Anna et son orchestre
Livre Premier
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CHAPITRE PREMIER
Je cours de toutes mes forces dans la lumière jaune.
Dans trois heures, j’aurai onze ans.
Il y a un vent tournoyant qui nappe les champs et s’engouffre dans le châle que Marthe m’a tricoté l’hiver dernier. Les joues me brûlent, ma mère rit, elle tient ma main dans la sienne tandis que je l’entraîne.
Je la revois très bien : elle soulève de sa main libre sa jupe dont les bords sont frangés de la poussière du chemin, son chignon s’est défait dans la course et ses dents brillent dans les rayons du soleil.
— Pas si vite, Anouchka, encore trois heures.
Je ne ralentis pas. Dans la grande maison, tout doit être déjà prêt, les serviteurs ont dû mettre la table ; je n’ai qu’à fermer les yeux et, à travers la clarté du ciel qui frappe mes paupières, je peux imaginer la lourde nappe brodée dont on a effacé les plis au fer chaud, les samovars, les couverts d’argent, les assiettes anciennes et les montagnes de gâteaux. Boris et les autres auront astiqué leurs violons et mis des chemises rouges. Avram va lever son archet le premier, et, dans la première volée de notes, je vais sauter en l’air comme un bouchon de champagne français ; mon père me rattrape et son rire me fait vibrer les tympans.
— Joyeux anniversaire, Anna !
Je rouvre les yeux. Ce monde est plat jusqu’à l’infini. Comment puis-je croire que la terre est ronde ? C’est encore une idée de Boris.
Tout dans ce pays est violent et fort : le soleil, le vent, le blé qui pousse raide et dru comme une brosse, tout est large et les odeurs sont enivrantes du printemps à l’automne. Et dans cet univers bourré de forces vives, sur le plan jaune et riche de la terre, je cours, moi, Anna Boronsky, faisant voler mes cinq jupons et une belle robe moirée que je mets pour la première fois.
Elle est arrivée hier dans un carton bleu pâle avec sur le dessus la marque d’une maison d’Odessa. C’est une énorme, énorme ville, très très loin vers le sud, bien au-delà des champs de blé de l’horizon. Je suis restée debout toute la soirée devant la haute glace de la chambre de maman avec des femmes à mes genoux ; elles ne parlaient pas, car elles avaient toutes des épingles plein la bouche, ce qui me faisait peur – ce doit être terrible d’avaler une épingle – mais elles riaient de mon effroi et se moquaient de moi.
Elles ont cousu tard pour que ce soit prêt, j’ai vu la lumière de leurs lampes briller très tard avant qu’elles ne soufflent les flammes. Ce matin, j’ai trouvé ma nouvelle robe au pied de mon lit. Ce monde est merveilleux.
Nous nous sommes arrêtées, fouettées par une rafale plus violente que les autres. Je me souviens aussi qu’un char à bancs rempli de moujiks nous a croisées ; leurs jambes pendaient comme des objets inertes et la semelle de leurs vieilles bottes frôlait le sol. Nous nous sommes écartées.
Voici les premières maisons du bourg. C’est Kezat, le village où je suis née le 14 septembre 1890. Je ne l’ai jamais quitté et je voudrais y vivre toujours. Il n’est pas indiqué sur la carte, c’est tout près d’Elizabethgrad.
Maman m’a lâché la main et j’ai couru encore plus vite dans le chemin de terre battue qui sépare les isbas ; c’est sale et gris par ici malgré le grand ciel clair qui les surplombe.
Je tourne devant la ferme des Domka et des files de canards se dispersent, épouvantés par le bruit de mes talons ; sur les courtes pattes, de petites boules d’or s’éparpillent dans la sente et se réfugient jusque sous l’auge de bois où viennent boire les porcs. Voici la place et à l’angle s’élève ma maison.
Je vais me précipiter vers le vantail lorsque je m’arrête net.
Un homme court vers moi : il est très sale et je ne vois pas son visage, tant il est couvert de barbe, et ses cheveux épais forment un rideau épais devant ses yeux. Il serre son poignet dans sa main et je vois qu’il y a du sang qui coule entre ses doigts. Il me frôle au passage et disparaît à toutes jambes.
