Anna et son orchestre
Chapitre II
Quel tourbillon que ces nuits de Budapest… Tout ce que l’Europe centrale comporte de têtes couronnées, d’altesses déchues, de princes en rupture de pouvoir, d’aristocrates ruinés par les révolutions, la roulette et le baccara, tous se retrouvent ici à soigner leurs malaises réels ou imaginaires. Les Autrichiens dominent. On les reconnaît à leur teint de montagnard et à leur arrogance. Les Hongrois sont plus noirs de poil, plus sombres. Certains soirs, des hommes me terrifient ! Ils me fixent de leurs yeux de braise qui brillent dans la pénombre de la salle. On trouve également dans le personnel du Casino ou des grands hôtels toute sorte d’exilés, des Russes en particulier, chassés par les événements et qui pour la première fois de leur vie travaillent.
Je me suis liée d’amitié avec l’une des femmes de ménage de l’établissement. C’est une Polonaise au nom imprononçable que nous appelons Douchka et qui prétend être une descendante lointaine de Tarass Boulba. Elle affirme également avoir possédé trois palais splendides dans les environs de Lodz.
Est-ce vrai ? est-ce faux ? Aucun moyen de le savoir. Tout le monde ici ment, s’invente des vies fictives, extraordinaires. C’est un ramassis de mythomanes, d’escrocs, tout cela dans une ambiance de folie et de dépenses somptueuses souvent jamais réglées. Renfeld nous a raconté hier que l’ancien prétendant au trône de Roumanie avait déménagé à la cloche de bois après avoir laissé dans les différents hôtels, restaurants et boîtes de nuit de la ville des dettes énormes qui resteront impayées.
Quant à mon orchestre, il s’enrichit de morceaux nouveaux, car il faut renouveler sans cesse le répertoire, et ce n’est pas un mince travail. Notre grand succès actuel est Hora staccato, que je joue à longueur de journée pour bien me le mettre dans la tête.
Maman prétend d’ailleurs que je travaille trop.
Rien de neuf du côté d’Irène et de Boris. Ils continuent à se voir, mais leur discrétion est, je dois le reconnaître, exemplaire.
Quant à Avram, il est parti depuis trois jours avec Max faire une tournée avec l’orchestre à Zagreb. Il est parti apparemment en grande forme. C’est tout au moins l’impression qu’il s’est efforcé de donner.
Mathias m’a tapoté la joue ce matin en me croisant dans le grand vestibule, il m’a trouvée pâle. La belle Irène, qui était là, m’a regardée sans me voir et a disparu en fredonnant la Traviata.
Mon gros marchand de blé me fournit régulièrement en roses. Tout est donc dans l’ordre, le rythme de la vie est rapide mais régulier. La « vie d’artiste » a aussi ses routines…
Cet après-midi, Yanni, tout ensommeillé, a frappé à la porte de ma chambre. J’étais en train d’écrire mon journal, que je m’efforce de tenir à jour régulièrement. Je lui ai ouvert.
— Répétition, a-t-il bâillé, le maestro veut nous annoncer une nouvelle d’importance.
Deux minutes après, j’étais dans la salle de musique et Mathias est entré, tout excité, brandissant une lettre.
— Mes enfants, je reçois une lettre de mon ami Brostein. C’est un imprésario. Il sera à Budapest dans deux jours et viendra vous écouter. Si vous faites l’affaire, il vous engage pour une tournée d’un mois.
— Où cela ? a demandé Isaac.
Mathias a souri et récité à toute allure :
— Bratislava, Prague, Marienbad et… Vienne !
Je suis restée paralysée de stupeur. Tous ces noms tournaient dans ma tête dans un miroitement de glaces, de lumières, d’hommes en frac, de femmes en fourrures, couvertes de bijoux… Mathias Renfeld a levé un doigt professoral.
— Mais attention, je le connais, c’est un homme difficile et tatillon. Si un seul d’entre vous joue un quart de ton trop haut ou trop bas pendant un dixième de seconde, vous pouvez être sûrs qu’il l’entendra du fin fond de la salle. Alors il faut mettre le peu de temps qui nous reste à profit.
Il claqua dans ses mains et ordonna :
— Répétition !
Je m’assis, déballai mon violon et je vérifiai la colophane de mon archet lorsqu’il demanda :
— Où est Boris ?
Nous n’étions que quatre dans la salle : Renfeld, Yanni, Isaac et moi.
— Je ne sais pas, articula Yanni, il n’était pas dans sa chambre, j’ai pensé qu’il allait nous rejoindre.
Nous nous regardâmes. Je sentis brusquement des gouttes de sueur couler le long de mes reins.
— En tout cas, assura Yanni, je suis sûr qu’il est ici. Je l’ai vu dans l’escalier il n’y a pas dix minutes et il n’avait ni veste ni cravate…
Yanni a toujours eu une spécialité : c’est le roi incontesté de la gaffe. Je me rends compte que je n’ai pas beaucoup parlé de lui jusqu’à présent, non que je ne l’aime pas ni qu’il ne soit pas un personnage pittoresque, mais cela est dû à une superstition qui m’est restée : du plus loin que je me souvienne, Yanni n’a jamais ouvert la bouche sans qu’il en soit résulté quelque catastrophe.
