Anna et son orchestre
Livre II
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CHAPITRE PREMIER
J’ouvre péniblement un œil.
Le plafond grince au-dessus de ma tête et, avec un gémissement, je m’enfonce désespérément sous l’édredon, au creux de l’épaule de ma mère qui doit être éveillée.
Il est cinq heures et demie. À l’étage au-dessus, Séréguine se lève.
Les lattes craquent. Il doit marcher sur la pointe des pieds, mais toute précaution est inutile : dans cette vieille rue Fotine, comme dans tout ce vieux quartier de la Madlevenka, il ne doit pas exister une seule latte de parquet qui ne soit pas pourrie ni mangée aux vers. Aux fenêtres, les lampes à huile se sont éclairées : les hommes se préparent. Dans quelques minutes la rue se peuplera du bruit de leurs bottes et ils se mettront à courir en direction du haut de la ville, vers les forges dont les hautes cheminées crachent leur fumée contre le ciel sale.
Il y a deux pas à présent ; le nouveau est plus léger, plus trottinant : je sais qu’il appartient à Kolia, le fils de Séréguine. Lui aussi travaille à l’usine. Je lui ai parlé il y a trois jours alors qu’il rentrait à la nuit.
Je balayais le palier et il a jailli comme un diable de sa boîte :
— Tu joues du violon, Anna Markov, je t’ai entendue hier !
J’ai ri de son enthousiasme. Il y avait un contraste comique entre ce visage d’enfant, la poussière de charbon qui maculait son visage et son tablier de travailleur. Kolia a neuf ans. Il travaillait depuis six mois dans une des fonderies du cartel Prodameta.
Kolia rit sur le palier et me montre les paumes de ses mains où la poussière de charbon s’incruste :
— Vive Nicolas II, notre tsar bien-aimé !
Je ris avec lui, mais il se met à tousser très vite et remonte vers son logis, un galetas qu’il partage avec son père.
Je me retourne dans la douce chaleur. J’ai des remords en songeant que je peux rester au lit encore de longues heures. Kolia, lui, va courir dans les rues brumeuses d’Odessa, remonter la ligne de chemin de fer, longer les silos et atteindre les grilles des hauts fourneaux. Là, ce sera l’enfer toute une journée.
À l’heure où je me lèverai, Kolia sera depuis des heures déjà devant la gueule rouge des fours, dans le hurlement de l’acier en fusion.
Le mouvement de ma mère qui se lève m’a réveillée. Il fait jour à présent et je me suis profondément rendormie.
Elle tire le rideau devant la lucarne et la lumière grise éclaire la cuisine. Nous couchons sur un matelas au pied de la cuisinière ventrue qui nous dispense sa chaleur toute la nuit. Les murs ont cette couleur verdâtre qui fait penser aux capotes des soldats ; à mi-hauteur il y a un gros tuyau qui traverse la pièce, fait un double crochet et répand sa chaleur bienfaisante avant de pénétrer dans la pièce à côté par un trou dans la cloison.
À côté, c’est la salle à manger, c’est-à-dire le dortoir.
Yanni dort sur la table, Max en dessous, mon père et les autres se partagent les quatre coins de la pièce. Boris et Avram ont choisi la troisième pièce, qui sert de buanderie. Ils couchent pratiquement tout habillés.
À huit heures, les bruits montent de la cour.
En se penchant par la fenêtre, on aperçoit le carré de pavés tout en bas ; à droite il y a une imprimerie et par la porte toujours ouverte malgré le froid on entend monter le cliquetis d’une vieille presse asthmatique. À ce cliquetis répond celui de la machine à coudre de Théodoris – je peux le voir travailler. Il ressemble, avec sa barbe et ses cheveux lisses séparés par une raie médiane, au pope Gapone, celui-là même qui, il y a moins d’un mois, le 22 janvier, a mené le peuple à la boucherie en l’entraînant vers le Palais d’Hiver sous les balles des cosaques.
Mais Théodoris est un Gapone joyeux. Il me fait signe de sa main gantée de mitaine :
— Joue, Anna, joue un peu.
— Je n’ai pas le temps, petit père, je dois faire des commissions…
Il agite sa main et actionne sa machine de plus belle.
Je bois un thé très fort et, emmitouflée dans mon châle, je descends l’escalier branlant et me voici dans la rue.
Que l’on n’attende pas de moi une description de la ville dans cette année terrible de 1905.
