Anna et son orchestre
Livre VI
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CHAPITRE PREMIER
Dans le train qui roule à travers la morne campagne allemande, mes compagnons se sont endormis. Je peux à peine lire la lettre que notre cousin David Bronstein nous a expédiée de la capitale française voici plus d’un mois. La lampe oscille au rythme des roues et les pattes de mouche que notre cousin appelle écriture ne me facilitent pas la tâche.
Comme nous sommes heureux de te revoir, toi et les enfants ! Bien sûr, nous ne les reconnaîtrons pas, surtout Anna qui avait quatre ans lorsque nous avons quitté la Russie. Je vous ai trouvé un appartement. Il est situé tout près de la gare par laquelle vous arriverez. Il sera un peu petit, mais, lorsque vous serez là, vous pourrez peut-être trouver autre chose. Je dois te dire tout de suite, ma chère cousine, pour moi les voyages sont finis. J’ai eu aussi comme ton pauvre Marko le désir de l’Amérique, mais, vois-tu, lorsque je suis arrivé dans le XVIIIe arrondissement de Paris, en arrivant directement de Tcherkassy, j’ai vu écrit « Liberté – Égalité – Fraternité » sur le fronton de la mairie qui se trouve place Jules-Joffrin. Eh bien, je me suis dit : « David, tu as trouvé ce que tu cherchais depuis toujours, ne pousse pas plus loin. Tu es arrivé. »
Bien sûr, Sarah est heureuse de vous voir et je serai à la gare pour vous chercher le jour heureux de votre venue. Je te quitte, chère cousine, et n’oublie pas « Liberté – Égalité – Fraternité ». Je t’embrasse.
DAVID.
Cette lettre est adressée à ma mère, qui l’a lue et relue.
J’ai sorti un livre que Boris m’a offert il y a quelques jours : Paris, Ville lumière.
Il y a des choses merveilleuses : un fleuve comme à Vienne et des monuments : l’Arc de Triomphe, le Louvre, la tour Eiffel, le Panthéon ; des gravures à toutes les pages, à se demander s’il reste de la place pour loger tous les habitants. Je regarde surtout les photos représentant les grands boulevards. Elles sont un peu floues, mais ce qui me chagrine c’est qu’on ne voit pas d’orchestre dans les cafés. Enfin, s’il n’en existe pas, on lancera une mode !
« Chaque soir, le flot des fiacres et des voitures à moteur amène devant le chasseur de chez Maxim’s le Tout-Paris de l’art, de la mode et de l’argent. Vedettes, rois de l’acier ou du caoutchouc ; on distingue le profil impertinent de Mistinguett, la silhouette de Mme Lanvin… » Tout cela est pour moi, si j’ose dire, de l’hébreu.
Qui peuvent bien être cette Mistinguett et ce Maxim’s avec son chasseur ?
Enfin, on verra bien, mais la première des choses que je demanderai au cousin David sera de me faire visiter la capitale ! Et cela dès mon arrivée.
Dans un bruit grinçant d’essieux, le train s’arrête une fois de plus. Visite de la douane encore. J’ai l’impression que ça n’a pas arrêté de toute la nuit.
Mes frères s’étirent, maman sommeille encore, le front contre la vitre.
— Douanes françaises. Préparez vos passeports.
Un costaud vient de surgir, la casquette en arrière et le revolver au côté, mais il a l’air tellement débonnaire que mon impression reste favorable. Il passe devant moi en sifflotant et me fait un sourire et un clin d’œil.
C’est le premier Français que je vois de ma vie, si j’excepte le marchand de tapis d’Istanbul. Les formalités ont été rapides et le train s’est remis en marche. J’essaie à présent de percer la nuit épaisse. Je cherche à distinguer dans le paysage noyé d’ombre quelque chose qui soit différent des décors que j’ai parcourus jusqu’ici. Mais ces villages traversés à toute allure, ces talus, ces champs labourés sont semblables à ceux d’Europe et j’ai peur que ce pays ne me déçoive.
Je me suis assise. En face de moi, Boris sommeille, le menton appuyé sur sa poitrine.
Il fait bon dans ce compartiment. Les voix feutrées de deux voyageurs d’un compartiment voisin parviennent jusqu’à nous. Curieuse, cette langue française ! J’en ai appris quelques rudiments durant les dernières semaines passées en Autriche. Il paraît que j’ai un accent épouvantable qui sent la Russie à plein nez. Tant pis ! Agirai-je comme le cousin David et ferai-je mon asile définitif de ce coin du monde ?… dans cette France en laquelle je pénètre pour la première fois ?… Qui sait ? Peut-être moi aussi irai-je un jour chez Maxim’s ? Peut-être rencontrerai-je Mistinguett et tous les beaux messieurs de la gravure ? Peut-être même que… ? Je n’en finirai jamais de rêver !…
— Réveille-toi, Anna, nous arrivons.
