Anna et son orchestre
Chapitre II
Je pousse la porte du petit salon de coiffure et la clochette tinte longuement.
David Bronstein se retourne, les ciseaux à la main, le peigne dans l’autre. Je l’embrasse et il me sourit.
— Qu’y a-t-il, Anna ?
— Maman vous invite samedi à la maison, pouvez-vous venir ?
David fait courir ses ciseaux agiles dans la chevelure de son client puis longuement l’inonde d’une sorte de liquide sirupeux qui ressemble à la confiture dont les Viennois bourrent les omelettes.
— Bien sûr qu’on viendra… Vous êtes bien installés à présent ?
— Oui, tout à fait… Et j’ai trouvé du travail.
— Ah, ah ! Et que fais-tu ?
Je me rengorge.
— Les cinémas, dis-je. On court de l’un à l’autre entre les films, on fait le Royal Ordener, les Folies et le Majestic-Palace.
Le garçon qui aide David et qui ne s’est pas encore retourné abandonne son client et m’adresse un sourire éclatant.
— Je vous ai vue avant-hier soir aux Folies, dit-il, le soir où on passait la Mystérieuse Espionne avec Musidora.
— Et ça vous a plu ?
— Le film ?
Je rougis.
— Non, mon orchestre…
Il rit, très à l’aise.
— Oui, c’était très bon, j’aime beaucoup les tziganes.
— Tu vois, intervient David, tu as déjà un admirateur…
Je pars très vite du salon de coiffure Bronstein, le sourire de mon cousin me poursuivant presque dans la rue. Ce sourire, je le chassai très vite et rejoignis mes frères aux Trois Fauvettes, un café-épicerie-marchand de bois qui était notre centre de ralliement.
— Alors, les romanos, hurlait le patron, on part encore faire la fête !
Qu’est-ce que j’ai pu en jouer, de la « zizique », à cette époque ! Il y en a peu qui comme moi ont connu l’atmosphère de ces vieux cinémas aux lourds rideaux drapés. Devant un écran large comme un mouchoir, un pianiste, au torticolis permanent, décidait des notes en suivant l’action sur l’écran en une improvisation continuelle. Je crois bien ne jamais avoir vu un film en entier. J’arrivais à la fin du premier et partais au début du deuxième. Cela m’a permis d’entrevoir les collants noirs de Musidora ouvrant des coffres-forts, Nick Carter tirant des coups de feu silencieux sur des bandits masqués bondissant dans des torpédos, Fantomas sautant d’un toit à un autre, les poches gonflées de diamants dérobés, et Broncho Billy ficelé à des mâts successifs par des Indiens recrutés sur les hauteurs de Belleville et dans la plaine de Grenelle.
Quant au public, souvent clairsemé, il était composé à 90 % d’hommes en casquettes circulant le long des promenoirs. Il y avait aussi des bourgeois à lorgnons, des ouvriers boulangers, des employés de trams et il faut dire que nous remportions d’assez bons succès, au Majestic-Palace entre autres, où la clientèle était mieux choisie et où nous passions entre deux films dont l’action se poursuivait par épisode sur une trentaine de jours. Nous jetions un manteau sur nos costumes de scène et courions dans les rues jusqu’à un deuxième cinéma.
Un soir, en sortant du « Casino-Fleur », ma soirée terminée, un homme s’approcha de moi. Je reconnus le sourire du garçon coiffeur de chez David. Il semblait intimidé, mais, comme je lui souriais aussi, il m’aborda.
— C’était très bien, dit-il, j’aime beaucoup les csardas.
— Ça tombe bien, c’est ma spécialité.
— J’étais venu voir Nat Pinkenton, dit-il, c’est mon héros préféré.
Je compris d’emblée que c’était un mensonge, mais cela me fit plaisir. Boris s’approcha, tout pétillant, et salua mon admirateur, qu’il connaissait vaguement.
— Ça vous dérangerait de reconduire Anna ? J’ai un empêchement et…
Je connaissais parfaitement son empêchement, ou plutôt ses empêchements. Il y avait Myriam les jours pairs, apprentie bouquetière rue Riquet, et Mauricette, couturière à façon près de la Madeleine. Lorsqu’il avait son costume tzigane, aucune Parisienne ne semblait pouvoir résister à Boris. Je partis donc avec mon compagnon à travers les rues déjà désertes de ce bon vieux XVIIIe arrondissement. J’appris qu’il s’appelait Roman. Roman Joffo.