Il y avait eu une histoire célèbre à Kezat. Max avait trouvé de l’argent sur lui et l’avait soulevé de terre en le prenant par les oreilles.
— Tu n’as pas honte de voler de l’argent à ta mère pendant qu’elle a le dos tourné !
— Elle n’avait pas le dos tourné, avait protesté Yanni, j’ai attendu qu’elle soit à la cuisine.
Là, la gaffe qu’il venait de commettre pouvait avoir des conséquences plus graves.
Cependant, je repris espoir lorsque Renfeld lança :
— Commençons sans lui, il nous rejoindra lorsqu’il entendra la musique.
Je poussai intérieurement un soupir de soulagement. J’étais à peu près sûre qu’il était en cet instant avec Irène.
Je tremblais comme une feuille, démarrai en avance, me fis rabrouer deux fois coup sur coup, et j’avais l’impression de produire le bruit exact que fait une scie sur un bloc de métal rouillé.
Mathias me jeta deux regards furibonds.
— Anna, sois un peu à ce que tu fais, veux-tu !
Je grognai une vague affirmation, sentant de nouveau monter l’angoisse en moi : et Boris qui ne venait toujours pas ! Mathias nous imposa le silence d’un grand geste du bras.
— C’est un massacre, dit-il, nous allons arrêter immédiatement et…
J’eus la conscience immédiate de la catastrophe : il ne fallait pas que Renfeld regagne sa chambre.
Je me dressai d’un bond :
— Non, monsieur Renfeld, je vous promets de faire attention.
Il me regarda, interloqué par ma véhémence, et il écarta les bras.
— C’est bien, dit-il avec un sourire ; puisque tu y consens, nous allons continuer.
Je me rassis tandis qu’Isaac et Yanni me contemplaient eux aussi, étonnés.
Mathias se mit à fouiller dans ses poches, en sortit des papiers froissés, un mouchoir, des pièces de monnaie.
Tout en cherchant, il murmura :
— Je vous avais apporté une autre partition très intéressante, mais…
Il se frappa le front :
— J’ai dû l’oublier dans ma chambre, je vais la chercher…
Il n’avait pas esquissé une fraction de geste vers la porte que je me redressai de nouveau :
— Je suis fatiguée, nous pourrions travailler demain, ou tout à l’heure, ou plus tard…, ou après le spectacle…, ou…
Je restais plantée au milieu de la salle, rouge comme une écrevisse, la bouche ouverte. Mathias me regarda sévèrement.
— Il faudrait savoir ce que tu veux, Anna. Tu dis vouloir travailler, puis tu ne veux plus, tout à l’heure tu voudras sans doute encore… Tu ne m’as pas habitué à tant de caprices.
Je le vis, fâché, traverser la salle et sortir.
Je retombai sur ma chaise avec un gémissement.
— Tu es cinglée, constata Isaac. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Cela n’aurait servi à rien de répondre, j’étais effondrée. Si Mathias trouvait sa femme avec Boris, c’en était fait de nous, de l’orchestre, de la belle maison, des projecteurs, des roses, du champagne, de Bratislava, de Vienne, il ne resterait plus qu’une famille éplorée, réduite à jouer du violon dans les rues de la vieille ville ou sous les ponts de l’Alföld. Sans compter la peine que nous allions faire à cet homme si bon…
— Explique-toi, renchérit Yanni, tu sembles sur le point de t’évanouir.
— Je crois en effet que je vais m’évanouir, murmurai-je.
Mathias n’arrivait toujours pas.
— Il est drôlement long à la trouver, sa partition, dit Yanni.
Je grinçai des dents. Décidément, ces deux idiots ne comprendraient jamais rien. Je me tournai brusquement vers eux pour leur dévoiler le secret qui m’étouffait lorsque la porte s’ouvrit.
Mathias entra.
À la seconde même, je compris qu’il savait et, bizarrement, une sorte de soulagement m’envahit. Tout était consommé, je n’avais à présent plus rien à craindre.
Ses yeux largement fendus étaient un peu plus grands qu’à l’ordinaire. Il y avait à leur commissure deux petites rides nouvelles que je ne connaissais pas.
Il s’approcha de son pupitre, le contempla un moment et dit d’une voix plate, sans intonation :
— Je ne sais pas où je l’ai mise, mais cela n’a pas d’importance, nous allons reprendre la Cavalcade de Puczé, le deuxième mouvement.
C’était un air très lent. Je jouais sans le quitter des yeux, persuadée de le voir s’effondrer d’une seconde à l’autre.
De le sentir si courageux, les larmes me vinrent aux yeux. Il arrêta l’exécution du morceau.
— Vous jouez sans sentiment, dit-il ; les notes ne doivent pas sortir de vos doigts, mais de votre cœur. Donnez-moi ça.
Il prit le violon d’Isaac et nous interpréta le morceau, reposa le violon et s’assit.
Nous attendions tous les trois, immobiles.
Il se secoua au bout de quelques instants et dit :
— Nous continuerons demain, nous ne sommes pas très en forme aujourd’hui.
