Anna et son orchestre
Chapitre IV
Ils sortirent souvent.
Je sais aujourd’hui que ce fut au début une fête joyeuse. Dans la nuit des villages, sur les places éclairées par le lumignon qui brille à la porte des estaminets, ils se mêlaient aux soldats. Ils jouaient les ivrognes, hurlant à tue-tête, repérant les hommes qu’on leur avait désignés et qui, la veille ou l’avant-veille, avaient fracassé une vitrine appartenant à un juif ou mis le feu à des granges où des juifs apportaient leurs récoltes, et la danse commençait.
Un soir, des hommes pénétrèrent même chez notre cousin le frizier. Après lui avoir chauffé la plante des pieds, ils lui volèrent son argent et lui cassèrent les os de la main droite avec une barre de fer pour qu’il ne puisse plus travailler. Mon père et mes frères retrouvèrent les coupables deux jours plus tard, dans une auberge à deux cent cinquante verstes de la maison.
La bagarre fut splendide. Les cannes volèrent. Il ne resta pas un tabouret intact dans toute la salle. Ils étaient quatre et les moujiks neuf. Mais mon père pouvait étrangler un homme d’une seule main et l’on racontait dans le village qu’il était arrivé à sortir du cabaret avec trois hommes accrochés après lui et qu’il les avait assommés, tenant le plus gros par les pieds pour taper sur les autres. C’était un géant qui avait dépassé les cent kilos et Avram n’avait rien à lui envier. Je me souviens encore qu’il me soulevait sans effort avec son index auquel je me cramponnais des deux mains.
Il était un homme juste et bon, adorant manger, boire, vénérant sa femme, d’une tendresse débordante envers la petite fille que j’étais et qu’il n’espérait plus avoir. Fou de musique, je le vois encore maltraitant des heures durant un malheureux violon dont il n’avait jamais su jouer, ses doigts trop gros écrasant les cordes, jaloux de ses fils dont il avait fait des musiciens.
Je sais aujourd’hui qu’il adorait se battre. Depuis des années, les juifs avaient souffert de vexations, de brimades de toutes sortes. Ils s’étaient toujours tus, conservant en leur mémoire le souvenir d’anciens pogroms. Beaucoup parmi les vieux racontaient parfois à la veillée des histoires terrifiantes et ma mère m’obligeait à monter me coucher, mais des quelques phrases entendues je conservais l’image, dont une en particulier me poursuivit longtemps : celle des silhouettes de pendus oscillant, noires, sur un fond de maisons en flammes.
Et puis, mon père avait brisé la malédiction en assommant ceux qui avaient tué mon chien et il avait brutalement détruit la vieille légende suivant laquelle un juif ne rend jamais les coups qu’on lui donne.
Et brutalement les coups avaient été rendus, et de belle manière. Pendant les mois de février et mars 1902, les expéditions succédèrent aux expéditions, les nuits autrefois calmes se peuplèrent de clameurs et de cris. Ils n’étaient plus quatre à présent, mais treize : des amis s’étaient joints à eux, et parmi eux le terrible Igor, le fidèle serviteur de mon cousin David. Sa renommée était immense et son ombre terrifiante semait la terreur dans les bandes antisémites qui s’organisaient et grossissaient de plus en plus. Mon père racontait, bien des années plus tard, qu’ils s’étaient fait surprendre un soir, au coin d’un bois, par cinq inconnus, et à la lueur de la lune, sous les frondaisons épaisses des arbres, il avait vu briller les couteaux et les serpes. Il s’était adossé à un arbre, serrant à deux mains sa canne plombée, prêt à vendre chèrement sa vie, lorsque Igor s’était déchaîné. Un gourdin dans chaque main, il avait bondi, frappant sous tous les angles, et en quelques secondes trois adversaires étaient restés sur le carreau ; les autres avaient fui dans un fracas de branches cassées, traversant les fourrés comme des balles.
C’est que les bagarres du début étaient finies. Le nombre des ennemis augmentait sans cesse. Il n’était plus question de poings ou de bâtons. À présent, les couteaux, les serpes et les haches sortaient de sous les vestes et les houppelandes.