J’ouvre les yeux. Tout s’agite autour de moi. Yanni fume dans le couloir et Isaac descend les valises.
Seigneur !… Est-ce cela, Paris ?
La voie longe de hauts murs gris, crasseux, couverts de suie et une pluie fine tombe, faisant briller les cailloux du ballast.
Tout en haut des murs, des grilles et des maisons étroites aux façades rongées de lèpre ; on aperçoit parfois sur un rebord de fenêtre un géranium anémique qui jamais ne pourra rougir. Non ! Ce n’est pas possible ! Le mécanicien a dû faire une erreur…
Je suis furieuse après ce maudit bouquin. Paris, Ville lumière, tu parles !
Boris rit de ma déception.
— Ne t’inquiète pas, une ville est comme un théâtre : les coulisses sont toujours sales, et la banlieue, ce sont les coulisses de la ville.
Nous passons sous des ponts métalliques. Les cieux sont d’un gris uniforme. Peu de monde sur les quais, des employés, des chariots et nous restons dans le vaste hall, sous la verrière qui dégage des lueurs d’aquarium.
Le cousin n’est pas là : la lettre n’a pas dû lui arriver.
Des gens nous regardent. Nous formons un groupe désemparé, anachronique, désolé. Serrés les uns contre les autres, entourés de nos valises et de nos sacs, je sens que nous offrons le tableau parfait d’une famille d’émigrants.
— Si seulement je savais où David habite !… murmure maman.
Je me frappe le front et sors la lettre de ma poche.
Si le cousin a eu l’heureuse idée de mettre son adresse au dos de l’enveloppe, nous sommes sauvés.
Victoire, elle y est : David Bronstein, 14, rue Marcadet, Paris, France.
En avant pour la rue Marcadet.
Je sais aujourd’hui que de la gare de l’Est à la rue Marcadet ce n’est pas le bout du monde. Mais j’ai le souvenir d’une expédition invraisemblable, de murs interminables et gris, de longs murs d’hôpital que je sus plus tard être ceux de Lariboisière, d’avenues qui montaient raide tandis que ma boîte à violon glissait sans cesse et que mes épaules étaient entraînées par le poids des valises. Je demandai plusieurs fois le chemin. Chaque personne interrogée me faisait répéter. Je devais avoir vraiment un accent qui rendait mes propos inintelligibles.
Nous arrivâmes enfin. Notre cousin habitait au quatrième étage d’un escalier aux marches qui me semblaient très hautes. Lorsque la porte s’ouvrit enfin, je faillis m’évanouir de joie et d’épuisement.
J’ai dormi quatorze heures d’affilée. David et Sarah sont charmants. Ils nous ont gavés de boulettes de viande et nous ont fait raconter toutes nos aventures. J’ai obtenu la promesse que l’après-midi nous irons voir Paris.
Les garçons sont partis afin de ranger l’appartement où nous allons vivre. Sarah préfère rester à la maison. David, maman et moi allons faire les touristes dans la capitale.
J’ai mis ma plus belle robe, des souliers confortables, car nous allons beaucoup marcher, et à deux heures nous voilà partis, David au milieu, maman à sa gauche, moi à sa droite, cramponnées à ses bras car il ne s’agit pas de le perdre.
— Tout d’abord, lance David, en avant pour la porte de Clignancourt !
Son enthousiasme fait plaisir à voir. Je cherche à me rappeler ce nom, mais je n’ai pas l’impression de l’avoir lu dans mon livre Paris, Ville lumière.
Nous y sommes très vite. Dans un grand terrain vague, des quantités de petits étalages s’entassent. David est très connu, car des amis l’appellent souvent. Il fait l’important, refuse de s’arrêter.
— Je fais visiter la capitale à ces dames…
Il nous présente à un rempailleur de chaises et à un brocanteur hirsute né à Riga. Évidemment, ce n’est pas encore Mistinguett ou Jeanne Lanvin, mais il y a un commencement à tout.
— À présent, nous allons prendre la rue Damrémont…
D’après son ton, ça doit être quelque chose de merveilleux. J’ai beau écarquiller les yeux, je ne vois rien d’exceptionnel : des trottoirs un peu plus longs qu’ailleurs, peut-être, mais à part ça…
David rit de plaisir et se penche vers moi :
— Pas mal, hein ?