— J’ai parlé de vous avec mon patron, avoua-t-il, je n’ai pas l’impression qu’on vous ait très bien pilotée dans Paris…
— C’est le moins qu’on puisse dire. Et, comme je travaille tous les soirs, je n’ai pas encore vu le moindre monument. Ils pourraient ne pas exister, ce serait pour moi exactement la même chose.
Nous fîmes quelques pas en silence. Il murmura, comme quelqu’un qui brusquement prend son courage à deux mains :
— Si vous voulez, je peux vous montrer tout ça… Dimanche, par exemple. Vous savez monter à vélo ?
— Bien sûr !
Évidemment, je n’étais jamais montée sur un pareil engin de ma vie, mais je ne voulais pas paraître trop gourde.
— Je demanderai à ma sœur de me prêter le sien. Alors, c’est entendu pour dimanche ? À dix heures, ça vous va ?
— D’accord.
Nous étions arrivés et je lui tendis la main. Nous restâmes quelques instants immobiles sous les étoiles et il disparut brusquement.
Je montai en sifflotant les escaliers et je m’aperçus très vite que ma joie ne venait pas de découvrir bientôt Paris mais de le découvrir avec lui.
Sapristi, est-ce que j’allais tomber amoureuse de ce Joffo ? Ça n’était pas encore prouvé.
La porte grince toujours en s’ouvrant. Maman est là, assise, avec son éternel tricot.
— J’ai une nouvelle, fredonne-t-elle en m’embrassant. Oui, nous avons une visite dimanche.
Ça ne fait pas du tout mon affaire.
— Et qui vient dimanche ?
Comme si elle avait dit : « Le tsar de toutes les Russies », elle annonce :
— Charles Bronski !
Il faut dire que Charles Bronski n’est pas n’importe qui. Je l’ai rencontré déjà deux fois : bel homme, la quarantaine virile, la chevalière astiquée, la chaîne de montre d’une demi-livre. C’est le roi de la fourrure et mon petit doigt me dit que si je voulais finir mes jours dans l’ocelot, le rat d’Amérique ou le skons, ça ne serait pas bien difficile.
Je bâille à m’en décrocher la mâchoire et j’embrasse maman. Demain, il faut que j’achète une de ces larges culottes bouffantes comme en portent les jeunes cyclistes. Ce sera mon premier achat parisien.
Trop tard pour reculer, mais c’est vraiment impressionnant. Je n’aurais jamais cru que la selle soit si haute. Et le pire de tout, c’est que la rue est en pente.
Du courage, Anna, ça ne doit pas être bien sorcier.
Roman est splendide : col roulé, casquette et costume à carreaux, c’est le vrai sportsman.
— Nous y allons ?
Je prends ma respiration et m’installe. Quelques piétons sur les trottoirs, mais la rue est vide – je crois que c’est préférable.
Un coup de talon pour donner de l’élan et je démarre.
Le trottoir opposé me fonce dessus, je pousse un cri et pars en sens inverse d’un grand coup de guidon ; je m’incline à trente degrés, me relève, la chaussée fuit sous moi, ça s’accélère, j’entends Roman qui crie, je suis au moins à cent à l’heure, et devant moi le tournant ! Au fait, où sont les freins ? Une pédale m’échappe, me frappe la cheville et la roue avant heurte le trottoir. Je m’élance gracieusement dans les airs et m’étale dans le caniveau.
Un peu sonnée, je m’assois péniblement. Derrière moi, il y a une galopade effrénée. Des piétons se précipitent. La roue de la bicyclette tourne toujours, couchée sur le côté, tandis que ses rayons étincellent au soleil.
Roman est là et s’agenouille. Il a un visage de drame.
— Vous n’avez pas de mal ? Bougez les jambes, les bras, doucement.
Je lui obéis : tout a l’air à peu près intact. Il m’aide et je me relève péniblement tandis que la concierge du 22 s’exclame et ne tarit pas de reproches sur ces petits jeunes qui vont si vite sur leurs engins…
Appuyée au bras de mon compagnon, je fais quelques pas. Je suis endolorie, bien sûr, mais rien de grave.
En tout cas, ce n’est pas demain que je remonterai sur ce maudit vélo.
— Je parie, dit Roman, que vous n’étiez jamais montée sur une bicyclette.