On racontait que le chef de la police d’Elizabethgrad invitait dans les tavernes de la région des moujiks étrangers au pays, les bourrait de vodka et, lorsqu’il les jugeait mûrs, leur expliquait que si les impôts étaient lourds, les vaches maigres, leurs femmes crasseuses et le temps à l’orage, tout cela était de la faute des juifs et qu’une bonne correction ne ferait pas de mal à certains d’entre eux et grand plaisir au tsar, dont ils étaient les fils ! Les moujiks n’étaient pas plus méchants que d’autres, mais, abrutis par l’alcool et la misère, ils croyaient ce que leur disait ce bel homme en uniforme chamarré, aux moustaches cirées et qui maniait si élégamment la cravache.
L’un d’eux, Dimitri, l’a raconté une fois à mon père :
— Le capitaine nous a dit que le tsar était très malheureux de ce qui se passait en notre Sainte Russie. Son cœur est triste de voir ses enfants sans argent et les juifs si riches. « Réfléchis bien, Dimitri, m’a-t-il dit. Les juifs prennent bien leur argent quelque part… et à qui peuvent-ils bien l’avoir pris, si ce n’est à ceux qui n’en ont pas, c’est-à-dire à vous, les moujiks ? » Après son discours, il nous a donné des kopecks et un policier nous attendait à la sortie de l’auberge avec un grand sac, et dans le sac il y avait des nerfs de bœuf et des manches de pioche. Je me suis enfui, mais les autres sont restés. Je t’en prie, Marko Boronsky, fais très attention, il y a des hommes qui viennent de très loin à présent, vous n’êtes pas assez nombreux pour leur tenir tête et cela finira mal, très mal.
Le brave Dimitri hochait la tête, et mon père baissait les yeux en réfléchissant. C’était vrai, les choses empiraient, les femmes jeunes n’osaient plus sortir seules dans les rues, on disait que même à Odessa d’étranges choses se passaient.
Domka, notre voisin, n’ouvrait plus ses fenêtres, et nous en riions. C’était un petit homme aux yeux d’épagneul larmoyants. Il fuyait mon père comme la peste, car il avait peur de se voir demander de participer à des batailles mouvementées.
Nous nous moquions de Domka le Lièvre. Nous avions tort, j’ai appris plus tard que ses parents avaient été tués lors d’un pogrom dans une petite ville près de Tsarskoïe-Selo et qu’il s’était enfui, seul survivant d’une famille de quatre enfants, à l’âge de quatorze ans.
Les jours passaient. Je sentais toujours cette menace suspendue au-dessus de ma tête. J’étais sûre qu’un soir il se passerait quelque chose et que ce quelque chose bouleverserait ma vie. Cela ne tarda pas.
Il était quatre heures, un après-midi. Je me souviens que nous étions autour du samovar et que je m’empiffrais de gâteaux au miel, lorsque Dimitri pénétra dans la pièce et demanda à parler à mon père.
Celui-ci faisait ses comptes dans son bureau, mais, entendant parler Dimitri, il sortit aussitôt. Je revois la longue chaîne de montre qui coupait d’un trait d’or son gilet rayé.
— Qu’y a-t-il, Dimitri ?
Le brave homme tremblait de tous ses membres.
— J’arrive de la ville. Petrov, le chef de la police, a réuni une trentaine d’hommes ; il a dit que ce soir tous les comptes seraient réglés avec les juifs.
Ma mère poussa vers Dimitri une tasse de thé et s’assit sans un mot sur la bergère. Elle avait repris sa tapisserie machinalement tout en fixant ses yeux sur notre visiteur, mais je savais qu’elle ne pourrait la continuer – ses mains tremblaient trop pour cela. Mon père encouragea Dimitri à parler d’un geste presque brutal.
— Il s’est vanté, poursuivit Dimitri, que, pendant un jour et une nuit, tous ceux qui s’attaqueraient à vous auraient tous les droits. La police et les soldats n’interviendront, a-t-il dit, que lorsque justice sera faite.
Dimitri prit sa tasse dans ses mains et la reposa presque aussitôt sur la table sans y avoir trempé les lèvres. Pétrifiée, je ne quittais pas son visage des yeux. Il avala sa salive et, comme pour combler le silence qui s’était appesanti soudain sur notre maison, il ajouta :
— On dit qu’au milieu des fléaux à blé et des manches de pioche qui vont être distribués aux volontaires il y a des revolvers.
Il y eut un long silence et je me mis à pleurer.
Mon père ne dit rien ; il s’approcha simplement de Dimitri, lui mit un bras autour des épaules et le reconduisit à la porte.
Lorsqu’il revint vers nous, le visage de Marko Boronsky semblait taillé dans le marbre.
— Que vas-tu faire ? demanda ma mère.