Il y en a deux autres là-bas, à l’autre bout de la place. Ils ont des fourches et frappent sur quelque chose qui est par terre et qui doit être un sac de chiffon. Je vois le plus grand des deux hommes lever son outil et les trois pointes d’acier brillent avant de retomber avec un bruit mat, puis ils s’écartent et se mettent à fuir.
Je m’approche lentement tandis qu’un bruit de galop s’intensifie.
Je ne saurai jamais si ce sont les chevaux de mon père et de mes frères qui arrivent, ou ceux des trois hommes que je viens de surprendre. Père me relèvera évanouie quelques secondes plus tard.
Ce n’était pas un sac de chiffon que ces hommes frappaient. C’était Rabchek, mon chien.
Je suis la dernière de dix enfants, l’unique fille.
Quatre de mes frères sont morts, je ne sais pas comment. Ni mon père ni ma mère ne me répondent lorsque je leur demande des éclaircissements à ce sujet et si je m’entête, je sens qu’il y a un secret redoutable là-dessous.
Je crie, je tempête, je fais des scènes jusqu’à ce que Marthe m’emporte hurlante de rage dans ma chambre, tandis que mon père fait vibrer la table de coups de poing en jurant qu’il préfère élever un régiment de garçons qu’une femelle minuscule.
Ces paroles accroissent mon désespoir et mes larmes sautent comme des puces de mes yeux ; épuisée par le désespoir, il ne me reste plus qu’à abreuver Popkei de confidences. Popkei me regarde d’un œil rond et apitoyé, se dandine, et finit toujours par se lisser les plumes.
Popkei est un perroquet multicolore que mon père m’a ramené d’un voyage à Kiev et que j’ai exigé pendant de nombreux mois.
Oui, décidément, j’ai dû être la pire des enfants gâtées. Après les grands repas qui réunissaient toute la famille et nos amis, je me souviens d’avoir roulé d’un bout de la salle à l’autre entre les bras de tous les cousins. Mes frères déchaînaient leurs violons et moi, je tourbillonnais de bras en bras au son d’une folle musique. Je dansais entre les assiettes, sautillais entre les verres et finissais toujours, hors d’haleine, entre les bras puissants de mon père. Il me soulevait dans les vivats et les rires ; mes doigts s’enfonçaient dans sa barbe où coulait toujours une goutte de vodka.
Je dansais, je chantais à tue-tête, j’emplissais l’immense maison de mes cavalcades. J’y trouvais mes poupées partout. Je me souviens d’un soir où je les avais toutes assises sur les marches de l’escalier qui montait aux chambres : il n’y avait plus un centimètre pour poser les pieds et leurs yeux de bois, de chiffon et de porcelaine me regardaient comme une assemblée de femmes aux tailles réduites, aux robes éclatantes.
Je revois encore cet escalier chatoyant peuplé de visages identiques. Je m’étais battue avec Boris et Yanni, qui voulaient jeter mes poupées par les fenêtres… Mon Dieu, combien de fois me suis-je battue avec eux !
Mes autres frères, je ne sais d’eux à ce moment-là qu’une chose : ils sont gigantesques. J’ai un souvenir précis comme une photo : c’était en hiver, ils enlevaient la neige avec des pelles. Avec leurs barbes, leurs moustaches, leurs pelisses, leurs bonnets de fourrure, ils étaient des ours énormes, monstrueux ; je levais la tête loin en arrière pour leur parler, ils avaient des dents blanches et des voix fortes.
Je savais qu’Avram était le plus grand, presque autant que mon père. Il me poursuivait parfois en grondant comme un ogre.
Après lui venait Maxime, qui savait marcher sur les mains et raccommodait mes poupées à grands coups de marteau.
Isaac et Yanni sont plus petits ; ils sont inséparables et se ressemblent beaucoup. Leur désespoir est de ne pas avoir encore de barbe, et ils s’examinent dans la glace pour vérifier si elle pousse.