Je baisse la tête. Il est difficile de nier après que l’on m’a vue à l’œuvre.
— Jamais, dis-je, mais je sais faire du cheval, par contre…
Il rit et serre mon bras.
— Je vous apprendrai. En attendant, on a une grande promenade à faire.
Je m’arrête.
— Mais comment ? On va être obligés de prendre l’omnibus.
— Pas question, vous allez voir.
Deux minutes après il pédale alors que je suis en amazone, assise sur le cadre, grisée par la vitesse.
Et c’est ainsi que, installée sur une vieille bicyclette ferraillante, je franchis pour la première fois les frontières du XVIIIe arrondissement.
Cette matinée reste l’un de mes meilleurs souvenirs. Je m’aperçois en écrivant ce livre qu’ils ont été nombreux, et c’est tant mieux.
Heureuse époque où l’on pouvait visiter Paris à vélo !
Lorsqu’il m’arrive de passer devant les Tuileries en empruntant les quais de la Seine recouverts de voitures de la Concorde jusqu’à la place des Pyramides, je me souviens de ces heures où nous glissions, solitaires ou presque, le long des berges ensoleillées.
Pauvre Roman ! Il peinait dans les montées bien que je ne sois pas bien lourde et il dut ce matin-là perdre quelques kilos, mais je découvrais enfin Paris, les grands boulevards, la place de l’Opéra dont nous faisions deux fois le tour sous l’œil débonnaire d’agents de police encapuchonnés malgré la chaleur, puis la descente de la rue Royale où il me montra Maxim’s. Je ne vis pas Mistinguett, mais l’heure était bien matinale pour cela.
J’écarquillais les yeux, bercée par le chuintement des pneus sur les pavés. La bouche de mon guide frôlait mes cheveux et il me donnait des explications.
À Notre-Dame, il s’arrêta et j’allai donner des graines aux pigeons du parvis. Par les quais de la rive gauche nous redescendîmes, et ce fut la tour Eiffel. C’était une grande petite fille, elle n’avait que douze ans.
Sur un banc des jardins du Champ-de-Mars, nous nous reposâmes et Roman m’embrassa. Je trouvai cela fort agréable et je ne regrettai pas le temps où c’était moi qui devais faire les premiers pas.
Il entama une longue déclaration et il en était en plein milieu lorsque je l’interrompis :
— Quelle heure est-il ?
Il parut surpris et regarda sa montre.
— Midi moins dix.
Et Charles Bronski qui venait déjeuner à midi !
Je sautai sur mes pieds.
— Il faut que je rentre, nous avons un invité et maman m’a fait promettre d’être exacte.
Avec une grimace de douleur, il renfourcha sa bicyclette. Je m’installai et il s’élança sur le pont du Trocadéro.
Il avait l’air déçu et je lui promis de le revoir le lendemain soir à la sortie du Majestic.
Actionnant sans arrêt son timbre, il sprintait à travers les rues tandis que je criais pour l’encourager, serrant le guidon dans les descentes. Nous évitâmes de justesse deux voitures à chevaux et il s’effondra hors d’haleine à la porte de ma maison.
— J’ai passé une matinée formidable, Roman. Merci.
Le malheureux avait des yeux qui lui sortaient de la tête et il soufflait épouvantablement. Je crus qu’il n’arriverait jamais à me répondre.
— Il n’y a pas de quoi, dit-il, je suis content aussi.
— À demain.
Il eut un geste de noyé, essuya son front avec son mouchoir et murmura à son tour :
— À demain.
Avant de refermer la porte, je le regardai disparaître. Il marchait à petits pas, tenant son vélo d’une main, s’éventant avec sa casquette de l’autre. Si je ne voulais pas avoir un amoureux cardiaque, il allait falloir que j’apprenne à monter sur l’un de ces diaboliques engins.
Maman m’accueillit avec un air d’effroi.
— Mais tu es en nage ! Va vite te changer, M. Bronski vient d’arriver.
J’allai enfiler ma robe des dimanches. Je me donnai trois coups de brosse hâtifs et, les joues encore embrasées du vent de la course, j’allai faire ma révérence à notre invité d’honneur.
Le repas fut agréable. Bronski fut aux petits soins pour ma mère et pour moi. Il parla longuement avec Max, avec qui il paraissait fort bien s’entendre, et, comme il était mon voisin de table, il remplit plusieurs fois mon assiette de frites – ce que j’appréciais beaucoup, car les frites étaient aujourd’hui en France ce qu’avaient été autrefois les strudels à Vienne.