Yanni et Isaac sortirent, vaguement intrigués, et, au moment où j’allais à mon tour franchir le seuil, Mathias me retint :
— Tu veux rester un moment, Anna ?
Mes genoux se remirent à trembler. Ce qui me terrifiait le plus, c’était le calme et la douceur de sa voix, celle d’un homme qui vient de prendre une décision terrible et définitive.
— Oui, monsieur Renfeld.
Il me sourit, étendit ses jambes devant lui, les croisa l’une sur l’autre, se gratta l’occiput et dit tranquillement :
— Ma garce de femme couche avec ton frère.
J’eus le souffle coupé tandis qu’il sifflotait les dernières mesures de l’air que nous venions de jouer et ajoutait allègrement :
— Je vais lui tirer les oreilles parce que ça ne le dispense tout de même pas de participer aux répétitions.
Je me penchai vers lui et demandai timidement :
— Mais… cela ne vous ennuie pas, monsieur Renfeld ?
Il me regarda avec surprise.
— Pas du tout, j’ai l’habitude. Irène était choriste à l’Opéra de Voronej. Elle n’a jamais été fichue de chanter en mesure et notre mariage a été le résultat d’une plaisanterie : je croyais que c’était mon contrebassiste Michael Douskoï qui était le futur époux et, finalement, c’est moi qui me suis retrouvé devant le pope alors que j’étais persuadé n’être que le témoin. Jamais je n’ai tant ri de ma vie que ce jour-là.
Je me mis à rire à mon tour. La bonne humeur de Mathias m’enlevait un énorme poids.
— Mais… vous aviez l’air d’être si amoureux de votre femme !
Il eut un geste large qui balaya toutes ces futilités.
— Ça aussi, c’est l’habitude. Nous sommes des artistes, Anna, alors nous nous donnons le plaisir de jouer le rôle du couple uni devant nos invités ; cela nous fait plaisir, au fond, mais il ne s’agit vraiment que d’un jeu, rien de plus.
Ce renversement de situation me laissait pantoise… Je devais posséder une sacrée dose de romantisme pour avoir cru voir une altération du visage du chef d’orchestre.
J’étais presque déçue, oui, même énormément déçue : je venais d’en apprendre de belles sur la sacro-sainte institution du mariage. La cantatrice était une choriste, le maître Mathias Renfeld s’était marié grâce à une blague d’étudiants et le fait que sa femme le trompât le laissait parfaitement indifférent. Il me donna alors une étrange et puérile leçon de philosophie :
— Vois-tu, Anna, qu’est-ce qui est le mieux ? Être cocu, être heureux et ne pas le savoir ou ne pas l’être, croire qu’on l’est et être malheureux ?…
Comme la jeune fille que j’étais demeurait interloquée, il ajouta :
— Anna… Crois-moi…, le mieux est de s’en moquer…
Au point où j’en étais, je pouvais me permettre de poser encore quelques questions pour mon édification personnelle.
— Alors ?… vous n’êtes pas malheureux ?
Il me regarda, surpris.
— Pas du tout. Je viens de t’expliquer ma pensée…
Je le contemplai, navrée.
— Et… votre femme vous a trompé souvent ?
Mathias rejeta sa chevelure en arrière comme lorsqu’il jouait du Franz Liszt et croisa les mains, emprisonnant son genou.
— Difficile à dire, bien qu’elle ne me fasse pas de cachotteries de ce côté-là. Il est possible que certains m’aient échappé, comme Boris jusqu’à ce jour, mais je suis à peu près sûr que si l’on s’amuse à compter ses amants, on doit dépasser la trentaine.
Il se leva et me donna le coup de grâce.
— Trente, répéta-t-il, de quoi faire un bel orchestre !
Je trouvai la force de murmurer :
— À condition que ce soit vous qui le dirigiez.
Il éclata d’un rire qui résonna longtemps, bien après qu’il fut parti.
Isaac fait le pitre, il a un don d’imitation absolument étonnant et dans le fiacre qui descend la rue Kossuth, déserte à cette heure, il minaude comme la caissière de rétablissement dont il reproduit avec exactitude le chuintement dû à un dentier trop large et à un accent croate évident.
Je me sens lasse, mais c’est une bonne fatigue. Je suis surtout rassurée : Brostein, l’imprésario, était là et nous nous sommes surpassés. J’ai multiplié les sourires et mon archet paraissait doué d’une vie propre. Les deux garçons ont été magnifiques eux aussi et, d’après les quelques mots qu’a pu me glisser Mathias en coulisse, après le spectacle, le très difficile M. Brostein avait été charmé.
À nous donc les fleurs de Bratislava, les enchantements de Prague la mystérieuse, les pâleurs argentées des parcs de Marienbad, et, enfin, la découverte de Vienne, Vienne splendide et gracieuse, tournoyante de frénésie et de musique, joyau de l’Europe, capitale de la musique.
Nous voici arrivés. Yanni règle le cocher et le fiacre s’éloigne dans la nuit de Budapest. Inlassable, Isaac continue son numéro et nous pénétrons en riant dans le hall d’entrée de la maison. Je m’amuse tellement que je n’ai pas remarqué que les lumières étaient allumées.