J’approuve également et son bras tendu me désigne un mur de pierres grises qui longe l’horizon.
— Le cimetière de Montmartre. Il y a de très belles tombes, voulez-vous entrer ? Non ? Alors on va remonter par la rue Caulaincourt.
Animée, la rue Caulaincourt : des marchands des quatre-saisons, des bougnats, des cordonniers, tout un petit monde d’échoppes et de bistrots ; il y a des marchands de marrons à l’angle de chaque rue et galamment David nous en offre une portion qui me brûle le creux des mains.
— Hein ! s’exclame-t-il, quelle ville ! quelle ville !
J’approuve discrètement et déjà il nous entraîne par la rue Custine.
— Vous allez voir, prévient-il, ça, c’est quelque chose.
Nous hâtons le pas. Je pense que la tour Eiffel, ou les Invalides, ou la Concorde vont jaillir devant nous dans une splendeur subitement étalée.
David s’arrête : un long boulevard s’ouvre après le carrefour. Il est planté d’arbres et un omnibus à cheval le remonte avec peine.
Comme s’il faisait visiter la chapelle Sixtine, David baisse la voix.
— Le Barbès, dit-il, vous êtes devant le Barbès.
Il reste planté sur le trottoir légèrement en arrière sur ses talons, sans doute pour nous laisser admirer.
— Vous n’êtes pas trop fatiguées ?
Un peu déjà, mais il reste tant à voir qu’il n’est pas question d’y songer. Il reste le Louvre, les Tuileries, la tour Eiffel, la Seine, Notre-Dame… En fait, il nous reste tout à voir.
— Pas du tout, on continue.
— Alors, en avant.
Je peux aujourd’hui retrouver notre périple de cet après-midi-là. Certains noms de rues ont changé, leur aspect surtout, mais ce quartier de Paris ne s’est guère modifié. Nous avons remonté le Barbès jusqu’à la rue des Poissonniers, traversé la rue Ordener, longé la rue Championnet et, par un dédale de ruelles mal pavées, épuisantes pour les chevilles et les talons, nous nous sommes retrouvées exténuées en bas de la rue Marcadet, devant une tasse de thé brûlant sorti du samovar de Sarah.
Je l’ignorais alors, mais je le sais aujourd’hui : nous avions visité le XVIIIe arrondissement de fond en comble.
Avec un soupir d’aise, David se renverse sur sa chaise, et, en s’aidant de la pointe d’un soulier pour appuyer sur le talon de l’autre, il enlève une de ses chaussures.
— Alors, demande-t-il joyeusement, ça vous a plu, Paris ?
Partagée entre le rire et la fatigue, je me décide à protester :
— Mais, David, je ne comprends pas : et le Louvre ? la Joconde ? le Trocadéro ? le Panthéon ? les quais ? les Champs-Élysées ? le bois de Boulogne ?
Il me regarde, les yeux ronds.
— Mais qui t’a parlé de tout ça ?
— Je l’ai lu dans un livre, je peux te le montrer…
Il paraît vexé. Il tourne longuement le sucre dans sa tasse et dit :
— Évidemment, évidemment… Si vous voulez faire du tourisme…
J’étais malheureuse de l’avoir peiné. Il se lance alors dans une démonstration confuse. Il explique que tous ces monuments que j’énumérais étaient très surfaits. Ils offraient peu d’intérêt. Par contre, lui, David, il avait montré ce qui valait vraiment le coup, ce qui était le véritable Paris.
Je comprends aujourd’hui mon brave cousin David.
Peut-être n’avait-il pas tort au fond. C’était vrai que Paris se limitait pour lui à ce quartier où il avait son travail, sa maison, ses amis et que tout le reste ne comptait pas. Je crois que jusqu’à sa mort, qui devait survenir en 1924, il ne franchit jamais les limites de son XVIIIe, comme s’il avait senti qu’au-delà de l’avenue de Saint-Ouen, qu’au-delà des boulevards de Clichy, de Rochechouart, de la Chapelle et de la rue d’Aubervilliers, commençaient d’étranges contrées, inquiétantes et hostiles, régions mystérieuses et inconnues où il est prudent de ne pas aborder. Dans ses frontières librement choisies vivait toute une colonie juive, tous les exilés de Russie et d’Europe centrale, et c’est là qu’il avait fait escale pour toujours, oublieux des flots du monde qui venaient battre et mourir autour de la rue Marcadet.
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