flamme monte sous le verre.

— Baisse, Avram, on ne doit pas nous voir du dehors.

Stupéfaite, j’ai reconnu la voix de mon père. Avram est là aussi et je reconnais le troisième à son rire lorsqu’il s’écroule dans le fauteuil : c’est Salomon Kobër, un voisin. Le quatrième est immobile dans le fond et je ne distingue pas ses traits.

Mais que faisaient-ils dehors, en pleine nuit ? Que signifie tout ce mystère ? Mon père traverse la pièce et, lorsqu’il passe devant la lampe, j’étouffe un cri dans ma gorge.

Il porte une vieille houppelande de paysan, un bonnet déchiré et ses pieds sont enveloppés jusqu’à mi-jambe dans des chiffons comme les miséreux qui, le dimanche, demandent l’aumône à la sortie de l’église du village. Et surtout, surtout, son front, son nez et ses joues sont devenus noirs comme les visages des hommes de l’Afrique que l’on peut voir dans les gravures des livres de voyage.

Avram s’est déplacé. Lui aussi est habillé en moujik et lui aussi est noir. La frayeur qui m’avait un instant quittée me reprend. Il ne faut pas qu’ils me voient, je sens que s’ils devinent ma présence je serai grondée. Je remarque aussi que tous ont déposé de longues cannes contre le bras des fauteuils, seul Salomon Kobër tient encore la sienne à la main.

— Seigneur, quelle raclée ! murmure Avram.

Kobër rit doucement et celui dont je n’ai pas encore deviné l’identité parle à son tour. C’est Maxime, un autre de mes frères. Une pèlerine crasseuse l’enveloppe tout entier. Il frotte ses mains gantées de moufles.

— Ceux-là ne s’y frotteront plus, grommelle-t-il.

Les quatre hommes restent rêveurs un instant et j’entends un tintement de verre ; un liquide coule d’une carafe et cela me rappelle brutalement que j’ai soif.

Les quatre nègres boivent. Père essuie sa bouche de sa manche crasseuse. Ses yeux brillent joyeusement dans la lueur des flammes. Il lève son verre.

— Je bois à la paix et à la justice, dit-il. Puisse l’expédition de ce soir faire comprendre aux têtes brûlées qu’un bâton tenu par un juif vaut un bâton tenu par un chrétien.

Kobër avale d’un coup et lâche :

— Je crois que j’ai tué le mien. J’ai frappé comme sur un arbre et sa tête a fait le même bruit qu’une pastèque lancée sur un mur.

— Rien de plus dur qu’une tête russe, murmure Avram. N’aie pas peur, Salomon, je suis sûr qu’elle n’est même pas fêlée.

Il a sorti un chiffon de sa poche et se frotte le visage ; peu à peu ses traits réapparaissent. Je ne sais quel sentiment me pousse, mais je m’élance soudain et saute sur ses genoux.

— Tu es tout noir, Avram, pourquoi ?

Tous s’étranglent dans leur vodka. Je contemple le visage barbouillé de mon frère et passe mes doigts sur les taches restant au-dessus des sourcils touffus. C’est de la suie.

— Que fais-tu là, Anouchka ?

Mon père s’est penché et je frissonne devant ce visage inconnu. Il comprend les raisons de ma peur, car à son tour il se met à frotter vigoureusement son visage et m’attire dans un coin de la pièce.

Je ne sais plus très bien tout ce qu’il m’a raconté. Je me souviens seulement d’avoir compris très peu de chose, sinon ceci qui m’a fait plaisir : les hommes qui ont tué Rabchek ont été punis ce soir. Ces hommes n’avaient pas fait que tuer mon chien, d’ailleurs, ils allaient de village en village et, lorsqu’ils rencontraient des gens comme nous dans une rue isolée, ils les battaient sauvagement. Ils avaient même plusieurs fois mis le feu à des maisons.

— Ce sont des fous, alors ?

Mon père sourit :

— Oui, Anna, je crois qu’on peut les appeler ainsi, mais je crains que ce ne soit une folie qui ne se soigne qu’avec des coups de bâton.

J’ai dû rester quelque temps encore sur ses genoux, car, lorsque j’ouvris les yeux, le soleil était levé et je reposais, ma joue contre celle de Macha. J’étais lourde à présent d’un terrible secret. Père m’avait fait jurer de ne révéler à personne ce que j’avais vu durant cette terrible nuit.

À partir de ce jour, je ne m’endormis plus de la même façon. J’essayais de guetter le départ de mon père et de mes frères – je n’y parvins jamais ; je me réveillais quelquefois la nuit, mais jamais je ne surpris une de leurs expéditions. J’ignorais même s’il y en avait de nouvelles.

Un jour que je jouais toute seule dans la maison, je trouvai derrière la porte du grenier une des cannes dont mon père se servait pour punir les méchants. Je la pris et fus stupéfaite : je pus à peine la soulever. Boris m’en expliqua la raison : elle était recouverte d’une écorce enroulée de bouleau, ce qui lui donnait l’apparence de bois, mais l’intérieur était en plomb.

En l’enfant que j’étais, une inquiétude s’était installée. Je me demande, au moment où j’écris ces lignes, si elle a totalement disparu plus d’un demi-siècle plus tard. Pour moi, déjà, le monde basculait.

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