Ma mère apparaît en haut des marches et son regard arrête le rire sur nos lèvres.
C’est Yanni qui réagit le premier :
— Que se passe-t-il ?
Maman a descendu les marches ; machinalement, sa main caresse la statuette qui orne la rampe, une Diane chasseresse bandant un arc dont la corde est absente.
Ses traits sont tirés.
— Ne faites pas de bruit, dit-elle, Avram n’est pas bien.
Une boule se forme dans ma gorge.
— Mais… il est déjà rentré ?
Doucement, maman traverse la pièce et va s’asseoir sur une bergère près de la haute cheminée.
— Oui, il a dû interrompre la tournée, il se sentait trop fatigué. Le docteur est venu.
Le silence tombe. Figés, nous attendons tous les trois qu’elle parle. J’ai envie de la secouer pour faire jaillir les mots plus vite. J’explose :
— Mais qu’est-ce qu’il a dit ?
Elle baisse la tête.
— Il ne sait pas très bien. Il a parlé d’infection, mais il a dit aussi qu’Avram était solide, qu’il fallait attendre l’évolution, qu’il ne pouvait pas se prononcer.
Les derniers mots sont à demi noyés dans les larmes.
J’escalade l’étage, cours vers la porte de la chambre de mon frère. Elle n’est pas fermée et je pousse le battant. Il est couché, les yeux brillants, la tête appuyée contre l’oreiller.
Mon père est assis sur le lit et ses yeux ne quittent pas ceux de son fils, comme pour y guetter l’apparition de la souffrance ou de, peut-être, quelque chose de pire.
Debout, à la fenêtre, Max regarde les toits de la ville sous la lune. Il ne s’est même pas retourné quand je suis entrée. Lorsqu’il se tournera tout à l’heure, je saurai pourquoi : son visage est sillonné de larmes.
Avram a souri avec effort.
— Tiens ! dit-il, voici la nouvelle étoile de la musique, celle qui fait courir tout Budapest.
J’avance vers lui, malgré mon épouvante : les joues se sont creusées et la pomme d’Adam monte et descend lorsqu’il parle à présent. Il n’est pas possible qu’un homme puisse changer ainsi en quelques jours, cela ne fait que deux semaines qu’il est parti.
Je suis parvenue à m’asseoir tout près de lui sans perdre mon sourire.
— Comment te sens-tu, Avram ?
Sa réponse me fait mal.
— Bien, dit-il avec force, bien mieux, ce sacré poumon m’a joué un tour pendant mon voyage, mais je crois qu’il a cessé de faire des siennes. Je lui ai donné l’ordre de ne plus m’embêter.
Ses yeux sont pleins de tendresse. Lorsqu’il me regarde ainsi, je redeviens toujours la petite fille de Kezat, la petite fille aux cent mille poupées…
Père s’est tourné vers moi :
— Ne fatigue pas trop Avram, chérie, le docteur a bien recommandé de ne pas le faire trop parler.
J’embrasse le front humide de mon grand frère. Sur le palier, Boris et les deux autres se précipitent vers moi.
— Alors ?
Je les ai bousculés et me suis enfuie pour qu’à travers la porte Avram ne m’entende pas pleurer. Je sais à présent que la mort est dans la maison. Je le sens du plus profond de mon être.
Cette période qui commence va être l’une des plus sombres de ma jeunesse. Elle sera coupée de brèves lueurs d’espoir.
Avram descend manger avec nous, et nous sommes presque déjà à fêter sa guérison ; puis c’est une rechute, Avram ne sort plus de son lit ; puis nous le voyons debout, en robe de chambre, appuyé au bras de mon père. Il y a ensuite un changement de médecin et on constate un nouveau mieux chez le malade.
Mon père ne le quitte pratiquement plus. Je viens chaque jour lui tenir compagnie. Il ne reste rien du colosse d’autrefois, les épaules osseuses d’Avram soulèvent la veste de pyjama, et ses poignets sont à présent presque frêles…
Voici bientôt un mois qu’il n’a pas demandé son violon. Amélie s’est métamorphosée en infirmière et je l’admire beaucoup : elle sait que la bourgeoisie de la ville ne considère pas son attitude comme convenable, mais elle a décidé qu’elle s’en moquait et qu’elle voulait soigner celui qu’elle aime.
Lorsque, comme cela arrive de plus en plus souvent, Avram a une hémorragie, je n’arrive plus à sourire en scène. Mes frères et moi avons renoncé à la tournée et Mathias Renfeld est plein de gentillesse avec nous – il appréciait beaucoup Avram en tant que musicien et en tant qu’homme.
Qui d’ailleurs ne l’aurait pas aimé ! Ce géant sensible et bon n’a que des amis.
Relâche ce soir. J’apprécie cette unique soirée de repos dans la semaine.
Comme il a fait frais, Mathias et Max ont fait un feu de bois. Boris et Isaac ont joué aux échecs tandis que la choriste de Voronej tire languissamment sur l’aiguille de son ouvrage. J’ai l’impression que les amours de la belle Irène sont au point mort en ce moment. Boris a d’autres soucis. Il aime beaucoup Avram et je le sens très triste depuis le début de la maladie de son aîné.