Quant à Boris, il est mon compagnon ; deux ans à peine nous séparent ; je lui dois mes plus belles bosses et mes plus grandes crises de rire. C’est un garçonnet bouclé, avec de grands yeux sombres, et on dirait, au pli de sa lèvre, qu’il est en train, toujours, de préparer une nouvelle espièglerie.
Et puis il y a papa.
C’est le chef des ours : le plus grand, le plus gros de tous, celui qui a le plus grand rire, celui qui galope le plus vite sur le cheval le plus robuste.
Cet été, il a refait la charpente du toit, et mes frères et lui ont fait un concours pour savoir qui resterait le plus longtemps avec une poutre portée à bras tendu au-dessus de la tête. Max a cédé le premier, Avram et papa sont restés face à face à se regarder chacun avec sa poutre, et le temps passait, et ils ne bougeaient pas.
Ils sont restés tout l’après-midi ; comme le soleil se couchait, papa a dit :
— J’ai faim.
Maman a apporté la soupe et elle l’a fait manger à la cuiller. Quand il a eu fini, il a dit :
— Yvan Patchko doit passer à la fin de la semaine ; va lui dire que je ne pourrai pas le recevoir, parce que j’ai un concours à gagner.
Avram s’est mis à rire si fort que ses muscles ont tremblé et qu’il a lâché la poutre, qui est tombée en ébranlant la maison.
Papa a lâché aussi et il a dit :
— Je ne pense pas que j’aurais tenu jusqu’à l’hiver.
Tel était mon père.
Je revois aussi, et c’est un souvenir moins drôle, une longue page blanche rayée de lignes étroites ; sur ces lignes il y a des taches noires qui montent et qui descendent. Avram m’explique que ce sont des notes, mais je n’arrive pas à comprendre comment des taches sur un papier peuvent se transformer en chansons comme celles qu’il joue les soirs d’été ou les jours de fête. Je répète après lui le nom de ces notes, mais cela m’ennuie vite, je ne suis pas une élève attentive. Boris m’attend pour jouer. Popkei doit s’impatienter, il y a des fleurs dans le jardin, des moissonneurs dans les champs, bref, le monde du dehors est si plaisant, si attirant, si plein de jeux et de tentations qu’il est ridicule de perdre son temps à se pencher sur des noires, rondes, blanches, croches, qui ne me disent rien.
Et enfin, plus que tout le reste, quelle que soit la saison, quelque chose m’attire dehors, et ce quelque chose est Rabchek.
C’est la servante des Medeif qui me l’a donné. Maria Fedorovna a sonné un soir d’hiver, je me suis soulevée sur la pointe des pieds, elle tenait un chiot pelotonné dans sa pelisse de fourrure, et je l’ai pris avec un cri de joie, le soulevant par les oreilles. Il avait eu un gémissement plaintif mais ne m’avait pas tenu rigueur de ma maladresse, me mordillant les mains de ses dents pointues.
Il dormait au pied de mon lit et mon père avait dû faire trembler les vitres de sa grosse voix pour que j’accepte de l’empêcher de manger dans mon assiette.
Il était de toutes les promenades ; il avait failli se perdre un jour dans les forêts qui commençaient au ras des champs et semblaient s’étendre jusqu’au bout du monde, toujours plus serrées, toujours plus impénétrables.
Et Rabchek avait grandi plus vite que moi. Il était un grand chien alors que j’étais encore une petite fille, courant avec les chevaux lorsque nous attelions la carriole pour aller visiter les fermes voisines.
Et, le jour même de mes onze ans, on avait tué Rabchek.
Je suis revenue à moi sur le grand sofa de la pièce de réception, au-dessous du portrait de Pierre le Grand. Marthe me frappait dans les mains et une odeur violente de vinaigre me soulevait le cœur – je la connaissais bien, c’était celle qui se dégageait du bocal où mon père puisait ses éternels cornichons qu’il engouffrait par kilos en les arrosant de vodka pure transparente et limpide comme de la glace fondue.