Je n’ai le souvenir que d’une perpétuelle envie de pleurer qui me serrait la gorge ; je me revois marchant dans des rues sans couleurs, peuplées d’hommes lourds et farouches, à la limite du quartier juif et du quartier ouvrier. Au-dessus de nous il y a des fumées et, vers l’est, les collines coniques des crassiers ferment la ville. Si l’on monte sur l’un d’eux, ou en gravissant la rue de Géorgie qui serpente entre les hauts murs de brique du quartier des fabriques, on surplombe et l’on voit le port dans son entier. Je suis venue plusieurs fois sur cette petite place à l’herbe couleur de mâchefer, et j’ai pu constater que la mer Noire était noire comme étaient gris et rouillés les grands entrepôts, les docks, les quais et les grands minéraliers qui accostaient pour emporter le blé de la terre d’Ukraine qui, en ce temps-là, aidait à nourrir le monde.
Avec Boris, nous sommes allés quelquefois sur le port. C’était très loin de la Madlevenka, il me faisait courir entre les cordages, les sacs, nous contournions des jarres gigantesques et regardions les chargements de grains disparaître dans les cales des bateaux.
En contrebas, près des étraves, la mer battait doucement, une eau glauque qui donnait le frisson et qui laissait une écume grise comme celle qui subsiste sur l’émail des baignoires mal lavées.
Comme mon rêve d’Odessa était loin !
Si j’avais pensé une seule seconde que nous allions rester tout le restant de notre vie à la maison de la rue Fotine, il me semble que je serais allée me jeter tout droit dans l’eau glacée du port.
Boris m’entraînait sur la double jetée qui protège l’entrée. Il y avait tout un peuple étrange le long de ces quais sombres : des mendiants, des estropiés surtout ; ils étaient d’anciens ouvriers de la Prodameta, des anciens mineurs du bassin du Donetz, des hommes qui avaient creusé des puits dans le Caucase pour permettre au pétrole de jaillir, beaucoup d’anciens marins. Tous ou presque avaient eu des accidents : une trouée de métal liquide avait rongé leur chair, une chute dans les échelles raides, un sac de charbon sur leurs épaules, avait brisé leurs échines. Ou, trop vieux pour être employés, ils avaient un jour rencontré la misère. Au milieu d’eux, des hommes traînaient, déguenillés, l’oreille à l’affût ; il y avait là des voleurs, des rôdeurs, mais surtout des membres de l’Okhrana, la terrible police politique.
Boris me les montrait de loin. Ils se mêlaient aux groupes, on les reconnaissait à ce qu’ils finissaient toujours par offrir des cigarettes autour d’eux et ils attendaient que sonnent les mots clés qui entraîneraient l’arrestation : « Potemkine », « Trotsky », « socialisme », « mencheviks ». Quelquefois on retrouvait l’un de ces hommes au fond de la cale d’un navire, le cou rompu après une chute de vingt mètres ; il y avait en effet une organisation terroriste polonaise à Odessa, dont la spécialité était la chasse aux espions tsaristes.
Nous avions eu de la chance de trouver cet appartement : Odessa était la dernière planche de salut. Chassés de Bessarabie et de Russie Blanche, tous les juifs venaient vers le grand port russe.
Assis sur une des piles de la jetée, Boris agite ses jambes au-dessus des flots gris. Je sais qu’il est triste : Boris est un garçon impétueux, joueur, plein de vie ; il aurait voulu aller à l’université de Kiev, il aime les livres, il connaît Tolstoï très bien et admire Dostoïevsky ; mais il ne sera jamais un étudiant. Les nouvelles lois le lui interdisent : un juif ne peut ni habiter une grande ville ni entrer dans les universités, à moins qu’il n’ait vingt sur vingt dans chacune des matières ; leur nombre ne devait pas dépasser 3 %.
Je ne sais que lui dire. La brume marine dépose sur mon visage une mince pellicule d’eau et de sel… Il nous faut rentrer.
Il vaut mieux être chez soi avant la nuit. Il y a souvent des contrôles de l’armée ou de la police et on dit que d’étranges choses se passent dans les sous-sols des casernes et des commissariats.
À la maison, mon père et mes frères les plus grands ne sont pas souvent là, quelquefois même ils dorment ailleurs et j’ai peur.
Que font-ils au cœur de cette chaudière qu’est devenue Odessa ? Je crains que Pétia, l’homme qui a fait nos faux papiers, ne les ait entraînés dans une terrible aventure.