Le médecin est venu dans l’après-midi et lui aussi est soucieux : il n’y a pas d’amélioration.
Amélie est partie depuis longtemps.
Père entre dans le salon et je le regarde : lui aussi a vieilli ; il s’est courbé, il ne boit plus et a abandonné ses affaires.
Ma mère a levé la tête.
— Il dort ?
Marko la regarde.
— Je ne crois pas, dit-il, mais il est très calme, il ne souffre pas.
Peu à peu les occupants de la pièce se retirent tandis que les braises s’accumulent dans l’âtre.
Je n’arrive pas à fixer mon attention sur mon livre ; les lignes défilent sous mes yeux, mais les mots restent de petits signes imprimés et gardent ce soir leur sens caché.
La pendule sonne. Il est déjà onze heures.
Dans la pièce il ne reste plus que Mathias et moi.
Renfeld est enfoncé dans un des fauteuils et regarde les flammes baisser. Je vais partir à mon tour. Je referme mon livre lorsque Mathias parle :
— Anna…
Il ne me regarde toujours pas et semble pris par une rêverie profonde.
— Oui ?
— Veux-tu m’épouser ?
Il a dit cela très tranquillement, très calmement, alors que dehors le vent semble être définitivement tombé.
Je reste muette tandis qu’il tourne enfin ses yeux vers moi. Les flammes éclairent en rouge la moitié de son visage. C’est vrai qu’il est très beau, Mathias Renfeld, en cet instant.
— Je sais que cela te surprend, poursuit-il, mais ne crois pas que j’ai là une idée nouvelle. Il y a longtemps que je voulais t’en parler…
Une douceur m’a envahie, je sais que, quoi que je réponde, Mathias sera toujours pour moi un ami, jamais il ne me fera de mal, ni à moi ni à personne.
— Tu es au courant de ma situation avec Irène, tu sais donc qu’elle n’est pas un obstacle, je peux divorcer facilement, c’est une possibilité que j’ai quelquefois envisagée.
Il a un sourire un peu triste, ses longs doigts jouent avec les franges de l’accoudoir et il continue :
— Quoique je prenne ses infidélités assez philosophiquement, comme tu as pu le constater, tu dois bien comprendre que je n’en suis pas heureux. De toute manière, on n’est jamais heureux lorsque l’on n’aime pas, et, quelle que soit ta réponse, je voudrais te remercier du bonheur que tu m’as procuré depuis l’instant où tu as pénétré dans cette maison et du même coup dans ma vie.
Nos regards se croisent.
Si je le veux, dans quelques secondes je ne serai plus une errante, cette maison sera la mienne, je serai l’épouse d’un des plus grands chefs d’orchestre de Budapest, Anna Boronsky aura trouvé le port.
— J’ai vingt-deux ans de plus que toi, ne crois pas que je l’oublie, cela est impossible, mais je crois, après y avoir beaucoup pensé, que ce n’est pas un obstacle insurmontable.
Il se lève soudain, s’accroupit et repousse avec le tisonnier une bûche à demi consumée sur les chenets.
— Tu jugeras le moment mal choisi, étant donné la maladie de ton frère, mais je ne pense pas qu’il y ait des moments privilégiés.
Anna, te voici à l’un des tournants de ta vie, il serait bon de t’installer ici pour toujours, c’est une immense tentation. Tu pourrais voyager avec Mathias – Rome, Paris, Berlin et l’Amérique, pourquoi pas – et cette fois ce ne serait plus sur le pont ou dans la cale d’un navire, mais dans une cabine pour touristes fortunés.
— Je ne te demande pas une réponse immédiate, Anna ; lorsque tu auras réfléchi, alors tu parleras.
Finis, les problèmes d’argent ; finis, les passeports périmés, les visas non renouvelés, les terreurs…
Oui, je serai Anna Renfeld et je recevrai dans ce salon toutes les notabilités de la ville, je pourrai avoir des enfants, ils seront musiciens, comme moi, comme lui.
Je me suis dressée.
— C’est non, monsieur Renfeld ; ce serait malhonnête de vous faire attendre ; je vous aime beaucoup, vous le savez, et je vous admire énormément, mais c’est non.
Mathias tisonne toujours les braises rougeoyantes. Il se lève et, du bout de son escarpin, repousse un petit tas de cendre. Il se tourne soudain vers moi et un sourire illumine son visage. Il a l’air si jeune et si malheureux brusquement que je me précipite dans ses bras et que je sanglote sur son épaule.
Doucement, Mathias me caresse les cheveux.
— Ne pleure pas, Anna, il ne faut pas être triste. Je ne suis pas surpris que tu ne veuilles pas, je n’aurais jamais dû te parler de tout cela, mais…, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas pu résister…
Pauvre cher Mathias ! Avec quelle délicatesse il m’a consolée ce soir-là… Je le revois encore très bien, essayant de me faire rire tandis que je pleurais comme une fontaine en me traitant d’idiote.