Il a regardé longtemps ses larges mains puissantes mais vides et j’ai su alors ce que pouvait être le désespoir chez un homme. Pourtant il s’est redressé, presque joyeusement.
— Je ne sais pas encore, a-t-il répondu, mais, quelle que soit la résolution que j’aurai prise, nos tourmenteurs souhaiteront que j’en aie pris une autre.
Il fallait faire vite, avant que la nuit tombe, et en cette saison elle tombait vite. Boris, Avram et moi avons couru vers les fermes et les maisons de nos amis. Avram agitait ses grands bras, attrapait les hommes au collet, tentait de toutes ses forces de les amener à la résistance. C’était inutile. Par Dimitri ou par un autre, la nouvelle avait circulé, elle s’était répandue comme la crue du fleuve et déjà nous pouvions croiser dans les ruelles des couples fuyant vers la forêt avec sur le bât du mulet un amoncellement hétéroclite de matelas, de casseroles brinquebalantes, de couvertures ficelées à la hâte, les enfants surmontant le tout, la poitrine oppressée de larmes. Enveloppées de leurs châles, les femmes pleuraient.
— Vous êtes fous ! jurait Avram, vous n’allez pas passer le restant de votre vie dans les bois !
C’était peine perdue. Les hommes, les dents serrées, arrachaient une branche et frappaient les montures, qui accéléraient malgré la charge.
Nous avons couru chez les Abramov et ils ont mis longtemps à nous ouvrir. Le père Abramov a gloussé lorsque Avram l’a exhorté à se défendre. Il nous a fait signe de le suivre et, d’un air malicieux, a appuyé sur une moulure de la cloison. Un panneau a glissé, dévoilant une cache. Abramov a refermé et a dit :
— J’en ai sept comme cela dans toute la maison. Cette baraque appartenait à un vieux juif qui a traversé quatre pogroms sans recevoir la moindre égratignure. Je m’apprête à prendre sa succession.
Il ricana stupidement, et, bien que je fusse encore très jeune, je sentis la colère m’envahir et me mis à crier :
— S’ils brûlent ta maison, Andrei Andreivitch, tu mourras étouffé dans ta cachette !
Je sortis, furieuse, et Avram et Boris durent me courir après.
Tous mes frères s’étaient éparpillés ainsi que mon père pour prévenir de ce qui se tramait et Marko Boronsky fit rapidement ses comptes. Ils seraient quatorze pour se battre et certains comptaient double, voire triple ; mais combien seraient les autres ?
Dans notre salon, nous sommes réunis.
Il y a quelques minutes, trois hommes à cheval sont arrivés. Ce sont des amis de mon père, ils font partie du Bund, le mouvement socialiste juif. J’ai été heureuse de ce renfort, mais j’ai vite déchanté : deux de ces hommes ont des lunettes, et, des manchettes trop larges de leurs chemises, sortent des poignets frêles qui se rompraient sans doute au premier choc ; leur teint est pâle, ce sont des gens de la ville vivant dans d’éternelles bibliothèques et dont l’unique effort consiste à tourner les pages de leur livre. Non, ce n’est pas là une aide digne de ce nom. Je suis sûre que si mon père me laissait aller avec eux, je serais plus efficace.
Si le ton des voix est bas, les conversations vont bon train. Les traits sont un peu tirés par l’appréhension ; seuls ceux d’Avram et de mon père restent sereins.
Ils ont déjà revêtu leurs habits sales. Avant de partir, ils s’agenouilleront devant la cheminée, passeront la main sous le manteau et étaleront la suie grasse sur leur visage.
— Il est huit heures, dit Kobër.
Lentement, ils se lèvent.
Marko Boronsky me soulève et m’embrasse. Je sais qu’il ne sert à rien que je lui demande d’aller avec lui.
— Laissez-moi aller avec vous !
Ma voix a retenti dans la salle et tous les yeux sont fixés sur moi. Je vois toutes les lèvres se détendre et rire.
Mon père me repose à terre, mais lui n’a pas souri.
— Je ne peux pas, dit-il, les méchants auraient trop peur en te voyant.
Il se tourne vers ma mère qui est restée dans l’ombre et l’embrasse à son tour. Je l’entends murmurer à l’oreille de son épouse :
— Raconte-lui une histoire, elle ne dormira pas sans cela.
Ils sont sortis un par un. Les sabots des chevaux ont dû être enveloppés de chiffons, car je ne les ai pas entendus s’éloigner.