Pétia avait été arrêté par l’Okhrana alors qu’il habitait Riga. Arrêté et torturé, il fut envoyé en Sibérie. Avant de traverser la steppe qui couvre les grands territoires du désert blanc, il parvint à s’enfuir. Les soldats le poursuivirent quatre jours à travers les monts Villonski et ils installèrent leur campement d’une nuit dans un repli de terrain où il s’était caché, au fond d’une fissure dans le rocher.
Il passa huit heures à moins de vingt-cinq centimètres du nez du capitaine qui commandait le détachement.
Pétia nous racontait cela, le soir ; il riait doucement en évoquant la terrible nuit où l’officier cosaque lui envoyait son haleine surchargée de vodka en pleines narines. « Il ronflait tellement fort, concluait Pétia, que lorsque le jour s’est levé, après avoir respiré tant de vapeurs, j’étais aussi saoul que lui ! »
Les hommes riaient et, dans notre salle à manger, les conversations reprenaient. Pétia sortait des tracts de toutes les poches de sa veste ; il en avait partout, même dans sa chemise, et il me faisait penser à un prestidigitateur.
— Plus de deux millions de grévistes, camarades, annonçait-il, c’est la fin du tsar si les gars du textile se constituent en soviet et viennent avec nous, nous aurons fini de trembler, et cela pour toujours !
Un soir que nous étions tous réunis, Séréguine, notre voisin du dessus, descendit avec son fils Kolia.
Il se mêlait rarement à nos soirées. C’était un homme bon qui avait plié le genou toute sa vie et qui avait du mal à accepter les mouvements révolutionnaires qui grandissaient autour de lui.
Ce soir-là, il arriva comme la réunion était déjà commencée. Accroupie sur mon matelas, je reprisais une de mes robes dans la cuisine ; je pouvais voir ce qui se passait par la porte entrebâillée.
Sans un mot, Séréguine s’avança dans la lumière et fit signe à son fils de le suivre. Je vis le visage de Kolia sous la lampe et le fil me tomba des mains.
Il y avait une tache sombre sur l’arcade éclatée et la peau sur la pommette était violette ; le coup avait dû être porté avec une brutalité inouïe.
Séréguine croisa ses mains tremblantes et murmura d’une voix sans timbre :
— C’est le surveillant. Il l’a frappé parce que Kolia n’allait pas assez vite pour manœuvrer la chaîne du soufflet.
Personne ne disait mot. Simplement mon père lui avança une chaise, sur laquelle il s’assit pesamment.
— Pétia, ajouta Séréguine, je voudrais savoir comment je pourrais me rendre utile.
Pétia sourit, entoura de son bras les épaules robustes du nouvel arrivant et Avram fit circuler la bouteille de vodka.
Dans la demi-obscurité, Kolia était venu me rejoindre et je promenais doucement mes doigts sur son visage.
— Cela te fait mal, Kolia ?
— Non, Anna, plus maintenant. Joue-moi quelque chose.
J’allai chercher mon violon et lui jouai tout doucement quelques airs. Après il me parla de sa vie à l’usine…
— Que veux-tu faire plus tard, Anna ?
Cela, je l’ignorais totalement et sa question m’étonna. Les choses allaient trop vite pour que je puisse songer à l’avenir. Peut-être demain ferions-nous partie de ces convois interminables que l’on rencontrait sur les routes et qui, lentement, escortés de soldats eux aussi épuisés, traversaient le pays en direction du nord.
Nous bavardâmes longtemps, assis en tailleur, éclairés par le reflet oscillant des flammes, puis Kolia et son père partirent, Pétia aussi, et quelques autres, membres comme lui du Bund. Je me souviens, parmi eux, d’un géant finlandais qui en quelques mots refaisait le monde et dont les yeux brillaient alors comme deux étoiles.
Ce soir-là, après le départ des autres, mon père m’appela et la famille se serra autour de l’étroite table.
— Je vous ai réunis tous, dit-il, pour vous faire part de mes projets. Avram les connaît, mais à part lui et moi…
Je l’interrompis :
— En tout cas, moi, je n’en sais rien.
— Si Anna ne sait rien, poursuivit-il, c’est que nous avons vraiment bien gardé le secret.
Il y eut des rires sarcastiques et j’ouvrais la bouche pour riposter lorsque mon père reprit :
— Quand nous avons quitté le pays, mon but n’était pas de venir m’installer pour toujours dans cette ville.