Il avait peu d’années à vivre. Quelques années plus tard, en 1913, de retour d’un concert à Milan, il pénétra dans sa chambre d’hôtel. Irène s’y trouvait avec un officier de l’armée italienne. Personne ne sut jamais très bien ce qui se passa. L’amant crut sans doute que le mari jaloux venait l’assassiner, il se jeta sur son arme et tira sans prononcer un mot. Le pauvre Mathias fut tué net. Ainsi, de la façon la plus stupide, disparaissait l’un des hommes les meilleurs qu’il me fût donné de rencontrer.
Avram a rompu avec Amélie.
C’est Max qui me l’a appris hier. Cela signifie qu’il se sait perdu. Il a à peine la force de manger à présent. Amélie est effondrée, elle a passé la soirée dans la loge et a dormi avec moi.
Malgré les vagues de chagrin qui me submergent, il faut que je joue chaque soir. C’est peut-être ce qui me sauve, d’ailleurs, car, l’archet au doigt, je parviens à oublier que l’un des êtres que j’aime le plus au monde est en train de mourir.
Je monte de plus en plus rarement dans la chambre du malade ; il y a une infirmière qui est là, constamment.
Jamais Budapest n’a été si belle. La Noël approche et un peu de neige est tombée, une neige poudreuse, qui colle aux semelles et fait ressembler la ville à une carte postale. Les magasins de la rue Saint-Théodore regorgent de jouets, c’est le paradis des enfants pour quelques semaines ; nous nous y promenons avec Amélie qui ne me quitte plus.
J’ai acheté un manchon et un col de fourrure. Je fais très « dame » ainsi vêtue et Boris lui-même m’en a fait compliment. Comme je serais heureuse si Avram était bien portant et comme je voudrais qu’il soit là en cet instant !
Amélie me fait toujours passer par la cathédrale lorsque nous revenons. Elle prie longuement, la tête dans ses mains, tandis que je déambule le long des bas-côtés, admirant les statues, les fresques, les colonnes… Quand il y a un office, les orgues résonnent au-dessus de ma tête, leur plainte s’enfle, roule comme un tonnerre et la croix chrétienne sur l’autel brille de tous ses ors.
Je ne prie aucun Dieu particulier. Je demande à l’être suprême, s’il existe, d’arrêter ces hémorragies incessantes, d’arrêter cette souffrance qu’endure un être bon, juste et plein de vie.
Lorsque nous sortons, la nuit tombe ou est déjà tombée. Il ne reste devant le parvis que l’éternel marchand de beignets, un vieil homme au teint pâle qui nous tend ses pâtisseries dorées enfilées sur un long bâton. Il sourit et murmure quelques mots de bienvenue avec un épouvantable accent de Cracovie. Je dois être sa meilleure cliente, les beignets de Budapest ont remplacé le yogourt d’Istanbul qui avait remplacé les gâteaux aux amandes de Kezat : je traîne ma gourmandise à travers l’Europe.
Lorsque je songe à cette époque, je ressens toujours un goût de larmes et de beignets.
Ce soir, j’ai étrenné un nouveau costume de scène : entièrement blanc, bas blancs, bottes blanches, jupe blanche et des paillettes argentées. J’ai tant de bracelets cliquetants que l’on ne voit plus mes poignets. Aucune tzigane n’a jamais été, sans doute, vêtue ainsi. Mais qu’importe ! Ce doit être ainsi que les spectateurs les imaginent et il faut que je m’y fasse. Je suis une tzigane d’opérette. Un vrai succès, d’ailleurs, ce soir. Je ne sais s’il est dû à mon nouveau costume, mais nous avons eu six rappels.
Le régisseur est ravi et il a tenu à m’offrir un doigt de champagne tandis que mes frères fumaient le cigare. Il y avait plein de gens, des hommes en frac, des femmes en robe lamée aux perles éblouissantes. Staveck, l’assistant du régisseur, a raconté des blagues et imité Bismarck et François-Joseph. Entre deux de mes frères, je me suis surprise dans la glace : je riais aux éclats, le teint animé, et les lumières se reflétant sur les paillettes de mon justaucorps me transformaient en feu d’artifice vivant. J’ai eu envie de m’exclamer : « Mais, ma parole, je suis la plus belle ! » Rien de comparable, bien sûr, à la duchesse Elisabeth Mervincza, superbe créature longiligne qui ondule comme une liane dans des robes évanescentes qui semblent à chaque seconde vouloir se séparer d’elle pour glisser mollement sur le tapis. Malgré les talons de mes bottes, il me manque cinq bons centimètres, mais, comme dit Yanni lorsqu’il cherche à me faire plaisir : « Je trouve que tu as une bonne taille pour une naine ! »
En tout cas, j’étais très fière de moi ce soir-là. Nous fûmes invités à la table d’un jeune homme maigre au sourire figé et à la calvitie précoce. Dans le brouhaha des présentations, je ne compris pas son nom et je fis une révérence sans beaucoup lui prêter attention. Quelques années plus tard, je retrouvai ce visage émacié sur le timbre d’une carte postale qu’Amélie m’envoya et je m’aperçus alors que j’avais partagé la table du roi Pierre Ier de Serbie.