Maman servait le café.
Bronski trempa ses lèvres dedans, reposa la tasse et, sûr de lui, se leva, un large sourire sur les lèvres. Il se tourna vers ma mère.
— Chère madame, vous excuserez la brusquerie d’un homme d’affaires qui se double de celle d’un ancien soldat, mais je pense qu’il serait ridicule de ma part d’atermoyer davantage : je vous demande la main de mademoiselle votre fille.
Un peu la fatigue de la course, un peu la chaleur de la pièce, un peu les deux verres de bourgogne et mon corsage trop serré, dès que Charles Bronski eut terminé sa phrase, je vis les murs tourbillonner et je m’évanouis avec un parfait savoir-vivre, comme une jeune fille du meilleur monde.
— Sois heureuse, Anna, mon amour, sois heureuse…
Les joues de ma mère ruissellent de larmes, David et Sarah l’entraînent avec beaucoup de gentillesse et les portes s’ouvrent à deux battants.
Je m’arrête et mon cœur bat très fort.
Ils sont là, devant la grande salle de quarante couverts, tous les quatre, car Max aussi a revêtu son costume tzigane, et Boris me tend mon violon.
Mon orchestre.
Mon orchestre est là, toujours présent, toujours fidèle, mais je sens que c’est une des dernières fois, peut-être la dernière : je me marie aujourd’hui.
Tous nos amis sont là. Ils ont tous tenu à souhaiter bonheur et longue vie à Anna Boronsky, l’émigrée. Ils ont quitté leur travail, leurs boutiques, leurs échoppes, leurs bureaux, Russes, Tchèques, Hongrois, ceux qui sont là depuis des années, ceux qui sont arrivés de la veille, les émigrants, les exilés, les juifs.
Je les connais tous, du rempailleur de chaises de la porte de Clignancourt au plus riche d’entre eux.
Charles Bronski se penche vers moi. Ses yeux brillent.
— Je vous souhaite beaucoup de bonheur, Anna.
Il est donc venu aussi, le roi de la fourrure. Il ne m’en a pas voulu de mon refus et j’en suis émue, si émue que je l’embrasse sur les deux joues, et ma splendide robe de mariée s’accroche à un maillon de sa splendide chaîne de montre plus rutilante que jamais.
— Bonne chance, Anna.
Je me penche vers Simon et Gletka. Ce sont les neveux de Roman, Roman Joffo que je viens d’épouser ce 12 avril 1913.
— Merci, allez manger des gâteaux, il y en a à la cuisine.
Les deux enfants courent et les bouches autour de moi scandent mon nom :
— Anna ! Anna ! Anna !
Je lève très haut mon archet. Yanni, Boris, Isaac sont prêts.
— Un, deux…
Les couples tournent. Roman valse avec ma mère, Boris avec une inconnue, rousse et merveilleuse, la dernière vedette des « Nouveautés parisiennes », Isaac avec Mme Meyerson, notre voisine de palier, Yanni avec Sarah…
Je joue seule à présent et, à travers les dernières notes, je ferme les yeux et je sais que le voyage vient de s’arrêter pour toujours.
C’est dit : je ne verrai pas l’Amérique. J’ai fait comme mon cousin David : j’ai trouvé un pays. Dorénavant, il sera le mien.
— Joue encore, Anna, joue encore.
Que de choses vues, que de pays traversés ! Il me semble, aidée par la musique, que je refais le chemin à l’envers et que ceux que j’ai perdus surgissent : voici mon père, voici Avram et sa large poitrine…
— Joue, Anna, encore…, joue…
Et c’est moi à présent, moi toute jeune, une enfant… Maman est auprès de moi, nous sommes dans une grande plaine, la lumière est jaune et je tiens sa main serrée très fort, tandis que je cours. C’est la maison là-bas, la maison de Kezat, la maison de l’enfance. Dans trois heures, j’aurai onze ans…
Je rouvre les yeux. La chanson est finie et tous me regardent en souriant. Roman est là.
Je suis arrivée.
*
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{1} Le barbier, arracheur de dents, accoucheur, etc.
{2} Mort aux juifs !
{3} Un marieur (se prononce chatroun).
{4} Bonne action.
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Vous avez terminé Anna et son orchestre
Joseph Joffo