Ses doigts longs fourragèrent dans sa barbe et il jeta sur la pièce un regard dégoûté : les vieux murs, le tuyau en zigzag de la cheminée, les meubles crasseux paraissaient encore plus sinistres sous le maigre éclairage.
— Odessa, dit-il, n’est qu’une étape.
Je serrai le bras de Boris qui était à ma gauche et poussai un cri de victoire qui fit rire tout le monde.
— Mais où irons-nous alors ? demanda Yanni.
Mon père le regarda et hocha la tête.
— Nous quitterons la Russie, dit-il ; j’ai bien réfléchi ces derniers mois et il n’y a pas d’autre solution.
Il vida distraitement un verre de vodka et le reposa sur la table, traçant avec le fond du verre des auréoles sur le bois.
— Je dis aujourd’hui, martela-t-il, que le juif qui reste dans ce pays est un fou. Nous partirons.
— Où cela ? haleta Boris.
Mon père redressa la tête et un sourire éclaira son visage. Il remplit lentement son verre, celui d’Avram, de Max et reposa la bouteille.
Avec une majesté de patriarche, il le leva comme s’il portait un toast, et sa voix éclata dans la pénombre :
— En Amérique !
Avram et Max sont partis hier. Ils se sont embarqués sur un cargo pour la Turquie. Ils s’installeront quelque temps à Constantinople, trouveront du travail, un logement et ils nous écriront de venir les rejoindre. C’est ainsi qu’il en a été décidé !
Nous progressons comme les armées en marche. Nous envoyons une avant-garde et le gros de la troupe suit. Dieu veuille qu’elle suive bien !
Je joue avec Isaac et Kolia au piquet. Nous jouons des haricots secs que maman écosse près de nous, sur la table de la cuisine. Le jour qui tombe de la lucarne me la fait paraître triste ; elle a vieilli depuis notre départ, des rides que je ne connaissais pas se sont accumulées au coin de ses yeux.
Le poêle ronfle, c’est dimanche. Les rues sont pleines de neige fondue et nous ne sommes pas sortis sur le port. Je surveille les garçons qui trichent, mais ma pensée est ailleurs.
En Amérique.
J’ai entendu souvent parler de ce pays. Je sais qu’il est de l’autre côté de la terre, qu’il y a d’immenses territoires, que les gens s’amusent toute la journée et que les rues portent des numéros. C’est à peu près tout, mais cela me suffit. Je sais aussi que là-bas je n’aurais plus peur et que je pourrais jouer du violon toute la journée.
— Tu joues ou tu rêves ?
Isaac me regarde d’un air fâché.
Je jette une carte au hasard et continue à rêvasser. Pourvu qu’Avram et Max donnent bientôt de leurs nouvelles !
Kolia se penche et chuchote :
— Personne ne le sait, mais j’ai entendu les hommes en parler avec mon père : demain il n’y aura personne au travail.
Les yeux d’Isaac brillent :
— Tu es sûr ?
— Certain, le soviet a décidé la grève.
Mon cœur bat plus vite et maman fixe Kolia qui jubile : la seule perspective de ne pas se lever demain à cinq heures et demie et de courir dans les rues glacées le remplit de joie. Mais que va-t-il se passer ? Aux filatures, l’armée a tiré sur les travailleurs. Est-ce que ce nouveau débrayage ne va pas mettre le feu aux poudres ?
Maman rassemble ses haricots.
— Je me demande si le tsar est au courant de tout cela, murmure-t-elle.
— Il sait tout, dit Isaac, mais il s’en moque.
C’est à ce moment que je pris conscience qu’une rumeur sourde s’était formée et montait peu à peu.
Je bondis sur mes pieds, dispersant cartes et haricots, et dévalai l’escalier, suivie des deux garçons. Ma mère nous cria de faire attention, mais nous étions déjà dans la rue. Je vis une femme courir, un enfant dans les bras, et disparaître sous une porte basse. Au moment où je tournais l’angle de la rue de Grèce, un coup de feu éclata. Je restai stupéfaite et revins à toute allure sur mes pas, escortée de Kolia et d’Isaac qui s’essoufflaient à me suivre dans le dédale des ruelles.
Tout près de notre maison, il y avait un puits et je vis un homme agenouillé contre la margelle. Il avait une calotte noire sur la tête et des cheveux tire-bouchonnés comme le grand dadais qui avait voulu m’embrasser dans la grange de notre maison.