Tout autour de moi, c’était un déluge de langues, de nationalités. Il y avait des Tchèques, des Polonais, des Hongrois, des Ruthènes, des Serbes, des Croates, des Russes, tous plus ou moins vaguement exilés, plus ou moins poursuivis, rarement milliardaires, souvent aristocrates… Je riais des pitreries de Staveck qui à présent imite Béla Bartok écoutant le Beau Danube bleu.
— Horrrrrrrrible, brame Staveck, effrrrrrrayant…
Les serpentins s’entrecroisent au-dessus de ma tête tandis qu’un orchestre français joue Offenbach sur un rythme endiablé.
Les verres s’entrechoquent.
— Skoll ! Prosit !
La vie est belle. L’héritier des usines Skoda à Pilsen me fait une cour discrète et le cher Mathias est là aussi, souriant et tendre. Tout prend la couleur dorée du champagne. Le monde pétille, on m’offre des fleurs…
C’est cette nuit-là qu’Avram mourut.
Le cortège atteint l’angle est du bastion des pêcheurs. La rue est vide devant nous. Il est tôt, c’est à peine si le soleil achève de se lever derrière l’Académie, et je pense qu’Avram aurait aimé cette étendue rectiligne et désertique qui lui aurait rappelé la lointaine Russie, le pays d’autrefois, les grands espaces qu’il avait aimés.
La boule qui me serre la gorge est due à mon chagrin mais aussi à une amertume profonde : nous ne sommes pas une trentaine. Je devine la même tristesse dans les traits brouillés de mes frères.
Nous avions donc si peu d’amis ?
Pourtant, comme il y avait du monde autour d’Avram, comme on chantait et comme l’on riait autour de lui ! Que de fois l’ai-je vu étreindre des mains, frapper des épaules, fourrer maladroitement des billets dans des mains à demi tendues…
Et Avram rejoint sa dernière demeure avec sa famille et quelques rares fidèles.
Les pavés gris deviennent roses avec l’aube et les chevaux noirs balancent leurs encolures sombres. Le cocher a un plumet gigantesque sur le côté de son haut-de-forme, mais je ne le vois plus tant mes yeux sont pleins de larmes.
Le convoi tourne lentement rue Kaposvar et les fers des sabots résonnent sous les vieilles arcades où rôdent encore près des piliers quelques ivrognes rescapés de la nuit.
Et tout à coup tout a éclaté : d’innombrables violons ont lancé la première note, à l’unisson, et il m’a semblé que, sur Budapest, un oiseau gigantesque s’envolait, un oiseau de musique qui allait recouvrir le cercueil de mon frère d’une grande aile amicale. Ils étaient immobiles dans toutes les rues avoisinantes, la plupart encore en costume de scène, car ils sortaient à peine des cabarets, et l’on voyait leurs chemises brillantes et pailletées, rouges ou vertes ou bleues, les grandes manches bouffantes et les hautes bottes souples des tziganes de Hongrie.
Tous se sont mis alors à marcher et à jouer ensemble, et, lorsque j’ai regardé derrière nous, j’ai vu la rue pleine d’archets levés ; après, il y avait une grande foule comme si toute la ville était venue là pour l’adieu à mon frère.
Ils étaient donc venus de partout, de tous les coins de la ville, et même de plus loin ; je reconnaissais ceux de Tatabanya, de Szolnok, de Békès à l’autre bout du pays. Ils avaient roulé pendant la nuit dans les wagons sinistres qui traversent les grandes plaines ; j’appris plus tard que des orchestres de plusieurs villages alentour avaient attendu dans le vent froid de l’aurore afin de rendre un dernier hommage à Avram Boronsky.
Les larmes roulent sur mes joues sans interruption. Je m’écarte un peu du convoi et me hisse sur la pointe des pieds : la foule qui suit à présent a envahi la rue, elle tourne là-bas et on ne voit pas la queue du convoi. Des volets claquent au-dessus de ma tête, d’autres à l’autre bout de la rue. Budapest va être aux fenêtres ; mon Dieu, c’est la ville entière qui te salue, Avram, mon grand frère ; comme j’ai eu tort tout à l’heure, et comme personne ne t’a oublié !…
La musique monte ; c’est un vieux chant populaire et religieux à la fois et, malgré moi, mes doigts vides cherchent les notes sur un violon invisible. À présent, les fenêtres, les balcons sont couverts de monde, Budapest en vêtements de nuit se penche et salue le corbillard.
Près de moi, Max me serre le bras violemment ; il a des larmes jusque dans la moustache.
— Formidable, dit-il ; c’est terrible, mais je suis heureux…
Cher Max, je comprends ce qu’il veut dire ; malgré la douleur qui m’étouffe, une joie profonde s’est installée en moi : elle est due à tous ces gens qui marchent avec nous ; eux aussi sont venus de loin, de Russie, de Pologne, par toutes les routes de l’Europe, pour aboutir à cette immense procession qui mène en terre l’un des leurs.
La musique s’est arrêtée et il n’y a plus que le piétinement de la foule sur les vieux pavés de la ville.