J’éclatai en larmes, et je vis, déformés, les visages de mes frères et de ma mère penchés sur moi. Ce que je ne pouvais arriver à comprendre, c’était la raison pour laquelle on avait tué Rabchek : s’il avait été écrasé par les roues d’un de ces chars qui vont et viennent en période de fenaison, mon chagrin eût été immense, mais il y avait là quelque chose de pire, d’inexplicable, quelque chose qui s’ajoutait à mon chagrin et qui me causait une horreur profonde.
Pour la première fois de ma vie, je sentis fondre sur moi un sentiment qui jusqu’alors ne m’avait jamais effleurée : la peur.
Pourquoi ?
Pourquoi trois hommes tuaient-ils sauvagement un chien ? Je savais que Rabchek n’était pas méchant : il n’était pas possible qu’il les eût attaqués, ou mordus ; tous les paysans, tout le village le connaissaient, les hommes, les femmes le caressaient souvent au passage. Il était le chien d’Anna Boronsky. Mon chien.
Alors pourquoi ?
Lorsque je pus poser une question entre deux sanglots, mon père me souleva dans ses bras et je vis de près ses yeux noirs. Derrière la tristesse subite qui s’y était réfugiée, il y avait autre chose et je sentis, d’instinct, que c’était la colère.
Sans un mot, me serrant contre lui, il traversa la pièce, le long corridor et nous fûmes bientôt à la porte de la rue.
Dehors le soleil brillait toujours, la place était vide et le cadavre de mon chien avait disparu.
Alors, mon père se retourna et me montra les murs de notre maison.
Mes yeux s’arrondirent d’étonnement : sur les pierres tièdes encore de la chaleur du jour, on avait peint une immense étoile et la peinture rouge avait coulé, traçant deux rigoles sanglantes jusqu’aux marches du perron.
Je connaissais cette étoile : c’était celle de David, la même qui figurait, creusée dans le bois, au-dessus de la porte de ma chambre.
Je sentais autour de ma taille son bras musculeux se crisper. Je baissai les yeux sur ma belle robe froissée tachée de larmes, de poussière et de vinaigre.
La voix frémissante me traversa. Il me semble encore l’entendre contre mon oreille :
— Les chiens ne tuent que les chiens, Anna, souviens-toi de cela.
Je ne pus arriver à comprendre ce qu’il voulait dire ; je hochai la tête et murmurai :
— En tout cas, Rabchek s’est défendu, il en a mordu un à la main.
Le sourcil de mon père se souleva.
— Tu es sûre ?
— Oui, je l’ai vu.
Il sembla réfléchir un instant et me demanda :
— Combien étaient-ils ?
Je frissonnai.
— Trois. Ils ne sont pas du pays, je ne les ai jamais vus.
Il me déposa à terre, mit une main sur ma tête et je vis un sourire sur ses lèvres.
— Nous allons faire comme Rabchek, Anna, nous allons nous défendre.
… Mes souvenirs s’estompent concernant cette journée. Mes frères les plus grands et mon père parlèrent longuement à voix basse et j’entendis plusieurs fois les prénoms : « Vanich », « Vladimir », « Aliochka », « Dimitri » ; je savais que c’étaient ceux des frères que je n’avais pas connus.
Quel rapport pouvait-il bien y avoir entre mes frères et Rabchek ? La conversation se poursuivait tandis que, sur les genoux de ma mère, je mangeais sans appétit les gâteaux aux amandes que Marthe avait faits pour moi. Derrière nous, Yanni et Isaac jouaient en sourdine un air lugubre venu de Roumanie.
La flamme des lampes était baissée et on y voyait à peine ; nos ombres désordonnées dansaient aux poutres du plafond.
J’entendis le mot de « juif » revenir souvent ; il se mélangeait aux notes tristes des deux violons… Je dus m’endormir, brisée par l’émotion et la fatigue. Mon sommeil fut peuplé d’étoiles ruisselantes, de fourches brillantes et, sur les champs jaunes de l’été, un chien courait, courait et, malgré mes appels et mes larmes, disparaissait à jamais, avalé par la bouche sphérique et rouge du soleil couchant.
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