Il sortit de sa méditation avec difficulté, souleva des paupières lourdes, nous regardant avec surprise.
— Fuyez, dit-il, le feu et l’acier sont sur la ville. L’ange exterminateur est apparu.
— Calmez-vous, dit Isaac, et expliquez-nous plutôt.
Il passa une langue rapide sur ses lèvres sèches et jeta :
— Les cosaques ont envahi le ghetto.
Isaac et moi eûmes un haut-le-corps : ils étaient là de nouveau, ils nous avaient rattrapés, jamais ils ne nous laisseraient en paix.
Nous sommes revenus très vite à la maison à travers les rues boueuses. Il y eut d’autres coups de feu, des ordres secs, et je vis des silhouettes sur les toits luisants des maisons.
Au-dessus du bruit des poursuites, tandis que les soldats pénétraient dans le ghetto, les cloches d’Odessa sonnaient comme pour annoncer les débuts de l’Apocalypse.
Père revint en pleine nuit. Il était épuisé et ses yeux brillaient bizarrement. Nous parlions à voix basse, mais j’étais sûre que personne ne dormait dans la maison. Les lueurs filtraient à travers les volets mal joints, laissant deviner des présences éveillées. Il sortit une enveloppe de la poche de sa redingote et la laissa tomber sous le faisceau lumineux de la lampe.
— Qu’est-ce que c’est ?
Il me regarda et posa sa main sur ma tête.
— Des billets pour le bateau de demain.
Ma mère tressaillit et posa sa main sur le bras de son mari.
— Oui, dit-il, nous embarquons demain, sur le Drovna, pour la Turquie.
Toutes les respirations étaient suspendues.
— Nous laisserons tout ici, poursuivit-il. Vous aurez chacun un seul paquet contenant vos affaires personnelles, le plus léger possible. Nous monterons à bord très tôt pour essayer d’obtenir au moins une cabine…
— Pourquoi, dit Boris, il y a tellement de monde sur ce bateau ?
— Oui, dit mon père gravement, il y en aura énormément. Tu sais pourquoi ?
— Non.
— Parce qu’il sera le dernier.
Ma mère intervint à son tour :
— Tu es sûr ?
— Certain ! Le ghetto est bouclé. Le reste de la ville est occupé par la troupe, la chasse aux juifs et aux grévistes est déjà commencée, demain tout peut éclater.
Il baissa la tête et ajouta :
— Pétia est arrivé de justesse à leur échapper, mais ils ont découvert son officine et son matériel de fabrication pour faux papiers. On a fouillé des hommes tout l’après-midi sur le port.
Il resta silencieux quelques secondes, puis :
— Nous n’avons plus le temps d’attendre des nouvelles d’Avram et de Max. Une fois en Turquie, nous aviserons. L’important est de partir.
Il promena son regard sur nous tous et ajouta :
— Et maintenant il est temps d’aller dormir.
Je ne fermai évidemment pas l’œil de la nuit. À un moment, au-dessus de ma tête, j’entendis Kolia gémir dans son sommeil et une vague de tristesse plus noire encore que la nuit qui m’entourait se rua sur moi.
Je ne le reverrai plus.
Qu’est-il devenu, le petit apprenti d’Odessa ? A-t-il été tué dans une émeute ? A-t-il vécu encore quelques années, rongé de silicose, passant les belles heures de son enfance à actionner les soufflets géants dans le vacarme et les torrents de métal brûlant ? Je ne l’ai jamais su. Il ne reste plus de lui sans doute, aujourd’hui, que le vieux souvenir d’un enfant brave et souriant qui gémissait la nuit et aimait m’entendre jouer du violon.
Kolia s’est rendormi. Mes yeux sont ouverts dans le noir et parfois un coup de feu lointain et étouffé me parvient de la ville basse. J’apprendrai demain que des hommes ont été tués sur les grands escaliers qui ont déjà vu les massacres de juillet, lors de la révolte des marins.
Il faut quitter Odessa, le grand et sinistre port couleur de cendre et de sang – je suis heureuse de partir, d’autant qu’il y a au bout un long, très long voyage… Nous devrons traverser des mers, l’Europe, l’Océan, mais nous ferons tout cela car, au bout, aux confins des eaux, une terre m’attend, ensoleillée, une ville illuminée et rieuse dont les murs s’élancent vers le ciel.
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