Je ne sais pas ce qui me prend ; soudain je me retourne, et de toute ma voix je crie :
— Les chevaux des steppes !
C’est la csardas préférée d’Avram ; mille fois je la lui ai entendu siffloter, le matin en rentrant d’une nuit de travail, avant de se mettre à table, il la chantait parfois de sa voix profonde et la jouait tous les soirs.
Il y a un flottement, une hésitation parmi les musiciens, et tout à coup les notes s’élèvent, montent, et je vois le monde à travers un voile, un voile de notes égrenées, de plus en plus rapides, de plus en plus scandées.
Ceux qui ne jouent pas frappent dans leurs mains et une voix de femme, chaude et claire à la fois, s’élève dans la foule. Les violons se déchaînent et, alors, il se produit une chose merveilleuse : le pas des chevaux se fait moins lent, comme si la musique allégeait le fardeau qu’ils traînent ; leur lenteur funèbre disparaît et je ferme les yeux dans le tonnerre, le déluge de notes qui emplit, ce matin, Budapest. Il me semble que les montures vont accélérer encore, vite, de plus en plus vite, et que nous allons tous nous mettre à courir, comme des fous, jusqu’à ce que, menés par l’attelage volant, nous nous élevions vers le ciel dégagé, jusqu’au plus profond du bleu, la ville entière derrière nous comme une queue de comète.
À travers les têtes, je devine les grilles du cimetière. Qu’importe, tous ces gens ici sont venus apporter à l’ami qui les quitte le chant qu’il avait le plus aimé, et je ne souhaite pas pour moi d’autres cérémonies. Avram nous quitte dans l’amitié et les violons, qu’il me suffise de savoir qu’il aurait aimé une telle compagnie.
Huit mois vont encore s’écouler avant que je ne quitte Budapest.
Les fleurs que je dépose chaque semaine sur la tombe de mon frère dans le cimetière juif de Budapest ne ressemblent pas à celles qui ornent chaque soir les tables rutilantes ; elles ont un autre parfum et d’autres couleurs – ce sont ceux du chagrin et de la tendresse.
J’aime le silence de ce lieu, le murmure de la ville n’y pénètre pas. J’y retrouve souvent Amélie et nous repartons ensemble à travers le quartier neuf. C’est là que les grands propriétaires, les magnats se font construire de superbes demeures à colonnades où chaque pierre représente la sueur des paysans en tutelle dans la grande plaine magyare.
À la peine que m’a causée la mort d’Avram vient s’en ajouter une autre, plus cruelle encore : Marko, mon père adoré, se laisse dériver depuis la disparition de son aîné et rien ne peut l’arracher à ce chagrin qui le torture jour et nuit.
L’homme qui assommait les pogromistes, qui dévalait joyeusement les ruelles d’Istanbul a disparu. Dans ce vieillard immobile qui ne quitte plus le fauteuil de sa chambre, personne ne reconnaîtrait le géant joyeux dévoreur de cornichons et buveur de vodka au rire si sonore…
Chaque jour qui passe efface ce qui restait du Marko d’autrefois.
Maman a mieux supporté le choc, contrairement à ce que l’on aurait pu attendre. Elle s’efforce de lutter, s’acharne à des travaux de couture, elle a pris la direction de la cuisine et oublie son fils dans le travail.
Je sais ce qui ronge mon père : il croit qu’Avram est mort par sa faute. Il s’en est persuadé. C’est lui, Marko, qui a eu l’idée de cette chasse aux antisémites, c’est lui qui a lancé ses fils contre les cosaques et la balle qui a frappé Avram et qui a fini par le tuer, c’est comme si c’était lui qui l’avait tirée.
Jamais il ne se le pardonnera et lorsque je lui porte son bouillon, tard dans la nuit, je sais que mon père est atteint de la plus grave maladie qui existe : la mort a pris pour lui le visage de la justice.
Son compagnon d’autrefois a disparu, lui qui l’a entraîné dans cette équipée mortelle doit disparaître à son tour. Il ne parle plus à présent, sa barbe est hirsute, il a maigri, il ressemble déjà à son fils…
Je ne m’étendrai pas sur ces derniers mois, je veux les oublier au contraire pour ne conserver que le souvenir d’un homme tendre et gigantesque, dont le rire envahissait la maison de Kezat et qui me lançait au plafond si haut, si haut, que je pensais mourir de joie.
Jour pour jour, six mois après son fils, mourait Marko Boronsky.
Dans la rue déserte où même les fiacres ont disparu, Max, le visage ravagé de larmes, nous a regroupés.
Il est le chef de la famille à présent. Sa voix est cassée.
— Je ne crois pas que ce soit possible de rester à Budapest…
Il a raison, il faut fuir cette ville sous laquelle reposent deux des nôtres, il faut repartir une nouvelle fois, continuer la marche vers l’ouest… Mais verrons-nous jamais l’Amérique ?
Sur le quai de la gare, la silhouette de Mathias Renfeld s’estompe doucement. Il agite son mouchoir, tache blanche et minuscule qui disparaît déjà dans la brume de la nuit hongroise.
Adieu, Budapest.
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