Je pleure alors et ma mère me serre contre elle tandis que Marthe va rajouter des bûches. Mes frères trop petits pour suivre leurs aînés se sont approchés de la cheminée et jouent aux cartes, tandis que ma mère commence :
— Il était une fois un très méchant seigneur, très cruel et tyrannique. Il maltraitait le peuple, et plus particulièrement les juifs.
— C’était le tsar ?
— Non, Anouchka, ce n’était pas le tsar. Alors ce seigneur se rendit un jour au village où il y avait un pauvre, très pauvre menuisier.
— Comme Daros ?
— Non, ce n’était pas Daros, c’était un autre menuisier.
— Aussi pauvre que Daros ?
Ma mère me regarde et fronce les sourcils.
— Si tu m’interromps tout le temps, je ne pourrai jamais finir de te raconter mon histoire. Or, poursuit ma mère, ce menuisier vit le seigneur entrer dans son échoppe et se jeta à genoux, imité de sa Babouchka, de sa femme et de ses enfants.
— Combien avait-il d’enfants ?
— L’histoire ne le dit pas, tranche ma mère.
— Qui va le dire, alors ?
Elle a tourné son buste vers moi et croise les bras.
— Anna, tu es exaspérante ! C’est un détail qui n’a aucune importance et…
Elle s’est tue subitement. Comme elle, j’écoute. Au-delà du crépitement des bûches et des exclamations sporadiques de mes frères, il me semble percevoir une rumeur lointaine, très lointaine.
Seigneur, que se passe-t-il là-bas ?
D’une voix presque blanche, plus hachée, maman poursuit son histoire :
— « Menuisier, dit le seigneur, je me marie demain et je n’ai pas de carrosse ; je te donne vingt-quatre heures, pas une de plus, pour le construire. Si, ce temps expiré, tu n’y es pas arrivé, je te ferai fouetter par mes soldats devant le peuple tout entier jusqu’à ce que ton âme sorte de ton corps. »
Mes deux frères se sont arrêtés de jouer. Ils écoutent à leur tour cette histoire qu’ils connaissent déjà.
— Le petit menuisier se jeta aux pieds du seigneur, implorant sa pitié, mais l’autre resta inexorable et il sortit en répétant ses menaces. Il n’était pas possible au petit menuisier, bien qu’il fût habile et courageux, de construire un carrosse en si peu de temps. Alors sa femme, ses enfants, tous se mirent à pleurer.
— Ça ne servait à rien, dis-je.
— C’est vrai, aussi la femme du menuisier, qui était très pieuse, alla-t-elle trouver le rabbin du village qui…
J’interromps à nouveau :
— C’étaient des juifs ?
— Oui, dit ma mère, on ne peut donner un ordre pareil qu’à un juif. Donc, le rabbin leur conseilla de prier, de prier toute la nuit, et en effet, toute la nuit, dans la synagogue, tous les gens du village se mirent à prier avec ferveur.
On entend plus distinctement la rumeur à présent, cela forme comme une sorte de roulement de tambour irrégulier, qui s’intensifie puis s’apaise pour renaître. Mon Dieu, faites qu’il n’y ait pas de coups de fusil, qu’ils reviennent tous vivants et souriants et que la soirée se termine dans des flots de vodka et de violons !… Maman se secoue.
— Et au matin, reprend-elle, quelle ne fut pas leur surprise lorsque, du plus haut de la plus haute tour, un héraut vêtu de noir clama, après avoir envoyé aux quatre points cardinaux un long coup de trompette : « Dieu, dans son immense clémence, a rappelé à lui notre seigneur, emporté brutalement dans la fleur de l’âge par une maladie mystérieuse. Le deuil est proclamé dans tout le pays pour un an. »
— Ça alors, dis-je, ça tombait bien !
Ma mère touche mes cheveux et défait lentement mes nattes.
— Très bien pour le petit menuisier, dit-elle. Au lieu du carrosse, il dut fabriquer un cercueil.
— C’est plus simple à faire, constaté-je.
— Oui, dit ma mère, pourtant le voyage est plus long.
Je soupire, réfléchissant à l’histoire, et conclus :
— J’espère qu’il prit tout son temps.
— L’histoire ne le dit pas, mais elle enseigne qu’il n’y a pas de situations désespérées et que, même au moment où tout va mal, quelque chose se produira qui sauve les petits menuisiers.
Je reste songeuse… Dehors, la rumeur s’était éteinte ; peut-être un dieu vengeur et miséricordieux avait-il anéanti tous les méchants ? Mon père rentrerait victorieux.
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